CHAPITRE IV
Des changements survenus dans notre manière d'apprécier et de juger notre littérature nationale.
Parmi les phénomènes que présente l'état actuel des choses, il en est qui frappent plus que d'autres, selon la disposition différente des esprits différents. Celui sur lequel je désire arrêter en ce moment l'attention, parcequejele crois de la plus g^rande importance, c'est le discrédit de la parole et la confusion du langea ge. Je préviens, au reste, qu'ici, comme dans toute la suite de cet écrit, je prends la parole dans le sens le plus général et le plus étendu. Cette observation doit toujours être présente à l'esprit du lecteur : sans cela je pourrais courir le risque de passer pour un homme que la trop grande préoccupation de certaines idées jette dans le paradoxe et dans l'exagération.
Les mots, il faut le dire, ne représentent plus les mêmes idées pour tous; il en est même, s'il est permis de parler ainsi, qui sont devenus de simples sons, vides de sens, auxquels on n'ajoute plus au-
cune idée, le signe d'aucun sentiment. Notre littérature a vieilli comme nos souvenirs : on n ose pas encore lavouer ; et certainement je serai soumis à damères censures, parceque j'aurai donné de la réalité à un fait que l'on voudrait refuser de constater, dont on voudrait même pouvoir douter. Mais je ne conçois point ce choix arbitraire et raisonné dans nos anciennes illusions : les unes sont impitoyablement condamnées, et l'on voudrait continuer d'accueillir encore les autres, pendant que toutes se tiennent, que toutes sont en harmonie entre elles, que toutes doivent tomber ou subsister ensemble. L'état factice que nous voudrions créer ne peut donc durer : notre littérature doit subir le même sort que nos institutions. Consentons à être vrais et conséquents ; nos dénégations d'ailleurs ne peuvent changer rien à l'état des choses.
Les conceptions littéraires , pour produire le même effet qu'elles auraient produit autrefois, pour jouir de la même estime, pour exercer une influence semblable, doivent êire essentiellement différentes ; et si nos chefs-d'œuvre n'étaient pas consacrés par une admiration traditionnelle , par une renommée continue, je pense que nous les apprécierions fort peu . N'entendez-vous pas déjà répéter de tous les côtés, et jusque dans nos chaires publiques, que nos grands écrivains du siècle de Louis XIV
lie furent pas à leur aise dans les institutions de leur temps, que leur génie a manqué d'indépendance et de liberté, quils ont imposé à la langue et à la littérature nationale des entraves dont elles gémissent , qu'ils nous ont mis à 1 étroit dans leurs pensées trop circonscrites? De telles accusations et l'expression de tels regrets, sans prétendre ici les discuter ou les apprécier, ne sont-elles pas le signe d'un grand changement dans plusieurs de nos admirations , changement dont il n'est plus permis de douter, parcequ'il est de toute évidence? Voilà pourquoi nous sommes si disposés à accueillir les jugements dépréciateurs que les étrangers portent de la plupart de nos grands écrivains; et ces détracteurs ont parmi nous plus de complices qu'on ne pense.
Notre bienveillance enveloppe encore, par amourpropre et par vanité, notre littérature tout entière; mais notre goût réel est pour la partie de cette littérature qui est entrée plus ou moins dans les idées nouvelles. La morale elle-même a besoin d'emprunter un autre langage pour être entendue. Cependant , il est bon de le remarquer, ce que je dis est moins une opinion que rexpression d'un sentiment de malaise assez général pour que je doive m'y associer en quelque sorte, puisque je me rends Ihistorien de cette époque, et que je me suis imposé lu
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tâche d'en saisir tous les caractères. Sans doute j'ai été moins atteint que beaucoup d'autres par ce discrédit de notre littérature, et je suis persuadé que plusieurs de mes lecteurs en auront été moins atteints encore : ceux-là seront disposés à me trouver étrange; mais je ne puis raisonner sur des exceptions.
Qu'il me soit permis, avant d'aller plus loin, de faire observer combien est fausse l'accusation qu'on nous a faite si souvent de ne point avoir de littérature nationale. Notre littérature, nous devons en être convaincus à présent , fut tellement nationale , qu elle commence à nous échapper depuis que nous commençons à cesser d'être la même nation. Si trop de développements n'étaient pas nécessaires, je pourrais expliquer ce qu'il y avait d'éminemment national dans notre littérature du siècle de Louis XIV; et cette digression ne serait peut-être pas sans quelque utilité et sans quelque intérêt; mais elle me mènerait trop loin, et elle séparerait par un trop grand intervalle des idées dont le rapprochement fait toute la clarté. Je me bornerai donc à établir quelques faits , encore sera-ce d'une manière affirmative, puisque je ne puis ni les développer, ni les justifier par des exemples.
Le caractère particulier de notre littérature était d'être classique, parceque le caractère particulier
(jo ESSAI
de notre langue était d'être soumise aux lois rigou- i reuses de lanalogie : c'est là , sans autre commentaire, ce qui a rendu notre langue universelle, et ce qui a fait de notre littérature la littérature de l'Europe. Notre versification était une langue ornée, une langue de choix, et non point une langue différente de la prose: voilà encore, sans autre commentaire aussi, pourquoi notre poésie n'était pas toute contenue dans notre langue versifiée. Soyons de bonne foi : uniquement parcequ'il y a des hommes, d'ailleurs de talent, qui n'ont pas senti notre poésie versifiée , cela prouve qu'elle n'est pas notre seule poésie, car le propre de la poésie est d'être sentie par tous. Notre poésie versifiée n'a reçu sa perfection que dans un siècle de politesse extrême : il en a été de même chez les Romains. Lorsque la poésie française a voulu s'exprimer en prose, elle a dû affecter l'imitation de la langue grecque; lorsqu'elle a voulu s'exprimer en vers , elle a dû affecter l'imitation de la langue latine. Ainsi Horace, Virgile, Boileau, et Racine, sont, en quelque sorte, contemporains, et parlent presque la même langue. Les rapports ne sont pas aussi frappants pour la poésie dans la prose française ; mais ils n'en existent pas moins , et il me serait facile de citer des exemples qui ne laisseraient aucun doute à cet égard. G est depuis moins de temps, au reste, que le nombre
des formules de la prose s'est accru , par la raison toute simple que la prose est toujours la dernière à se perfectionner. Chez les Grecs, la poésie s'est souvent réfugiée dans la prose ; chez les Romains , elle a dédaigné cet asile. Nous , sans faire attention que nous nous sommes portés héritiers à-la-fois des Grecs et des Romains , nous voudrions encore conserver des limites artificielles, mais c'est en vain, puisque ces limites ne sont pas dans la nature même des choses. Notre persévérance à vouloir les maintenir telles qu'elles ont été posées par les premiers législateurs de notre langue, prouve que nous ne nous rendons pas compte de la distance où nous sommes du point de départ, et que nous ne nous faisons pas encore une idée juste de l'essence même de la poésie. Le seul écueil que nous ayons à'éviter, lorsque nous voulons introduire la poésie dans la prose française , c'est , à mon avis , l'imitation de la poésie latine.
Je serais maintenant conduit à parler de cette littérature de mouvement , qu'on a appelée romantique, littérature absolument nouvelle, qui ne remonte pas plus haut que J. J. Rousseau, et dont madame de Staël fut le dernier comme le plus brillant produit. Il faudrait également que je caractérisasse à-la-fois et Delille que nous venons de perdre, et M. de Chateaubriand qui est encore dans la force
du talent, doués, l'un d'une immense richesse de détails poétiques, l'autre d'une imagination vaste et féconde , placés tous les deux sur les derniers confins de notre ancien empire littéraire, et venant terminer d'une manière admirable toutes les traditions de notre double langue classique dont le régne va finir : ce qu'il y a de plus remarquable dans l'association que je fais ici de ces deux noms, c'est que leurs ouvrages, honneur éternel de cette époque, sont à-la-fois des monuments littéraires et des monuments de nos anciennes affections sociales. Mais je ne puis envisager que l'ensemble de mon sujet, et je dois me borner à des aperçus.
Néanmoins , quel que soit mon désir d'abréger, je ne puis m abstenir de redresser quelques idées qui ont été émises dans ces derniers temps. Nous ne connaissions point jusqu'à présent de genre classique; nous appelions auteurs classiques ceux qui ont fixé la langue , et qui font autorité sous ce rapport; ensuite, par extension, nous donnions encore le nom de classiques aux auteurs qui sont restés fidèles au génie de la langue et à toutes les convenances de notre littérature nationale. La même acception se trouve chez les Italiens. Maintenant, le sens le plus général de ce mot a pris une bien autre extension. Nous appelons littérature classique celle qui est fondée sur l'étude et les traditions des lan-
fjues anciennes, celle qui a puisé ses régies dans l'analyse des chefs-d'œuvre de ces mêmes langues , celle enfin qui s'astreint à l'imitation de ces chefsd'œuvre, et qui prend ses sujets à la même source. Par opposition à la littérature classique , on a nommé littérature romantique celle où l'on professe une plus grande indépendance des régies, où l'on se permet de nouvelles alliances de mots , et sur-tout de nouvelles inventions de style ; où l'on secoue les lois de l'analogie, où l'imitation étend son domaine, où la pensée fait effort contre la parole fixée, la parole écrite; où les sujets sont tirés des traditions modernes. Nous luttons, en ce moment-ci , de toutes nos forces , contre l'invasion de la littérature romantique; mais les efforts mêmes que nous faisons prouvent toute la puissance de cette littérature. Bientôt peut-être , en France comme en Italie , car les états d'au-delà des Alpes participent au même mouvement, bientôt la littérature classique ne sera plus que de l'archéologie.
Sans porter un jugement sur les deux littératures qui se disputent aujourd'hui l'empire du monde, et sur lesquelles nous aurons, au reste, occasion de revenir, qu'il nous soit permis de remarquer d'abord que la littérature romantique a pris naissance au sein d'une langue qui est encore , pour ainsi dire , dans le travail de l'évolution ; c'est la langue aile-
mande que je veux désigner. Remarquons, de plus, que les envahissements de cette littérature ont commencé chez nous à une époque où la langue était fixée, et, qu'il me soit libre de le dire, au moment où nos traditions nationales perdaient déjà de leur autorité et de leur vénération parmi les peuples. Nous nous sommes donc trouvés de suite dans un double esprit d'opposition. Qui ne sait tout ce que Voltaire montra de mauvaise humeur contre le projet d'une traduction complète de Shakspeare? Voltaire cependant venait de flétrir de sa plume cynique et impie 1 un de nos plus beaux souvenirs historiques; et il recueillait des applaudissements égaux pour toutes ses injustices, comme si on eût voulu verser le discrédit à-la-fois sur notre passé et sur notre avenir.
Quoi qu'il en soit , et il faut bien l'avouer, nous nous étions créé une littérature trop exclusive. Un petit nombre d'écrivains dominés par l'ascendant de la pensée se sont réellement trouvés à l'étroit dans une langue où les limites de l'expression ne sont point assez incertaines; ils ont voulu franchir cette borne immobile : il en est résulté quelques succès et bien des revers. Un phénomène si nouveau dans l'histoire des langues sera expliqué plus tard. Mais, ce qu'il est permis d'affirmer dès à présent, c'est que si l'on peut gagner des avantages dans des com-
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Je dis que la même langue n'a jamais eu deux siècles littéraires; car, sans vouloir déprécier les services qu'a rendus l'école d'Alexandrie, on peut remarquer qu elle a produit seulement une imitation servile de la littérature des anciens âges de la Grèce, lorsqu'elle ne s'est pas bornée à les expliquer et à les commenter. Mais nous ne savons pas ce que va faire naître l'établissement d'une académie à Athènes, d'un collège grec dans l'ancienne Tauride, du mouvement imprimé aux îles Ioniennes, et de tant de circonstances nouvelles dont nous ne pou-
vons prévoir tous les résultats. Eufin, je n'ignore point que souvent les royaumes de l'Orient ont présenté le spectacle de deux siècles littéraires sur le même sol et dans la même langue ; mais il serait facile de démontrer combien doivent différer tous les éléments de calcul dans les considérations qui s'appliquent à l'Orient. C'est un autre monde relativement à nous; liâtons-nous donc de rentrer dans celui que nous habitons : tout ce que nous pouvons y apercevoir, quant à présent, c'est qu'il se forme quelque chose de nouveau , pour succéder à ce qui est menacé d'une mort si prochaine.
Voyez, en effet, comme nous avons besoin déjà de nous transporter au temps où notre littérature classique et nationale a paru tout-à-coup avec tant d'éclat , si nous voulons l'apprécier et la sentir, du moins en partie. Nos habitudes, nos mœurs, notre goût, notre existence, tout est changé. Certaines idées qui furent vulgaires et triviales ne sont plus comprises. Je ne parle point ici de ces idées fugitives et délicates qui tiennent seulement aux usages du monde, à une élégance convenue: ces idées, tout en nuances, sont, par leur nature même, mobiles et passagères. Je parle de ces idées fondamentales qui sont comme le pivot sur lequel toutes les autres roulent, de ces idées centrales vers lesquelles toutes les autres gravitent, enfin de ces idées fécondes qui
engendrent toutes les autres. Pour me servir d'une métaphore déjà employée plus haut, c'est une dynastie qui a fini de régner. Je ne parle même pas de ces heureux préjugés qui subsistaient encore naguère , sans raison de leur existence , débris vénérables des temps anciens, qui viennent de disparaître du milieu de nous , sans autre raison aussi de leur fin. ^
Est-il besoin de l'apprendre enc^^e aiix hommes? Il est des choses qui tombent et s'évanouissent , uniquement parcequ'on veut les soumettre à l'examen . Ces choses ne peuvent , il est vrai , supporter l'analyse et la discussion: elles disparaissent comme le diamant dans le creuset de Lavoisier; mais cela ne prouve ni contre ces idées, ni contre le diamant. Rien ne peut faire que le diamant ne contînt de la "lumière avant d'entrer dans le creuset mortel ; rien ne peut faire non plus que les idées qui ont cessé d'être à notre usage n'aient long-temps éclairé le monde. Il ne faut pas cesser de le répéter, parcequ'il ne faut pas cesser d'entourer de respect ce qui a été : venir en son propre nom , pour employer une expression heureuse de Bacon, suppose une haute vanité, une présomption condamnable, un orgueil qui doit être réprimé. Professons un culte religieux pour la cendre de nos ancêtres, si nous voulons que notre poussière, lorsque nous aurons