TOME II
été désirable qu eux seuls y fussent intervenus. On a mis mal-è-propos dans la confidence ceux qui devaient ignorer à jamais que le corps social était arrivé à un âge de crise. Je le dis une fois pour toutes, ce nest que comme remarque, et non point comme blâme, que j'exprime une telle idée. Je n'entends accuser les intentions d'aucun des hommes dont le nom est resté honorable. J'avouerai même qu'il peut y avoir, et qu'il y a en effet de nobles et généreuses erreurs: le passé ne nous appartient plus, je le sais, sinon comme leçon pour le présent, et comme conseil pour l'avenir.
Maintenant, car les explications mènent loin, on pourra ne pas sentir la nécessité de revenir ainsi avec douleur sur ce qui est irrévocable. Cette nécessité peut ne pas être sentie; elle le sera par la suite, si je parviens à me faire assez bien comprendre, un des buts de cet écrit étant de démontrer que la marche progressive de lesprit humain est indépendante de l'homme même. Ainsi donc , et c'est ce que j'espère faire sentir plutôt que prouver; ainsi donc, lorsque l'homme veut hâter, par la violence , cette marche naturellement lente , aussi bien que lorsqu'il veut y apporter des délais et des obstacles, il met toujours la société en péril : il ne faut pas cesser de répéter cette vérité, sous toutes les formes; il faut, s'il est permis de parler ainsi, en
lasser les peuples et les ^gouvernements jusqu'à ce que la crise actuelle soit passée. Nous devons apporter toute notre attention à éviter de nouveaux regrets pour l'avenir; il faut au moins tirer ce fruit de la funeste expérience que nous avons faite.
Des esprits superficiels, qui se sont arrêtés à la surface des choses, ou trop ardents et trop passionnés pour ne pas vouloir devancer le temps, ont cru que la révolution française n'avait acquis de la violence qu'en raison même de la résistance qui lui avait été opposée. Ils l'ont comparée à un torrent que l'on veut contenir par des digues trop étroites , et qui fait naturellement effort pour briser ces digues. La faute, selon moi, tient, au contraire, à ce qu'on a enlevé des digues qui doivent subsister en tout temps; car, en tout temps, il faut que les peuples soient gouvernés. Lorsque ensuite on a voulu construire de nouvelles digues , rien n'était préparé, et rien ne pouvait l'être, parceque des institutions ne peuvent pas s'improviser : les événements alors sont venus rouler sur les événements comme des vagues furieuses. Oui, j'en suis persuadé, la résistance à la révolution n'a commencé que lorsqu'on a voulu aller au-delà de ce qui était dans les mœurs, dans l'état des lumières, dans nos besoins réels. Enfin, comme nous l'avons déjà dit, on a voulu faire une révolution , au lieu de constater
celle qui était faite. Il en est résulté (jue nos mœurs sont restées en arrière de nos opinions, malheur profond qui pèsera sur nous tant que l'harmonie entre ces deux grandes facultés sociales ne sera pas rétablie, ou, du moins, tant qu'il ne sera pas reconnu qu*elles doivent désormais marcher sur deux lignes distinctes et séparées. En même temps que nos opinions étaient entraînées vers la démocratie, nos mœurs s'attachaient avec plus de force aux bien- m séances de l'aristocratie et à tous les goûts monarchiques : cette désharmonie , que bientôt nous aurons occasion d'examiner avec quelque détail, et qui subsiste toujours, nous fournira peut-être d'utiles aperçus.
Ainsi, pour rentrer dans ce qui fait l'objet de ce chapitre , la société est nouvelle , c'est-à-dire qu elle est sans préjugés et sans maximes; elle est donc encore sans institutions. Notre antipathie pour le passé nous force à nous réfugier dans l'avenir; mais nous sera-t-il permis de soulever le voile encore si imposant qui nous cache nos destinées futures ?
Les souverains de l'Europe doivent savoir à présent une chose qu*ils ont trop ignorée ; ils doivent savoir qu'il ne s'agit plus ni de la force des armes , ni des limites de territoires , ni de la balance politique entre les différents états. Les deux grandes puis-
sances qu'il faut concilier avant tout, ou isoler entièrement l'une de l'autre, ce sont les mœurs et les opinions. La société doit être mise de nouveau sous « la protection des sentiments religieux , qui heureusement ont survécu , et qui doivent servir à rallier tous les sentiments sociaux.
*99909999999090999»^^^€9999^99999»909999999ia99tiK9»^<3