‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 3)Chapitre 13 sur 60 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

SECONDE PARTIE

Des mœurs et des opinions.

Je crois devoir maintenant appeler plus spécialement l'attention sur un des grands phénomènes qui marquent les temps où nous vivons , et qui les rendent si remarquables , je veux dire la différence qui existe entre nos mœurs et nos opinions. Les mœurs, ainsi que nous l'avons déjà remarqué , sont restées dans la sphère des idées anciennes; les opinions prennent leur source dans les idées nouvelles , et leur doivent toute leur puissance. Nous ne nous livrerons point, sur ce sujet, à un examen étendu et approfondi; nous tâcherons seulement de faire sentir ce que produirait cette partie de lajliscussion, si nous pouvions l'embrasser tout entière; mais le peu que j'en dirai servira du moins à compléter le tableau de cette lutte des idées anciennes contre les idées nouvelles , et à me faire ainsi mieux comprendre.

Si vous voulez comparer les peintures du caractère français dans les mémoires des différentes époques , à commencer même par les Commentaires de César, vous verrez combien ce caractère est resté immuable. Or, le caractère d'un peuple se compose éminemment de ses mœurs. Cette grande permanence dans le fond de nos mœurs a toujours été couverte par une non moins grande mobilité d'imagination, ce qui a suffi dans tous les temps à l'observateur peu attentif pour motiver laccusation de légèreté qui nous a été faite si souvent. Sans doute nos mœurs extérieures, c'est-à-dire nos habitudes sociales, nos rapports entre nous dans les relations publiques et dans les relations privées, ont plus d'une fois subi de très grands changements; peutêtre même qu'aucun peuple n'a été soumis à autant de vicissitudes , et n'a plus présenté le spectacle d'un peuple changeant et mobile, d'un peuple difficile à fixer. Nous fûmes, en effet, dès l'origine, ce que nous sommes à présent, vains, frondeurs, impatients , habiles à saisir le côté faible ou ridicule de toutes choses, prompts à l'exécution, peu dociles au conseil, susceptibles d'entraînement plutôt que d'exaltation; mais nous fûmes aussi, dès l'origine, et nous serons jusqu'à la fin , nobles et généreux , accessibles à la pitié, compatissants au malheur. L'esprit guerrier ne peut être chez nous cruel et

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oppresseur : aussi , dans ces temps d'opprobre où avait pu être porté cet exécrable décret de la guerre à mort, avons-nous vu nos armées reculer devant leurs propres triomphes, rester immobiles après des victoires achetées déjà par tant de sang, et refuser de ternir Thonneur de la patrie, dont elles seules alors étaient dépositaires. Plus d'une fois , sans doute , et sur-tout en dernier lieu, on a voulu dénaturer cet esprit militaire , en le faisant servir à la conquête ; mais il sera toujours l'amour de la gloire acquise par le danger, car le Français ne se laisse pas conduire seulement par le sentiment du devoir, trop sec et trop métaphysique pour lui ; enfin cet esprit militaire est protecteur avant tout ; il doit donc toujours tendre à redevenir de la chevalerie.

Le culte des femmes , chez nos premiers aïeux , se transformera en galanterie sous Louis XIV, et subira une bien autre métamorphose sous la Régence; mais ne craignez jamais que chez nous les femmes soient considérées autrement que comme la noble compagne de l'homme. La révolution a fait perdre aux femmes de leur influence , mais elle leur a laissé l'empire de nos mœurs, que rien ne pourra leur arracher. Cette austérité des habitudes républicaines, cette aridité du régime constitutionnel, sont peu à notre usage: nous aimons à pouvoir nous occuper de la chose publique , comme de tout , et eu

nous jouant, si j'ose parler ainsi; car tout ce qui nous intéresse , tout ce qui fait le sujet de nos études ou de nos méditations , nous aimons à en parler, le soir, dans la chambre des dames, comme disaient nos anciens chevaliers sur le champ de bataille ou sur la brèche d'une forteresse ouverte par leur vaillance.

Nous ne sommes point inhabiles au sérieux , mais notre esprit a trop de vivacité, il a trop vite fait le tour d'un objet quelconque pour qu'il ait besoin de se livrer à un long examen. Si nous nous ennuyons dans une discussion , c'est que la discussion n'a plus rien à nous apprendre : nous ne sommes inépuisables pour parler et patients pour écouter que lorsque la chose qui nous occupe entraîne de l'agrément avec soi. Si , dans un cercle, vous voyez un homme d'état dépouillé, en apparence, de tout soin, rassurez-vous; il a réfléchi auparavant; sa réflexion a duré peu , mais enfin il ne lui a pas fallu plus de temps. Les ordres sont donnés, les dépêches sont expédiées , les affaires sont finies ; il ne lui reste plus qu'à être Français aimable, à causer dans la chambre des dames. Ce bon goût dans les manières , cette fleur de la conversation , cette mesure en toutes choses , ce tact exquis des convenances , nous ne perdrons point tout cela tant que nous n'aurons pas renoncé à la société des femmes ; et il faut es-

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përer que nous n'y renoncerons jamais, ou plutôt nous sommes clans cette heureuse nécessité.

Nos vieilles chroniques font une grande différence, sous le rapport des mœurs et des opinions, entre les Français du nord et ceux du midi : cette différence peut se comparer avec celle que les poètes et les historiens établissent , dans les temps héroïques, entre les peuples du Péloponèse et ceux de la Grèce proprement dite. Mais cette différence, qui' fut si considérable autrefois parmi nous, s'est affaiblie depuis long[-temps; il n'en reste plus que quelques traces qui finiront bientôt par s'effacer tout-à-fait; et même on peut dire que la révolution est venue leur rendre un relief qu'elles commençaient à n'avoir plus. Pour apprécier au juste ce qu'une telle cause a pu jusqu'à présent produire de modifications, il faudrait remonter aux époques et aux modes des différentes réunions à la couronne de France, ce qui nous mènerait beaucoup trop loin.

Jetons maintenant les yeux sur cette île qu'on a appelée la terre classique des idées constitutionnelles, sur l'Angleterre. Tous les pouvoirs de la société y sont tellement balancés par leur nature même, qu'aucun d'eux ne cherche à empiéter sur les prérogatives de l'autre. Un tel équilibre ne peut pas être le fruit d'un calcul, le résultat d'une com-

binaison ; car les passions , toujours irréfléchies et dépourvues de mesure , auraient bientôt franchi des barrières qui n'auraient été élevées qu a force d art. Rien de fixe et de positif n'existe comme limite constatée; mais il y a une limite bien plus certaine que celle des contrats écrits et sig^nés, des actes authentiques faits en présence de témoins; cette limite, qu'il est impossible de briser, c'est celle des mœurs. Une pareille constitution ne peut être que l'ouvrage du temps, parceque c'est le temps seul qui met en harmonie les mœurs et les opinions.

Il y a dans l'ouvrage de M. Delolme, sur la constitution anglaise , une page où cette constitution est admirablement analysée dans un sens général, comme une théorie pure, sans aucune application particulière. Cette page a cela de remarquable, qu'elle semble présenter aussi tout-à-fait l'analyse de notre Charte actuelle. Mais, dans cet état d'abstraction, ce n'est qu'un système de gouvernement, une simple spéculation politique. Il manque en effet à notre Charte ce que nous ne pouvons y ajouter, c'est qu'elle soit assimilée au peuple français par une lente et continuelle intus-susception , s'il est permis de parler ainsi , qui est l'œuvre nécessaire des traditions. Il lui faut enfin , sinon l'accord des mœurs et des opinions , du moins une telle indépendance entre ces deux forces , qu'elles ne puis-

sent plus se rencontrer pour se combattre; car nos mœurs ne sauraient s'avancer au niveau de nos opinions; et l'on ne voudra pas souffrir que les opinions rétrojjradent pour marcher d'un pas égal avec les mœurs. N'oublions pas que maintenant, comme j'ai déjà eu occasion de le remarquer , le principe intellectuel a pris l'ascendant sur le principe moral , pour la direction de la société.

Cette séparation que j'ose ici conseiller existait , par le fait, dans la plupart des sociétés anciennes. La faute en fut aux institutions relig^ieuses , qui n'étaient pas assez conservatrices de la morale. Il fallait alors que la philosophie luttât contre les égarements de l'imagination, contre les séductions des sens, mais toujours en respectant le sentiment religieux, sorte d'instinct qui seul donne de la durée à l'existence de l'homme, qui seul revêt d'une sanction inviolable les lois auxquelles il doit obéir. Le christianisme était venu réconcilier les mœurs et les opinions, parceque le christianisme est éminemment fondé sur la morale. Cette réconciliation cesse, par une raison contraire à celle qui plaça , dans les sociétés anciennes, les mœurs et les opinions sur deux lignes différentes, et que la suite de cet écrit expliquera. Mais, dans les sociétés anciennes, les peuples différaient entre eux , et par les mœurs , et par les opinions : ainsi le sentiment de la nationa-

lité reposait à- la -fois sur deux bases; voilà, sans doute , ce qui donnait au patriotisme une énergie si terrible et si farouche.

Au reste, j ai besoin de le dire d'avance, il sera prouvé aussi , dans la suite de cet écrit , que les mœurs ne doivent pas rester stationnaires.

Le principe de la tolérance des cultes, que nous avons admis, exclut, à lui seul , l'accord des mœurs et des opinions; car, depuis le christianisme, la religion est le vrai fondement des mœurs. L'Angleterre a beau s'enorgueillir, quant à présent, de l'unité des mœurs et des opinions, elle ne pourra pas résister long-temps à l'impulsion générale; et tant que durera l'asservissement des catholiques, elle sera réellement en arrière de la civilisation actuelle.

Du temps de Henri IV le problème était encore bien facile à résoudre : sans parler des principes sur lesquels repose toute société, et qui n'avaient reçu aucune atteinte, il est certain qu'alors les mœurs étaient assez conformes aux opinions, pour qu'en s'associant aux mœurs de la nation française, le trône fût assuré au généreux vainqueur d'Ivry.

Mais à présent, si l'on voulait ramener toutà-coup les mœurs au niveau des opinions , ce qu'il est permis à des hommes de bien de croire encore possible , il faudrait prendre garde de ne pas les blés-

ser, car les mœurs aussi ont une puissance de révolte qui peut occasioner de g^rands malheurs. Désaccoutumons-nous de vouloir toujours suppléer au temps, de vouloir faire nous-mêmes le travail des siècles.

Ne craignons pas maintenant d'entrer dans quelques détails.

Le divorce était certainement dans nos opinions, mais il était repoussé par nos mœurs. Le mouvement de la révolution étant de tout accorder aux opinions et de tout refuser aux mœurs, il en est résulté que le divorce a été introduit dans nos institutions; mais on Ta ^graduellement restreint, on a dû finir par le supprimer. Cette fois il n'y a pas eu besoin de la révolte des mœurs, parceque le divorce étant facultatif, l'opposition consistait à ne pas en user. C'est ce que la nation a fait tout le temps que le divorce a été autorisé par notre légis- S lation. Mais le respect pour la loi des convenances, loi fondamentale chez les Français, a dû faire disparaître cette désharmonie choquante, et obliger à abolir une disposition étrangère à nos mœurs, à retirer une loi frappée de désuétude en naissant.

Qu'il me soit permis de citer un autre exemple d un genre bien moins important. L'opinion , qui souvent allie tous les contraires, veut, d'une part,

le libre exercice des cultes, et, d'une autre part, une dépendance excessive des ministres des divers cultes. Ainsi l'excommunication admise par les traditions du clergé de France contre les spectacles paraît être en opposition avec les opinions actuelles, avec les progrès de la société : cependant elle est tellement dans nos habitudes de bienséance, que si elle tombe devant la force de l'opinion il restera toujours cette sorte d'excommunication civile dont les Romains, avant nous, avaient déjà frappé cette classe qui se dévoue aux plaisirs du public , cette profession où ceux qui l'exercent immolent leur personne même à la multitude. Ce ne sont pas des gladiateurs que, d'un signe, nous condamnons à mourir; mais ce sont des histrions pour lesquels nous n'avons aucun respect , et que nous outrageons sans pitié sur les planches. D'ailleurs quel est le père de famille qui voudrait introduire dans l'intimité de ses habitudes domestiques une femme qui fait métier de se donner en spectacle, dont la beauté et les agréments sont discutés et analysés au sein d'un parterre tumultueux et dans les feuilletons des gazettes, quelquefois avec une si grossière indécence? Les femmes, qui chez nous sont les gardiennes des mœurs, ne peuvent admettre dans leur société une femme qui est hors de nos mœurs. Les comédiens resteront donc toujours sous le poids

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d'une excommunication civile, lors même que l'excommunication reli^^ieuse n'existerait plus.

La question de la liberté de la presse nous ofFrirait le même désaccord entre les mœurs et les opinions. Certainement nulle institution n'est réclamée plus impérieusement par Topinion que la liberté de la presse, et même on peut dire que nulle n'est plus dans les besoins actuels de la société ; néanmoins nulle n'est plus repoussée par les mœurs françaises : si nous ne nous en apercevons point, c'est que nous cbercbons à nous aveugler sur ce qui est dans une tendance contraire à nos opinions. Un peuple léger, frondeur, impatient, sans prévoyance de ce que peut produire une démarche inconsidérée; un peuple passionné, toujours disposé à vivre dans le présent , et à ne pas tenir compte des circonstances antérieures qui ont pu influer sur la conduite des hommes soumis à son éloge ou à sa critique; un peuple enfin qui, avec un sentiment très vif de la justice, peut être si souvent entraîné à Tinjustice par la violence et la spontanéité de ses passions, ou même par l'ascendant de ses caprices ; qui , avec le tact le plus exquis de la mesure et des convenances, est trop souvent jeté hors de toute mesure et de toute convenance par je ne sais quel besoin de plaisanterie, je ne sais quel attrait de frivolité : un tel peuple devrait plus qu'au-

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cun autre être contenu dans les voies de la décence et de la modération , car il est toujours près d'en sortir. Qu'on ne m'accuse pas d'être trop sévère à l'égard du peuple français. Qui ne voit que les inconvénients de son caractère tiennent à tous les avantages que j'ai pris soin de signaler auparavant? Voudrait-on , par exemple, que nous eussions l'imagination mobile, l'esprit très prompt à saisir les rapports, et que nous fussions, en même temps, prudents et circonspects en toute occurrence? Ce serait vouloir l'impossible. Ne nous le dissimulons point : avec la liberté de la presse l'honneur et le repos des particuliers et des familles courront souvent le risque d'être odieusement compromis. Dans un pays où le bien-être social consiste en des choses de délicatesse et de goût , où l'existence intime repose sur l'honneur, où les discours légers ont tant de gravité, où les interprétations d'une conduite exempte de tout reproche peuvent être si fatales, où les femmes sont tellement mêlées à la société , et y mêlent tellement toutes les sortes de susceptibilités, et j'oserais dire toutes les sortes de pudeur, où tous les amours-propres sont toujours éveillés et si facilement irritables; dans un tel pays, avouons-le, la médisance devient de la calomnie , les écrits indiscrets feront des blessures profondes que nulle puissance au monde ne pourra guérir, la censure

deviendra un tribunal public dont les arrêts justes ou injustes seront trop souvent des outrages. Les grands intérêts, sans doute, seront protégés, mais nulle protection n'est possible pour les petits intérêts moraux dont se compose , chez nous , le bonheur de la cité. L\ubanité française ne sera bientôt phis qu'une tradition finie. Je ne parle pas encore de cet ostracisme de l'envie qui existe par-tout, mais qui doit faire plus de ravages parmi nous. En un mot, nos mœurs sont trop exquises et trop susceptibles pour le régime âpre et sévère de la liberté de la presse. Remarquez bien que, dans cette question sur-tout, l'existence des femmes, telle qu'elle est en France , telle qu'elle doit y subsister, est encore , en dernier résultat, le plus grand obstacle à la sympathie de l'opinion avec les mœurs. Mais, je l'ai déjà dit, il faut que les mœurs cèdent et se façonnent; il faut qu elles s'accoutument aux outrages, et que leur conscience soit en elles-mêmes. Si le jury n'était pas établi ailleurs pour les délits de la presse, il faudrait l'inventer pour la France.

L'égalité, ainsi que je l'ai remarqué plus haut, est aussi dans nos opinions actuelles ; mais elle est bien loin d'être dans nos mœurs. Nos mœurs, nous ne pouvons nous le dissimuler, sont éminemment aristocratiques; et la langue française, ainsi que nous l'établirons bientôt, est aussi éminemment

aristocratique. Mais, j'ai besoin de le répéter, cette aristocratie qui repose dans nos mœurs et dans notre langue ne peut empêcher le mouvement progressif. Les révolutions qui se font pour obtenir la liberté sont légitimes ; celles qui se font pour obtenir l'égalité sont toujours antisociales. Quand je parle de révolutions pour obtenir la liberté, je me place en quelque sorte dans une hypothèse spéculative ; je ne crois pas que les véritables gouvernements puissent être gratuitement oppresseurs, car ils ne peuvent vouloir que le bien de tous. Les révolutions qui ont pour but d'établir l'égalité sont antisociales, et la raison en est bien évidente : c'est qu'elles ont pour but un nouveau partage dans la propriété , et par conséquent la spoliation. Or, ce sont les seules révolutions que les hommes fassent; celles qui doivent fonder la liberté sont faites par le temps : aussi avons-nous vu la révolution française produire l'abolition des dettes par les assignats , et un nouveau partage des propriétés par la vente à vil prix des biens nationaux , et par la suppression du droit d'aînesse.

Il y a chez toutes les nations , à toutes les époques, dans tous les siècles, une majorité numérique à contenir plutôt qu'à gouverner. L'idée contraire a fait le malheur de ceux qui ont voulu diriger le vaisseau de la révolution française après l'avoir lancé

sur rélément des orages populaires. Si Ton eût d'abord compris que la majorité ne doit pas être évaluée par le nombre des voix, mais par la qualité des suffrages, on aurait évité beaucoup de crimes et on se serait épargné beaucoup d'embarras. Quoique la majorité numérique ne doive pas compter, I cependant il faut qu'elle entre dans le calcul général pour une somme quelconque ; même ce nombre, dont il faut repousser l'influence, doit être consulté : il ne faut pas adopter ses opinions , mais il ne faut pas les dédaigner. Les institutions de Numa furent d'une grande prévoyance sous ce rapport.

L'égalité ne sera pas même parmi les justes dans le séjour de la félicité qui leur est préparée, car il est dit dans l'Évangile: « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. » L'égalité est dans la société, sauf la différence des fortunes, sauf la différence des rangs, sauf la différence des facultés, sauf enfin l'inégalité.

Je n'ignore point qu'il y a une véritable appréciation à faire du système de Tégalité, et que même cette appréciation a été faite par de fort bons esprits ; mais il n'en est pas moins vrai que ce système , proclamé sans précaution, a jeté dans bien des erreurs, et que les conséquences rigoureuses qu'on en a tirées ont produit bien des crimes. On est descendu trop bas : les factieux ont cru qu'ils devaient faire comme

l'Antée de la fable, s'approcher continuellement de la terre pour y puiser de nouvelles forces; mais enfin il faut que l'Hercule de la civilisation finisse par triompher. Le génie antisocial , le fils de la terre , doit être étouffé par le génie de la civilisation, par l'enfant des dieux.

Je suis obligé de citer encore l'Angleterre ; car la manière dont s'est formée la constitution anglaise est un fait si considérable dans ce moment, que nous ne pouvons pas nous abstenir d'avoir toujours les yeux sur ce qui s'est passé dans cette île. Là , il faut voir les choses comme elles sont, la noblesse stipulait pour elle à l'égard de la couronne, mais elle stipulait aussi pour la masse de la nation à legard de la noblesse elle-même. Les barons émancipaient leurs vassaux en même temps qu'ils réclamaient pour eux le bienfait de l'émancipation : voyez la Charte du roi Jean, fondement authentique de toutes les libertés qui ont suivi. Chez nous, au contraire , la noblesse a été graduellement vaincue par la couronne, qui, 'de son côté, a toujours cherché ses appuis dans la masse de la nation. C'est peut-être dans cette seule combinaison de la marche de l'esprit public qu'il faut attribuer la distance qui se trouve maintenant entre les mœurs et les opinions.

Ce que je dis ici n'est point pour accuser la no-

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