‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 3)Chapitre 20 sur 60 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

De la parole et de la société.

Je viens d'esquisser l'histoire de la parole; essayons maintenant de l'étudier sous le rapport philosophique.

L'homme est éminemment un être social. Sa longue enfance, pendant laquelle il sert de lien à deux êtres, et qui lui est si nécessaire pour se développer graduellement , cette longue enfance , disons-nous, annonce déjà l'intention du Créateur. L'homme a besoin de tout apprendre; et ses sens ne serviraient qu'à le tromper s'il n'était pas instruit à en rectifier les erreurs. Il ne peut naître que dans la famille, et la famille ne peut exister que dans la société. Son intelligence, comme lui-même, ne peut naître que dans la famille, et, comme luimême encore, ne peut se développer que dans la société. Cette assertion est également vraie pour le sentiment moral.

Si la longue enfance de Thomme prouve la nécessité pour lui de naître dans la famille, et, par conséquent, dans la société, la brièveté de sa vie prouve avec non moins de force la nécessité où il est de consacrer à letat social le peu de jours qu il passe sur la terre. Les livres saints disent que la vie de l'homme fut, au berceau du monde, plus longue , et que depuis elle a été accourcie : je ne cite ici les livres saints que comme dépositaires des traditions antiques. Il semble bien, en effet, que la vie de Thomme n'est point en proportion , pour la durée, avec tout l'ensemble de son existence et de ses facultés. Il n'a le temps de rien finir de ce qu'il ose entreprendre , et c'est ce qui le plonge si souvent dans le découragement et la tristesse, parcequ'il est trop souvent porté à douter des vues de la Providence à son égard. Qu'il se hâte de planter un arbre ^ car il est menacé de ne pas en recueillir les fruits , de ne point se reposer sous son ombrage ; ou plutôt qu'il ne craigne pas de travailler pour autrui , puisque d'autres auparavant ont dû travailler pour lui-même. Il lui est accordé d'avoir des enfants jusqu'à un âge où évidemment il ne peut plus espérer de les voir en état de se faire leur propre destinée. Tous ses projets, même ceux qu'il peut le plus raisonnablement former, sont trop vastes pour sa courte vie. Mais la société hérite de toutes ces en-

treprises commencëes; elle hérite de ces projets à peine conçus, que le malheur ou la mort empêche d'exécuter ou d'achever, et qui ne seraient que de vaines pensées, d'inutiles conceptions, s'ils n'étaient pas recueiUis par la société, ce grand et universel légataire de tous les hommes. Je ne parle que de la société, parceque l'homme a quelquefois, à cause même de son existence sociale , des devoirs plus impérieux à remplir que celui de se donner des enfants; et, par la société, il est toujours sûr d'avoir des successeurs.

Cette vie, je le sais, n'accomplit pas toutes les destinées de l'homme; et la société, qui lui est si nécessaire, ne lui suffit point encore : il lui faut la certitude d'un avenir au-delà de ce monde. Mais nous devons rester dans* la série d'idées qui nous occupe en ce moment : il nous suffit d'affirmer que si l'homme a besoin de la société pour développer en lui l'intelligence et le sentiment moral, il est démontré , par cela même , que la société lui est nécessaire aussi pour ses destinées définitives dans une autre vie. Ainsi nous pouvons nous abstenir, dans cette discussion , d'étendre notre vue plus loin que notre existence actuelle.

L'homme n'est jamais né hors de la société; car la société a été nécessaire pour qu'il naquît, pour qu'il devînt un être intelligent et moral , pour que

sa vie fût utile à lui-même en l'étant aux autres : il ne peut être séparé des siens sans cesser d'être ce que Dieu a voulu qu'il fût; et il doit joindre incessamment ses propres travaux à ceux de ses prédécesseurs, comme ce qu'il est appelé à accomplir ag^randira l'héritage commun de ses descendants. En un mot , l'homme , s'il était seul , serait un être incomplet, sans but, sans facultés, sans avenir.

Ainsi tous les raisonnements que l'on peut faire sur un état antérieur à la société sont inadmissibles, puisque cet état serait contraire à la nature et à la destination de l'homme. Nous n'avons pas besoin d'hypothèse là où il y a un fait constant et historique, là où la nature et la force des choses s'expliqueraient encore au défaut des faits, si les faits n'existaient pas. L'état qu'on a appelé l'état de nature est donc une chimère. L'état sauvage ou de barbarie n'est qu'une dégénération dont nous n'avons pas pu suivre les périodes, mais qui certainement n'est ni un état naturel, ni un état primitif.

L'homme a trouvé toujours la société existante, n'importe à quel degré de perfection ; il n'a pu , par conséquent, fonder primitivement la société. Il n'a pas même été libre de choisir l'état social, car la société lui a été imposée comme les autres conditions de son existence.

lyS ESSAI

Les sens sont à l'usage de chaque individu , abstraction faite de ses rapports avec la société ; mais chaque individu a été doué d'un sens intellectuel , que j'appellerai le sens social: c'est la parole.

Un philosophe matérialiste a prétendu que la nature avait procédé par ébauches successivement perfectionnées. Une telle hypothèse ne mérite pas même d'être examinée. Les végétaux ont été faits complets , avec la faculté de se perpétuer tels qu'ils furent dès l'origine. Il en a été de même pour l'homme. Depuis que la nature est observée nous ne voyons pas qu'aucune espèce ait franchi la barrière qui a été fixée dès l'origine; car, dès l'origine, Dieu avait vu que cela était bien, comme s'exprime le plus ancien historien. Moïse. Lorsque l'homme a voulu exercer sa puissance à faire de nouvelles espèces, soit dans les plantes, soit dans les animaux, il n'a pu parvenir qu'à créer un individu; et cet individu isolé n'a point eu en lui ce qu'il fallait pour se perpétuer.

L'homme, ainsi que les animaux et les plantes, a dû être complet dès l'origine.

Ce n'est point assez. L'homme étant essentiellement et non point fortuitement, ou par une perfection contingente, ou par choix, mais nécessairement, puisqu'il faut trancher le mot; l'homme étant nécessairement, disons-nous, un être social,

il eu résulte qu'il a été, dès lorigine, doué du sens social, de la parole: car la parole est nécessaire pour la société, et rhomme n a jamais été hors de la société. Remarquons bien que la faculté de parler I n'aurait point suffi : dès lorigine il a dû nécessairement parler, puisque dès l'origine il a été nécessairement dans la société.

Ce n'est point assez encore. La parole, qui est le sens social , et qui a dû être, dès lorijjine, un sens parfait comme les autres, est, en même temps, le sens par lequel nous existons comme êtres moraux et comme êtres intellio^ents.

Les animaux ont des instincts inflexibles qui les dirigent avec certitude, parcequ'ils les dirigent nécessairement. L'homme est un être libre ; et il lui fallait un sens qui lui permit l'exercice de sa liberté, un sens au moyen duquel il pût dominer ses organes par la pensée.

Ainsi l'homme ne peut être ce que Dieu a voulu qu'il fût sans la parole; il ne peut avoir de pensée sans elle: la parole lui sert donc non seulement à la manifestation de sa pensée , mais encore à la production même de cette pensée. Elle lui sert enfin , non seulement pour communiquer sa pensée aux autres, non seulement pour s'en rendre compte à lui-même, non seulement pour l'apercevoir, si Ion peut parler ainsi, mais sans elle il ne penserait pas,

comme sans ses yeux il ne pourrait pas voir, comme sans ses mains il ne pourrait pas toucher, comme sans ses oreilles il ne pourrait pas entendre.

Dans l'état social nos organes peuvent se suppléer mutuellement , à cause de notre éducation sociale elle-même; mais je parle d'une loi primitive de notre être. ^

L'homme n'étant point un individu isolé et solitaire, et devant toujours vivre au sein de la société, il en résulte que sa puissance et ses développements possibles sont dans la société; il en résulte encore que la société est souvent un supplément à l'imperfection de ses organes; il en résulte enfin que la plupart des instincts mêmes de l'homme, si une telle expression est permise, sont placés hors de lui, se trouvent dans la société, ce qui nous ramène encore une fois à cette doctrine de la solidarité, doctrine qui serait ici susceptible de sortir de l'ordre des vérités spéculatives pour entrer dans l'ordre des vérités d'expérience , pour prendre rang parmi les faits historiques.

La nécessité de la parole est donc un fait en quelque sorte physiologique , comme la nécessité de ses autres organes. L'homme naît donc soumis aux lois de son organisation, non seulement comme être moral et comme être intelligent, mais encore comme être social; il suffirait même de dire comme

être social, car cette désignation comprend les deux autres. Les régies de la conscience sont primitives, mais la parole est primitive aussi. Ainsi les régies de la conscience et les lois générales de la société existent en même temps. En remontant à l'origine de la société, on ne pourrait trouver de pacte conventionnel, parceque jamais des hommes ne se sont réunis simultanément et volontairement pour se donner des lois à priori. Les animaux restent et doivent rester emprisonnés dans leurs instincts divers : l'homme , perfectihle sous le rapport de ses facultés comme sous le rapport du sentiment moral; l'homme, à qui il est donné de savoir et de connaître; l'homme, qui peut choisir le bien ou préférer le mal, l'homme est un être libre, et ce n'est que dans l'état social qu'il trouve à-la-fois et les attributs et les limites de sa liberté : alors il peut en abuser, au point de renoncer à la société elle-même, au point de faire le sacrifice de sa vie ou de s'en dépouiller de sa propre main. Au reste, si j'ai employé les mots physiologie et organisation , en parlant du sens intellectuel et moral de la parole , c'est pour me faire mieux comprendre, pour rendre mieux sensible l'analogie de ce sens particulier avec les autres sens de l'homme. Le lecteur n'a pas besoin que je lui trace les justes bornes de cette analogie.

Les livres saints placent toujours la préro(»ativc essentielle de Thomme dans la parole ; en désignant les animaux dépourvus d'intelligence, ils emploient cette expression: les animaux muets. « Ne vous ren- « dez point semblables aux animaux muets, >» disentils ; et nos philosophes n ont pas fait attention qu'en fondant la doctrine de l'invention de la parole ils ont fait de l'homme un animal muet lorsqu'il est sorti des mains du Créateur, ou plutôt, pour me servir de leurs propres termes, lorsqu'il a été produit par la nature. Encore ici les livres saints peuvent être considérés , indépendamment de l'inspiration, comme dépositaires des traditions antiques; et il ne faut pas oublier que le plus ancien des écrivains sacrés. Moïse, d'après le témoignage de l'apôtre saint Jacques , s'était rendu savant dans les sciences des Égyptiens. Le Pymandre, livre assez peu intelligible, attribué à Mercure, mais qui paraît avoir été composé dans les premiers siècles de l'Eglise, c'est-à-dire à une époque où une foule de traditions graduellement défigurées et affaiblies finissaient, et où Ton cherchait à les faire revivre en les rattachant au christianisme; ce livre, qui contient, quoi qu'il en soit, les éléments de la philosophie hermétique , fait de la pensée et de la parole une émanation directe de Dieu. Nous pourrions, à ce sujet, remarquer les rapports qui exis-

SUR LES INSTITUTIONS SOCIALES. 2o3

tent entre la philosophie hermétique, la philosophie indienne et le mysticisme des théosophes; mais cette digression nous mènerait beaucoup trop loin.

Si l'homme avait inventé le langage et fondé la société, il faudrait savoir par où il a commencé, ce qui ne serait pas un médiocre embarras. Il faudrait ensuite examiner la question sous ces deux faces , et prouver l'impossibilité d'inventer le langage sans la société, ou de fonder la société sans un langage établi. Serait-il même possible d'inventer une langue sans inventer en même temps l'écriture, et l'invention de l'écriture peut-elle accompagner l'invention du langage? Il me semble que sur cette route on rencontrerait bien des obstacles.

Sans doute je ne nie point à l'homme, d'une manière absolue , la faculté d'inventer l'écriture, quelle que soit d'ailleurs la difficulté d'une telle invention. Je dis seulement que l'on ne saurait concevoir l'invention d'une langue, sans l'invention au moins simultanée de signes écrits; car, sans le secours de ces signes écrits, par quels moyens des intelligences humaines pourraient-elles embrasser tout le système du langage? et même pour apprécier les obstacles qu'il y aurait à surmonter il faut entrer dans l'hypothèse des partisans de l'invention des langues, hypothèse qui nous présente l'homme, à son origine, pauvre, chétif, misérable. Un tel point de

2o4 ESSAI

départ me paraît le comble de l'absurdité ; et cependant il faut bien descendre jusque-là. Mais le langage existant une fois, n'importe de quelle manière, il est plus facile de comprendre comment l'homme a pu ensuite fixer la parole par l'écriture : les difficultés ne sont rien lorsque l'on parvient à écarter l'impossibilité absolue. Ainsi donc, l'objection que je fais en ce moment ne porte toujours que sur l'invention de la parole.

Selon quelques archéologues les mots ont eu, dans les langues primitives , une énergie par euxmêmes , et indépendamment d'un sens convenu : d'autres archéologues sont allés plus loin encore, car ils sont allés jusqu'à attribuer à la parole écrite, aux caractères, une partie des prérogatives de la langue parlée. Cela peut être vrai de l'écriture hiéroglyphique, qui sans doute eut une énergie propre, mais cela me paraît au moins très douteux pour récriture syllabique. Seulement ce qui est incontestable c'est que nos langues dérivées ont perdu un grand nombre des propriétés qui distinguèrent les langues primitives, et qui excitent un si profond étonnement dans l'étude des langues indiennes. Je ne discuterai poiilt, au reste, les assertions que je viens d'exposer ; mais je n'ai pas voulu laisser ignorer au lecteur que ce sont des opinions plus ou moins admises par la plupart des archéo-

SUR^T^ES INSTITUTIONS SOCIALES. 2o5 logues qui se sont occupés du problème de la formation du langa(je, et par tous les théosophes sans exception. Je ne les discuterai point, uniquement parceque je ne veux pas être arrêté par des objections. D'ailleurs la science des étymologies est encore bien récente : espérons que la connaissance des langues orientales , qui commence à se répandre en Europe, nous fournira, par la suite, d'autres données.

Quant à présent nous sommes obligés de nous en tenir au raisonnement.

L'objection qui a toujours été considérée comme la plus forte et la plus insoluble contre l'invention du langage a sur-tout consisté dans la difficulté d'inventer le verbe avec ses étonnantes propriétés. Je voudrais bien , en effet , que l'on expliquât comment l'homme aurait pu parvenir de lui-même à imaginer tout-à-coup la manifestation la plus complète de l'intelligence et de tous les sentiments moraux, puisque le verbe, parole par excellence, lien merveilleux de tout discours, contient le sentiment même de l'existence avec tous ses modes et toutes ses modifications. Le verbe est à-la-fois la plus haute abstraction , la plus forte empreinte de la conscience de soi et de la croyance à ce qui n'est pas soi , l'expression la plus ferme, la plus déliée, la plus flexible et la plus certaine. Le verbe, enfin, em-

2o6 ESSAI

brasse tous les temps, et crée le souvenir et la prévision. Oui, la pensée même de Dieu, la pensée éternelle et contemporaine de tous les temps, cette pensée est dans le verbe. Mais encore n'est-ce là (ju'une partie du problème. L'invention du substantif présente une difficulté non moins insurmontable.

Smith, qui a traité de la formation des langues, n'hésite point à croire que l'adjectif a dû précéder le substantif. Il est certain qu'en se plaçant dans l'hypothèse de la formation successive du lan^^af^^e, c'est ce qu'il y avait de plus raisonnable à dire. On n'a pas pu donner de suite un nom essentiel à l'objet; on a été obligé de le désigner d'abord par ses qualités les plus accessibles aux sens. Toutefois Smith n'a pas vu la difficulté où elle est réellement : ce n'est point avec l'analyse philosophique que l'on peut y parvenir, car Smith a fait, à mon avis, par le moyen de cette analyse , tout ce qu'il était possible de faire. Il y a là une pensée religieuse qui n'a échappé à aucun théosophe, et que M. de Maistre a parfaitement saisie dans son Essai sur le principe générateur des sociétés humaines ; c'est que l'homme n'a pas reçu le pouvoir de nommer. Nommer, c'est constater lexistence : or ceci me paraît pour le moins autant au-dessus de l'homme que l'expression du sentiment de l'existence, qui repose dans le

verbe. L'homme n'aurait donc pas inventé le sub- 1 stantif. Et même je conçois que si, une fois, il avait pu s'élever à nommer, il aurait pu franchir la grande difficulté du mot-lien. On a vu des hommes qui, par une suite quelconque d'altérations dans les facultés intellectuelles , en sont venus à perdre absolument la mémoire du substantif; je puis attester un exemple de ce singulier phénomène physiologique. Je pense donc que l'homme aurait été arrêté d'abord par la création du substantif; mais je ne crois pas , comme Smith , qu'il eût pu y suppléer par l'adjectif: le signe abstrait serait bientôt devenu le signe concret : le système de Smith ne fait donc que reculer la difficulté. Avant que chaque chose eût reçu un nom , avant que ce nom eût été adopté par tous, combien de siècles se seraient écoulés! Je vois comment Lutetia Parisioriim a pu devenir Paris, mais je ne vois pas comment existe le mot Lutetia. Je suis dans la même ignorance à l'égard de Lugdunum, et je ne comprends pas trop , en outre, comment Lugdunum a pu devenir Lyon. Dans les livres saints le nom d'un être , le nom d'une chose , sont Fêtre même et la chose même. Il paraîtrait plutôt, si ce n'est pas Dieu qui nomme , que c'est la société , ministre de Dieu en cela ; ou la tradition , organe de la société ; ou bien c'est la chose même qui se nomme, car quelquefois le nom sort de la chose.

2o8 ESSAI

Platon, en disant que les noms ne sont point arbitraires, quils ont un rapport avec les choses, dit, par-là même , que le nom sort de la chose , et que rhomme n a pas le pouvoir de nommer.

Nous avons vu T homme vouloir usurper la préro(^ative de nommer : alors il a mal nommé , et le nom nest pas resté. L'homme a voulu faire d'un nom un monument durable, mais ce monument n'a pu survivre à celui qui avait imposé le nom ; car l'orgueil de l'homme est sujet à recevoir des démentis. Un père n'a jamais donné un nom à son fils ; le fils l'a toujours reçu de la société, ou de la religion, ce qui est la même chose. Nul ne peut changer son nom , si la société elle-même ne le change pas : c'est le nom seul qui est immortel parmi les hommes ; et c'est le nom seul qui porte le fardeau de l'opprobre ou la couronne des bénédictions.

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur les noms d'hommes et de lieux, qui eurent, dans les temps anciens , une énergie si singulière , qui furent une poésie si merveilleuse; sur ces lieux sans nom qui étaient, selon Virgile, autour du palais d'Évandre; sur ces autres lieux où , comme dit Lucain , nulle pierre n'était sans nom : c'est que la renommée s'était assise sur les ruines de Troie, et quelle n'avait point encore visité les sept collines qui devaient être la ville éternelle. Il y aurait beaucoup de choses à

dire encore sur ce désir que chacun a de donner une signification à son nom , afin de vivre chez les races futures , car nul ne peut espérer de vivre sans un nom qui ait une signification ; sur l'impossibilité où Ton fut toujours d'acclimater un nom en poésie, quand il n est pas déjà lui-même de la poésie. Enfin il y aurait à rendre compte des superstitions rabbiniques au sujet du nom incommunicable et sacré de Jeovah , nom formé , comme on sait , de la combinaison du présent , du passé , du futur du verbe être, et qui renferme, par son énergie propre, le sentiment essentiel de l'existence continue et non successive, en d'autres termes, éternelle et contemporaine de tous les temps ; ce qui , pour le dire en passant , a cela de remarquable, que le substantif par excellence tire ici son origine du verbe. Nous pourrions également, si nous voulions épuiser ce sujet, parler des noms cabalistiques et magiques, traditions détournées de la croyance primitive dans là force des noms. Les évocations des morts et des esprits sont un autre signe de ces sortes de traditions. Nul préjugé, nulle superstition, n'existent sans une raison.

Au reste, sans entrer dans un tel ordre de re-

f{ cherches qui ne laisserait pas assez de prise à la discussion , je puis m'arrêter quelques instants sur

'i\ les traces incontestables d'usages antiques. Nous

Page 1