TOME II
savons , et nous ne pouvons en douter, ({ue les noms de lieux étaient significatifs, ainsi que les noms d'hommes. Les villes anciennes curent constamment deux noms; fun mystérieux et sacré, Fautre purement civil, comme Troie, qui s'appelait Ilion; comme Rome, qui s'appelait Valentia. Les hommes eurent souvent aussi deux noms : on retrouve , à un certain âge de la société , ces doubles noms affectés de prérogatives ou de significations différentes, dont fun est le nom d'un être connu dans le ciel, et dont fautre est le nom du même être connu sur la terre. Nos noms actuels, n'emportant point avec eux de signification, sont sans poésie: nous y suppléons par des épithétes, ou en ressuscitant d'anciens noms dont la signification ne nous est pas connue, mais auxquels nous en supposons une, avec quelque raison. Un des avantages, entre autres, de la noblesse, est de donner un nom significatif, ou au moins un nom auquel il est permis de supposer une signification. Le temps , à cet égard, est grand poëte et grand coloriste.
Après avoir signalé la difficulté d'inventer le verbe et le substantif, nous aurions à signaler une sorte d'abstraction qui présente des difficultés peutêtre plus grandes encore, je veux parler de la préposition; mais cette partie de la discussion serait trop métaphysique, et je crois inutile d'y toucher.
Je reviens donc sur mes pas. Si T homme n'a pas plus inventé le lanjja^je que la société, il en résulte qu'il est né avec la parole, ou que la parole lui a été enseignée.
Je suis donc obligée d'admettre nécessairement la révélation de la parole. On me dira ce qui a été déjà dit plusieurs fois, que c'est un moyen très commode de se tirer d'embarras. Mais qu'importe que ce moyen soit commode? Il s'agit de savoir si c'est la vérité. D'abord je ne vois pas pourquoi Dieu n'aurait pas donné immédiatement la parole à l'homme , dans l'origine , comme il lui a donné ses autres sens. L'intelligence de l'homme, dans quoi aurait-elle été contenue , ou quel aurait été l'instrument de cette intelligence? Certains philosophes matérialistes , qui n'ont pas reculé devant la rigueur des conséquences, ont donné pour ancêtre à Thomme une huître. Il est certain cju'il faut en venir là si vous écartez la révélation de la parole. L'homme alors aurait fait successivement ses organes et ses sens; et le sens de la parole, le plus parfait de tous, serait venu le dernier. Mais ne nous arrêtons point sur une hypothèse qui a l'air d'un jeu de l'esprit.
Tous conviennent que si Dieu n'a pas donné immédiatement la parole à l'homme, du moins il l'a doué d'une intelligence telle , que l'homme a d'a-
bord pensé, et qu ensuite, venant à abstraire ses pensées, il a été conduit peu à peu à les revêtir d'un sig^ne extérieur. C'est là, comme nous Tavons expliqué, le système de Smitb; mais ce système est contredit par l'expérience : on ne trouve à asseoir une telle opinion ni sur les monuments de l'histoire, ni sur les monuments de la fable. Et d'abord je prie de considérer encore une fois quelle suite de siècles il faudrait pour parvenir à faire une lan^ofue, cliose qui serait déjà si difficile avec toutes les données que nous avons. Or fhistoire du genre humain nous prouve que l'homme n'a jamais été un instant orphelin; elle nous prouve que l'organisation des premières sociétés fut très forte; elle nous prouve que les langues ont toujours été douées des mêmes formes, et qui sont la preuve du plus haut déploiement possible de l'intelligence humaine. Gela même est si vrai que la faculté de comprendre toute l'économie d'une langue quelconque annonce l'esprit le plus vaste et le plus profond : que serait-ce donc s'il s'agissait d'inventer cette langue ou de créer le langage? Tout pourrait être successif dans la formation de la société; le langage seul ne peut pas être successif dans la combinaison de ses éléments primordiaux. Les langues se perfectionnent par l'accroissement du nombre des mots et des tournures, mais non point par faccroissement des for-
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mes du langage. Elles ne changent point sous le rapport de leurs éléments constitutifs, c'est-à-dire I sous le rapport de ce qu'elles ont de commun entre elles, et qui est le fondement de la grammaire générale ; non plus que sous le rapport de ce en quoi elles diffèrent entre elles , et qui constitue le génie particulier de chacune. Si elles avaient été inventées, elles auraient dû l'être d'un seul jet, ce qui est contraire à toutes les expériences sociales ; mais loin que l'homme puisse inventer les langues, il ne peut pas même les perfectionner. C'est la société et non l'homme qui les élabore. Or la société n'a pu exister sans la parole; et l'homme n'a pu exister sans la société. Il est même permis d'affirmer que les langues , au lieu de s'être perfectionnées , se sont dégradées en succédant les unes aux autres. Ce que je regarde ici comme une dégénération dans les langues est regardé par Smith comme une simplification , et , par conséquent , comme un perfectionnement; car s'il trouve que l'abstraction soit nécessaire à la première formation des langues, c'est par l'abstraction encore que les cas et les conjugaisons , selon lui , parviennent à se simplifier. Mais il avoue en même temps que ce que les langues gagnent ainsi en philosophie et en métaphysique, elles le perdent du côté de la poésie. Il na pas fait attention que les langues ne peuvent pas
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franchir les limites naturelles fixées par le j^énie qui les distingue entre elles et les sépare à jamais. Quoi qu'il en soit, une langue ne vient à être bien comprise et parfaitement analysée qu'à un âge très avancé de la société; encore y a-t-il peu d hommes qui parviennent à cette profondeur de l'analyse.
Je ne ferai point l'objection, d'ailleurs si forte, de demander, puisque toutes les langues sont fondées sur les mêmes éléments, pourquoi, si l'homme les a inventées , il n'y a pas de différence entre elles pour leur organisation essentielle, pour leur structure grammaticale. On me répondrait sans doute que c'est parceque les lois du langage sont fondées sur la forme primitive de l'intelligence , ce qui , au fond , serait mettre un mystère à la place d un autre mystère. On me répondrait encore que riiomme étant doué d'une grande puissance d imitation, et ayant de plus une certaine paresse qui le porte à adopter les méthodes existantes , pour se dispenser d'en créer de nouvelles , il a dû en résulter naturellement que lorsqu'une langue a été une fois inventée, il a pu se contenter des formes qu'il a trouvées, et qu'alors toutes les langues se sont moulées les unes sur les autres. Je ne contesterai point cette thèse ; car , en d'autres termes , c est la mienne : seulement on sera parvenu à écarter la révélation ; mais il restera toujours à expli-
quer comment s est faite la première manifestation de Tintelligence humaine. Enfin si je demandais pourquoi il ne se forme plus de langues, on aurait à me répondre, avec beaucoup de raison, que ce serait fort inutile. J'en conviens; mais, en mathématiques par exemple, l'homme ne recherche-t-il (|ue les applications utiles? D'ailleurs, quand les langues ne seraient considérées que comme une méthode, n'est-ce rien qu'une méthode plus parfaite? Lorsque Leibnitz voulut composer une langue, il ne trouva point d'autres lois que celles qui existent actuellement; il se borna et il dut se borner à se servir de celles qu'il trouva. Cependant je le crois un des génies les plus investigateurs qui aient jamais paru. Au reste, l'invention d'une langue, lorsque déjà il en existe, ne prouve rien; et je sais qu'il en est dans l'Inde qu'on croit avoir été inventées. Il s'agit encore de savoir si elles sont fondées sur d'autres éléments que les langues primitives ; et n'est -il pas démontré jusqu'à l'évidence que non seulement elles ne sont pas fondées sur d'autres éléments, mais même que les éléments qui forment la base de nos langues actuelles sont loin d'avoir les mêmes prérogatives et de donner la même puissance à l'exercice de nos facultés morales et intellectuelles ?
Une autre considération vient encore à notre se-
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cours. Tout est immobile dans Tantique Orient. Les peintures que font les anciens historiens des mœurs, des habitudes, des institutions de ces peuples, semblent avoir été écrites aujourd'hui par des voyageurs qui en arrivent. Les lan^^ues auraient donc été faites tout d'une pièce par des hommes en qui la force de l'intelligence aurait fait prévoir les besoins futurs de la pensée; il est présumable en effet qu'en remontant à l'origine de ces sociétés, grossière et misérable comme il faut la supposer dans une telle hypothèse, ce ne seraient pas ces sortes de besoins qui auraient commandé les premiers l'emploi de la parole. Il faut avouer ([ue les hommes qui ont inventé les lois du langage ont donné du repos à notre intelligence pour jusqu'à la fin du monde; car certainement les langues étant faites, tous les travaux qu'elle peut accomplir sont bien faibles en comparaison de celui-là. Mais ne faisons pas trop d'honneur aux premiers hommes; car les inventeurs du langage seraient les inventeurs de fintelli^fence humaine elle-même.
Des savants ont établi et prouvé qu'il y avait plusieurs familles de langues , évidemment distinctes dans leurs origines , et qui admettent des procédés fort différents pour compléter un système de langage. Il serait bon d'examiner, à cet égard , les idées de M. Frédéric Schlegel et de
SUR LES INSTITUTIONS SOCIALES. 217 M. William Jones ; mais il faudrait toute l'érudition et toute la variété de connaissances qui distinguent ces savants hommes pour exposer leurs idées, dont la discussion n'est point, au reste, rip^oureusement nécessaire dans cet écrit. Je dois me borner aux résultats. Chez certains peuples, la langue fut toute composée d'onomatopées; et ces langues qui reposent sur l'imitation par les sons repoussent aussi la pensée de l'invention du langage par l'homme, car elles n'excluent point les autres éléments constitutifs de la parole : or c'est toujours là qu'est toute la difficulté. Elles ont, comme les autres, des noms et des déclinaisons de noms, des verbes et des conjugaisons de verbes. On distingue encore deux principales familles de langues , celles où les modifications du substantif et du verbe sont des mots différents, et celles où ces modifications se marquent par des changements dans le substantif et dans le verbe eux-mêmes. Il en est de même de l'union ou de la séparation du substantif et de l'adjectif, et des cas par les désinences ou par les articles. Les langues où les cas se marquent par des désinences ont une harmonie plus naturelle ; et il est possible que ce soit la seule raison de l'introduction de la rime dans les langues qui se refusent absolument à la désinence pour les cas , parce({ue alors il a fallu suppléer, dans la versification, à
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Iharmonie essentielle par une harmonie de convention ou artificielle. Quand je dis qu'il a fallu , il est évident que ce nest point rhommc qui a voulu; c'est le ^énie même de la lang^ue qui a commandé impérieusement. Les synonymes ont dû aussi se multiplier à Tinfini dans les lan^o^ues sans adjectifs; car si les cas marquent les accidents d'un mot, l'adjectif en marque les qualités; et lorsqu'on n'a pas eu d'adjectif, il a fallu autant de noms pour le même objet que cet objet a eu de qualités différentes.
Enfin il y a des langues transpositives et des langues analogues : cette différence mérite peu d'attention , quoiqu'elle soit si considérable ; on sent trop bien que les inversions ne sont que facultatives, et tiennent à la même loi que les désinences. Il y a encore des langues, comme le chinois, où la langue écrite et la langue parlée sont absolument indépendantes lune de l'autre, et tellement indépendantes que la même langue écrite peut servir à plusieurs peuples qui parlent chacun une langue différente. Mais ici nous serions ramenés à cette autre difficulté, déjà signalée par nous, de la langue écrite ; car, même pour les peuples où la langue parlée et la langue écrite sont la même, il est certain que la langue écrite n'est que par convention , et non point essentiellement , la peinture de la langue parlée.
M. Villiam Jones et M. Sclile[>el ont adopté deux systèmes opposés, celui d'une origine commune et celui d'une origine différente pour les langues. Ils sont d'accord tous les deux sur ce point, que les langues ne se sont pas perfectionnées successivement : Court de Gébelin a pensé le contraire. Il est étonnant qu'ayant refusé à l'homme le pouvoir de créer la parole, ce dernier n'ait pas été conduit, par la rigueur de la conséquence, à lui refuser aussi le pouvoir de perfectionner les langues. Au reste, le système de M. Sclilegel offre une difficulté de plus, en adoptant plusieurs origines: ce qui la porté, sans doute, à reconnaître ainsi plusieurs origines différentes, c'est le besoin de s'affranchir d'une difficulté non moins grande, celle d'expliquer comment des langues ont pu changer de nature, se dépouiller, par exemple, des affixes pour se revêtir des inflexions. Son frère, M. W. Schlegel, dit fort bien , à ce sujet, que « si l'on pouvait parvenir à répondre à cette question par des faits d'une certaine évidence, une foule de problèmes relatifs aux origines de la civilisation se trouveraient par-là même résolus. »
Mais je ne sais pas si , en remontant plus haut , on ne pourrait pas tout concilier. Ne pourrait-on pas dire , en effet, qu'il y a plusieurs races d'hommes , qui , chacune à part , ont été conservatrices de certaines formes
de civilisation? Ne pourrait-on pas même dire que certaines races sont inhabiles à parvenir à certains degrés ou à recevoir certaines formes de civilisation? Ces races ont cependant une origine commune; mais, dès le commencement, Dieu distingua les fils d'un même père par différentes sortes de prérogatives ou de bénédictions : ceci est dans la Bible et dans toutes les traditions primitives du genre humain, et me paraît historiquement prouvé, car, s'il ne s'agissait (jue d'une hypothèse explicative , elle serait susceptible d'être contestée. Ne pourrait-on pas également dire que la langue primitive , celle qui fut donnée à l'homme par Dieu même, se composait à-la-fois d'onomatopées et de mots synonymes sans imitation de sons; qu'elle produisait les modifications du substantif et du verbe, tantôt par son énergie propre, tantôt par des adjonctions; qu'elle eut à son choix les cas par désinence ou par l'article? Ne pourrait-on pas dire qu'ensuite, lorsque les enfants d'un même père se séparèrent, alors ils se partagèrent l'héritage de la langue commune selon le plus ou moins de faculté d esprit ou d'imagination dont ils avaient été doués? Ne pourrait-on pas dire que les uns restreignirent leur langue aux onomatopées, les autres aux mots à inflexions, plus favorables à la mémoire, les autres aux mots sans inflexions? Ne pourrait-on pas dire que toutes les
langues, néanmoins , conservant un certain nombre de traditions primitives qui établissaient la filiation, ont mêlé, de temps en temps, et pour de certains mots, ces attributs différents? Ne pourraiton pas dire que si ce parta^^e s'est fait ainsi , c'est sans calcul et par une suite de dégradations ou de perfectionnements que nous ignorons? Ne pourrait-on pas dire aussi que chaque race humaine ayant été affectée de prérogatives différentes, il y a eu, dans le genre humain, un droit d'aînesse, comme tout paraît le prouver, et que ce sont les races aînées qui sont restées dépositaires des titres de famille? La confusion des langues à la tour de Babel est un événement historique , ou , dans tous les cas, pour ceux qui repoussent l'autorité des livres saints, l'allégorie d'un événement historique. Enfin a-t-on assez réfléchi à cette différence de la langue écrite et de la langue parlée ? Et ici il n'est point question du chinois; mais la différence que nous voulons signaler, aucune langue ne peut léviter, parcequ'il n'y a pas de signe syllabique qui soit la représentation exacte du son, même la valeur rigoureuse des signes étant donnée. Dans notre langue , où le signe se rapproche beaucoup plus de la parole que dans d'autres langues, combien de signes qui ne sont que pour les yeux, et où nous sommes obligés de nous représenter la phrase écrite
pour atteindre au sens de la phrase prononcée! Cet exemple suffit pour nous donner une idée <i-la-fois et de l'union intime de la langue écrite avec la langue parlée et de la séparation de ces deux langues. Nous trouverions de plus , dans cette simple considération, une forte présomption pour croire que, par le langage, Ihomme a le plus souvent voulu s adresser à deux sens, celui de l'ouïe et celui de la vue. La langue de l'ouïe et la langue de la vue ont été tantôt très distinctes , tantôt confondues ; mais elles ont fourni l'une et l'autre des tropes différents qui se sont mêlés dans la langue écrite et dans la langue parlée, et qui les ont enrichies toutes les deux. Que l'on se souvienne de ce que nous avons dit plus haut sur la difficulté d'inventer le langage sans l'écriture, et l'on sentira tous les inconvénients du système de l'invention du langage par l'homme; mais ce système une fois rejeté, les cordonnets des anciens Egyptiens, si semblables aux quipos des Péruviens, peuvent, avec raison, être regardés comme le premier pas de linvention de l'écriture.
Enfin encore, a-t-on assez réfléchi à cette force qui est dans les langues et qui fait la certitude de la science étymologique, certitude qui est toute de tact, où l'erreur nest à craindre que lorsqu'on se laisse entraîner par l'esprit de système, où elle ne
sera plus même possible si Ton parvient à déterminer la filiation des langues, parceque alors on ne courra plus le risque d'appliquer les mêmes raisons et les mêmes régies à des familles différentes de langues? A-t-on assez réfléchi , enfin , à cette force des racines primitives qui naît en même temps, par une merveilleuse fécondité, et du son émis et du signe figuré , et dont l'étude seule est la source des plus hautes méditations?
Le président de Brosses et Court de Gébelin ont décrit avec un grand soin l'appareil de la voix. Le premier, sur-tout, a déduit d'ingénieuses hypothèses de la description détaillée de ce merveilleux appareil du premier de nos sens. Son ouvrage est un vrai prodige de patience, un chef-d'œuvre sous le rapport de la finesse de l'analyse et de la ténuité d'une foule d'observations. Mais ni le président de Brosses ni Court de Gébelin ne sont descendus assez avant, n'ont poussé assez loin leurs conséquences. Ils n'ont quitté l'un et l'autre le scalpel de l'anatomiste que pour rêver chacun une théorie différente. Il fallait commencer par faire comprendre ce qu'il y a de lame dans cette voix de l'homme, qui est un souffle de Dieu. Alors ils auraient pu, avec toute leur science, trouver la raison de la filiation des langues et des transformations des mots lorsqu'ils passent d'une langue dans une autre; ils
auraient pu , après avoir remarqué que le son de la voix est un trait physiognomonique très important dans riiomme, peut-être le plus important de tous; ils auraient pu, dis-je, remarquer combien est caractéristique aussi l'accent qui signale les peuples divers et qui anime leurs langues ; ils auraient pu remarquer qu'il y a des familles et des nations distinguées par l'analogie des sons de la voix comme par celle des lignes de la figure , ou des couleurs de la peau et par les habitudes des cheveux. Tout n'aurait sans doute pas été susceptible d'une démonstration rigoureuse, mais on serait parvenu à prouver que la difficulté de réunir tous les faits nécessaires est le seul obstacle réel à cette démonstration : ils auraient pu tirer de là Tinduction que la parole est le sens intellectuel et moral , le sixième sens de l'homme. Mais ils se seraient bien gardés de conclure, comme le président de Brosses, de la perfection de l'organe vocal, que l'homme avait pu contribuer au perfectionnement de cet organe et inventer le langage; ou, en d'autres termes, que cet organe avait été oisif pendant un certain temps, et que l'homme avait existé, au commencement, sans la parole. La faculté que nous avons de recevoir la transmission de la parole est une faculté assez inexplicable en soi pour qu'on ne doive pas être tenté d'y ajouter encore la faculté de l'inventer.
SUR LES INSTITUTIONS SOCIALES. 225 Quant à moi, je ne puis comprendre la communication de la pensée par la parole quen attribuant à la parole 1 énergie primitive, ou un reste de cette énergie dont elle fut douée par l'Auteur de toutes choses. Pour se dispenser d'adopter une révélation première du langage, on est obligé d'admettre une série de miracles qui se renouvellent tous les jours avec la même raison de douter pour l'incrédule. Ne vaudrait-il pas mieux se reposer dans la croyance d'un premier acte de la volonté divine?
Remarquons ici en passant , à l'occasion des accents qui donnent la vie aux langues et qui sont un trait caractéristique de la physionomie des différents peuples, remarquons, dis-je, que la langue française, dépouillée d accents plus qu'aucune autre langue, en est plus propre à remplir les fonctions de langue universelle, dont Dieu lui a imprimé le caractère. Elle n'est pas dépouillée de l'accent tonique , car alors elle serait inhabile à toute poésie; mais elle est dépouillée de cette sorte d'accent qui fait que la prononciation s'appuie davantage sur certaines parties de l'appareil vocal. Nous employons cet appareil tout entier sans aucun effort; c'est le jeu le plus simple et le plus naturel de cet admirable mécanisme.
M. Schlegel a fort bien remarqué que la question de l'origine du langage devait être traitée his-