TOME II. l
toriquement , et non point expliquée par une théorie spéculative. Les matériaux nous manquent à présent; mais sur tous les points de la terre il y a des hommes qui s'occupent à les rassembler. Déjà la science des étymologies commence à n'être plus une science aussi coujecturale. Déjà il passe pour démontré qu'il y a plusieurs familles de langues comme il y a plusieurs races d'hommes. Nous parviendrons sans doute à arriver aux généalogies des races humaines par les généalogies des langues. Si les métaphysiciens qui ont attribué à l'homme l'invention du langage avaient, je ne dis pas étudié, mais seulement jeté les yeux sur le peu de renseignements historiques qui existent, sur le très petit nombre de faits qui ont été rassemblés , ils auraient appris que leurs théories étaient contraires à tout ce que nous savons de certain ; ils auraient appris que toutes les doctrines de l'antiquité leur sont opposées ; ils auraient appris que plus l'on remonte haut, c'està-dire plus Ion s'approche du berceau au moins présumé de l'espèce humaine, plus l'on trouve les langues parfaites et fécondes. Le temps use tout. Les langues ont subi aussi les épreuves du temps; elles se sont détériorées, elles ont perdu de leur énergie propre et de leurs attributs en se succédant, comme les générations humaines se détériorent, comme les races royales perdent de leur
ascendant et de leurs prérogatives. Les langues qui sont restées immobiles sont celles qui n ont pas été livrées à la multitude.
Deux sortes de matériaux s assemblent aujourd'hui, ceux qui pourront servir à Thistoire géologique du globe, et ceux qui pourront servir à Tliistoire des langues. Il ne peut manquer de sortir une grande lumière de cette foule de recherches auxquelles on se livre en ce moment.
Le mot étymologie, qui signifie discours vrai , a donné lieu à deux explications qui ont partagé les anciens philologues. Les uns ont entendu par discours vrai une science qui établit la vraie filiation des mots. Les autres ont entendu par discours vrai une science qui établit le vrai rapport ou le rapport primitif des mots avec les choses. Il est évident que les' deux explications sont fondées , et qu'il faut établir d'abord la vraie filiation des mots pour arriver aux rapports qu'il y eut, à l'origine , entre les mots et les choses. Dans ce sens, le mot étymologie voudrait dire la science de la vérité, et je pense que c'est ce que les anciens entendaient. Les Romains donnèrent une grande attention aux étymologies. Varron avait fait sur cette matière des recherches immenses qui ne sont point parvenues jusqu'à nous. Verrius Flaccus avait composé un traité de la signification des mots. Mais il est facile de présumer que
ces savants hommes n'avaient pas assez de données. Leurs travaux sans doute nous seraient très utiles comme renseignements , et nous devons les regretter sous ce point de vue. L esprit des traditions primitives s était d'abord perdu à Rome. Leurs livres sibyllins n'existaient plus dans le temps où les Romains commencèrent à cultiver les lettres. Ils avaient fort peu étudié les origines phéniciennes; ils n'avaient songé qu'à écraser Garthage ; et tous les monuments littéraires de ce peuple malheureux périrent avec lui par la farouche incurie du vainqueur. Quoique la Judée fût devenue une province romaine, les Romains négligèrent les livres des Juifs. Lorsque la langue grecque s'introduisit chez ces maîtres impitoyables du monde pour les polir, ils voulurent d'abord la repousser, parcequ il leur eût mieux convenu de rester barbares : lorsque , plus tard , cette langue leur fut devenue familière , ils ne voulurent y puiser que les doctrines philosophiques. Les poètes grecs ne furent pour eux que ce qu'ils ont été ensuite pour nous, c'est-à-dire d'aimables enchanteurs plutôt que des sages et des dépositaires d'anciennes traditions. On voit que Denys d'Halicarnasse, non plus que Tite-Live, ne songèrent point à discuter les monuments et les origines, à pénétrer le sens primitif des fables, et qu'ils se bornèrent à consacrer historiquement les contes populaires sur
la fondation et sur les premiers temps de Rome. Enfin il ne paraît pas que les Romains aient jamais soupçonné le génie allégorique de lantiquité ; nousmêmes, sans la Rible nous ne nous y serions jamais élevés. La nécessité où nous nous sommes trouvés d'affermir notre croyance dans le témoignage de Moïse sur les commencements des différents peuples de la terre, sur les premiers faits du genre humain, nous a forcés à soulever le rideau des cosmogonies mensongères, à expliquer les harmonieuses énigmes des filles de Mémoire.
Gondillac a fait un roman sur la formation du langage : il en tire cette conclusion vraiment inconcevable , la nécessité de signes arbitraires. Gela seul me dispense d'analyser ce roman, d'ailleurs plein d'aperçus très fins et très spirituels. M. de La Harpe, en rendant compte des ouvrages de ce célèbre grammairien, qui fut aussi un habile métaphysicien, M. de La Harpe insiste à son tour sur la nécessité des signes. Si Gondillac eût médité avec soin l'ouvrage du président de Brosses, dont nous avons parlé plus haut, il aurait pu parvenir à la solution qu'il cherchait, c'est-à-dire à la possibilité de l'invention du langage par l'homme, sans avoir besoin de recourir à la nécessité des signes arbitraires, parcequ'il aurait pris dans la forme même de l'instrument vocal toutes les données de son roman, qui
y aurait cei taineiiient beaucoup gagné en vraisemblance.
J. J. Rousseau, dans son Discours sur Flnégalité des conditions, avait très bien saisi le point de la difficulté, et il avait renoncé à résoudre le problème ; mais il a voulu ensuite faire aussi son roman sur l'origine des langues. Là, il est à-la-fois ingénieux, éloquent, parfait coloriste ; et ses hypotbèses, il les puise dans la nature même des choses. Il part d'une pensée féconde, la distinction entre les langues domestiques ou de famille, et les langues des hommes réunis en corps de tribus ou de nations. Il faisait naître les unes des autres. Il aurait fini par rencontrer la vérité sur cette route s il n'avait pas été abusé par une première erreur, qui a été le fondement des autres , l'erreur de croire à un état de nature qui aurait précédé la société. Cet homme, en qui les sentiments étaient si vrais, s'abandonna trop souvent aux fascinations de son esprit naturellement raisonneur.
Charles Bonnet, dans son Essai de Physiologie, examine ce que l'homme a pu être avant qu'il eût la parole. Cette supposition absurde est comme un voile jeté sur l'objet des recherches de cet admirable observateur. Il ne peut parvenir à voir dessous ce voile, quoiqu'il l'eût percé de toutes parts avec les lumières d'un sens si parfaitement droit et
religieux; tant est puissante la préoccupation d'une ])remière idée! Cependant on trouve dans sa Contemplation de la Nature, au sujet de l'orangoutang qui ne parle point, quoiqu'il présente à l'œil même de l'anatomiste de si grandes conformités avec l'homme, on trouve, dis-je, ces mots: « Il ne pense donc point , car pour penser il faut «' parler. »
M. Degerando croit qu'il suffît que l'homme ait été doué de la faculté de la parole pour qu'il ait pu s'élever successivement et graduellement à l'invention du langage. Un enfant, dit- il, n'apprend sa langue maternelle que parcequ'illinvente, en quelque sorte, avec sa mère. Il y a de la vérité dans cette expression. L'enfant invente sa langue dans le sens que l'homme invente la science qui lui est enseignée, dans le sens que le lecteur d'un livre invente aussi le livre qu'il lit. Mais cette énergie d assimilation pour les pensées et pour les sentiments ne prouve que la puissance de la parole. L'enfant reçoit la parole, et se l'approprie, comme le pistil d'une fleur reçoit la poussière des étamines. C'est sans doute ce qui faisait dire à un philosophe de ces derniers temps : « Nous sommes les mères de nos « pensées. »
M. de Donald, à la suite de sa Législation primitive, avait donné une Dissertation sur la pensée
de riiomme et sur son expression. Cette Dissertation, qui avait pour objet de prouver le don primitif de la parole, était un développement nécessaire des premières propositions avancées dans son ouvrage. Cet illustre auteur, dans ses Recherches philosophiques sur les premiei^ objets de nos connaissances morales , qu'il vient de publier, a fortifié par de nouvelles preuves, par de nouveaux raisonnements, par la discussion des systèmes opposés, la théorie du don primitif de la parole. Je suis fâché , pour le dire en passant , qu'un livre où toute la métaphysique et toute la morale reposent sur une théorie si éminemment religieuse et si éminemment sociale n'ait été entrepris que pour réfuter Cabanis. Quoi qu'il en soit, tel qu'il est, il me paraît la pensée même du grand ouvrage de Pascal , réalisée quant à la partie philosophique.
Voici donc les propositions de M. de Bonald :
« L'homme ne peut parler sa pensée sans penser «fsa parole.
« L'homme ne peut décomposer les sons que d'une « langue écrite, c'est-à-dire déjà décomposée.
« Donc il est physiquement et moralement im- « possible qu'il ait inventé l'art d'écrire ou de " parler. »
Je me suis expliqué sur l'invention de l'écriture, et je suis loin d'enfermer la langue écrite et la lan-
gue parlée dans les conditions du même problème. J'ai dit, ce que je persiste à croire vrai , que ces deux propositions ne sont intimement liées que dans l'hypothèse de l'invention du langage par l'homme, et alors elles ne sont liées que pour démontrer davantage l'absurdité de l'hypothèse.
Mais je dois parler ici d'une théorie que j'ai fait pressentir plus haut; d'une théorie vers laquelle gravitaient plusieurs archéologues, et entre autres Court deGébelin • théorie, au reste, à laquelle on a dû être amené par l'étude de Técriture hiéroglyphique: cette théorie, qui va bien au-delà de celle de M. de Bonald , vient d'être développée avec un grand appareil d'érudition par M. Fabre d'Olivet. Ce savant et laborieux archéologue croit avoir trouvé que l'institution du langage remontait au signe, et que la parole sortait de la puissance même du signe. Ainsi la langue écrite précéderait la langue parlée. Cette conjecture, il faut l'avouer, est fortifiée par la considération de quelques unes des j^rérogatives des langues de l'Orient. Elle nous mène directement à un dernier système que nous ferons connaître tout -à- l'heure. Je ne discuterai point les idées de M. Fabre d'Olivet , parcequ'il faudrait, pour les juger, pouvoir les embrasser et les dominer. Je suis loin d'avoir ce qu'il faudrait de science pour me livrer à un tel travail ; mais la
simple exposition du système auquel ces idées ramènent suffira, je crois: nous ne tarderons pas d'y arriver.
Ainsi qu'on a pu le voir par tout ce qui a été dit, la théorie de M. de Bonald n'est point nouvelle : c'est, au contraire, une théorie très ancienne, surtout pour la première de ses propositions ; elle résulte de toutes les doctrines et de tous les enseignements de l'antiquité. La tradition ne s'en est même jamais perdue dans la société : seulement elle avait été obscurcie peu à peu ; il est même permis de dire que la théorie opposée, érigée en doctrine, est tout-à-fait moderne. Cette révolution dans les éléments primitifs de la philosophie présageait l'ère, de l'émancipation de la pensée, qui sera l'objet del la seconde partie de ce chapitre.
La question de l'origine du langage a été assez débattue dans les premières séances de l'Ecole normale. Le professeur d'analyse de l'entendement humain y disait affirmativement : Lhomme ne pense que parcequil parle; ce qui revient à cette proposition de M. de Bonald : L'homme ne peut parler sa pensée sans penser sa parole. Euler, plus timide , avait dit : Sans une langue nous ne serions presque pas en état de penser nous-mêmes. Rousseau s'était servi de ces mots si souvent cités depuis : La parole parait avoir été fort nécessaire pour établir l'usage de la parole.
Il est étonnant que M. de Donald, qui a suivi pied à pied le système de Gondillac pour le réfuter, n'ait pas également suivi celui que Rousseau a développé dans son Essai sur l'Origine des langues. Le professeur d'analyse de l'entendement n'avait songé non plus qu'à prendre Rousseau pour auxiliaire, quoiqu'il fût évident que la véritable pensée du philosophe de Genève n'était point renfermée dans son Discours sur l'Inégalité des conditions. Ce professeur s'exprimait ainsi , à l'occasion des paroles de Rousseau que nous venons de rapporter : « Il « voulait découvrir les sources d'un grand fleuve, " et il les a cherchées dans son embouchure : ce " n'était pas le moyen de les trouver ; mais c était le « moyen de croire, comme on l'a cru des sources du «Nil, quelles n'étaient pas sur la terre, mais dans « le ciel, n
J'accepte ces mots comme renfermant le sentiment de la vérité.
Il est bon de remarquer que TÉcole normale dont nous parlons avait été instituée par la Convention nationale; que les professeurs qui y furent appelés étaient tous des hommes dont les noms ou étaient déjà célèbres, ou ont acquis depuis une très grande célébrité dans les différentes branches des connaissances humaines; que les élèves eux-mêmes, qui suivaient les cours , sont aussi devenus célèbres
comme leurs maîtres; et que cette école, née dans les jours les plus néfastes, a imprimé néanmoins, dès le moment de sa naissance, un grand mouvement aux esprits. Remarquons en même temps qu'à cette époque sinistre, où, pour me servir d une expression énergique employée par nos vieux traducteurs de la Bible en parlant du déluge , remarquons, dis-je, qu'à cette époque où le génie antisocial avait résolu de racler toutes les institutions humaines, la voix des traditions anciennes se faisait encore entendre.
Il y a, au sujet de la formation du langage, un dernier système que l'on laisse entrevoir plutôt qu'on ne | le développe ouvertement; ce système est très ancien, mais il vient d'être rajeuni avec beaucoup d'art et beaucoup de science: c'est celui auquel on est si naturellement conduit par les idées de M. Fabred'Oli- | vet , dont nous parlions il y a quelques instants. Il faut d'abord supposer que les hommes ont subsisté, pendant un assez long espace de temps , privés du bienfait d'un langage organisé : ce furent de simples interjections, des cris, des onomatopées; les signes des mains, l'expression de la figure, aidaient à l'intelligence de ces émissions de la voix. Ce langage rude et grossier, dont celui de quelques peuplades de sauvages peut nous donner quelque idée , n'était pas trop susceptible de se perfectionner, par-
ceqii'il manquait des éléments mêmes du langage. Cependant des hommes d'un génie extraordinaire, qui, comme Prométhée, avaient dérobé le feu du ciel , ou comme Orphée avaient apprivoisé les animaux des forêts, fondèrent une société religieuse. Telle fut Torigine des Mystères. Les gymnosophistes de rinde, ou les hiérophantes de l'Egypte, dans le secret du sanctuaire, se mirent à perfectionner ensemble les premiers rudiments du langage. L'intelligence humaine fut créée par ces hommes merveilleux, dont les noms ont péri: quelques uns seulement ont survécu pour être un signe de convention parmi les hommes. De là les langues sacrées, qui ont été faites lentement, et modelées sur les formes mêmes de l'esprit humain. Ces langues sacrées n'ont été livrées à la multitude que lorsqu'elles ont été parfaites : encore les inventeurs se sont -ils réservé la connaissance intime de leurs hautes théories. Sans doute il faut accorder d'immenses facultés à de tels hommes, il faut leur accorder même quelque chose de la prévision ; mais enfin on aura gagné d*écarter l'intervention directe de la Divinité : ce sera un bienfait de moins que nous devrons à l'Auteur de toutes choses; et les autels élevés jadis, par exemple au Mercure égyptien, devraient encore aujourd'hui appeler tous nos hommages. On trouverait cependant bientôt
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une grande difficulté à admettre cette hypothèse, quelque bien liée qu elle soit en apparence. Gomment la société aurait-elle pu s'avancer d'elle-même jusqu'au point de produire de tels collèges de prêtres? comment se seraient formées antérieurement des traditions religieuses? car il eût fallu des traditions religieuses pour que ces collèges eussent pu être fondés. Je serais bien tenté de répéter que Dieu n'aurait pas voulu confier les destinées humaines à des chances contingentes ; mais lorsqu'on est décidé à tout admettre, même le hasard, rien ne coûte.
Au reste, si les prêtres de l'Inde ou de l'Egypte ont pu fabriquer des langues avec les chétifs éléments qu'ils avaient, pourquoi n'en composerionsnous pas à notre tour avec les éléments comparés des langues de l'Orient et de celles de l'Occident? Les langues synthétiques paraissent les premières dans l'histoire du genre humain, et les langues analytiques sont toutes de formation secondaire. Selon la remarque de M. W. Schlegel, remarque générale que ce savant archéologue applique sans restriction aux langues de l'Asie comme à celles de l'Europe, les langues analytiques sont nées de la décomposition des langues synthétiques. Pourquoi n'enfermerions- nous pas, dans une langue nouvelle, et l'abondance des unes et la puissance de
logique des autres? pourquoi ne donnerions -nous pas en même temps, par cette langue, des ailes à Timagi nation et au sentiment , des méthodes sévères à la raison, des guides infaillibles à l'intelligence? Ainsi les premiers instituteurs du langage n'auraient pas tout fait pour nous , et nous léguerions de nouveaux trésors à nos descendants, au lieu de ne leur livrer que des mines épuisées.
Mais cela ne se fera point, parceque cela ne s'est jamais fait, parceque cela est impossible. Voyez seulement ce que nous trouvons d obstacles dans Texécution d'un bon dictionnaire de notre propre langue. Ce fait seul devrait nous porter à réfléchir sur la hardiesse de nos conjectures, et nous rendre un peu plus timides dans nos hypothèses sur la formation des langues.
Je suis loin de m'étonner des lenteurs qu'apportent dans leur travail les rédacteurs du Dictionnaire de l'Académie, parceque j'en comprends bien toutes les difficultés. Comment donner de vraies et justes définitions de chaque mot? comment rendre compte des anomalies et des exceptions? On s'en tirera par un choix de phrases prises dans des ouvrages consacrés, et où l'on retrouvera le mot employé dans tous les sens qui lui ont été imposés soit par l'usage, soit par le génie particulier des auteurs. On fera sentir, par des exemples, ces nuances
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fines et délicates qui séparent deux synonymes ou deux sens d'un même mot. Il n'est pas permis d'approuver ou de désapprouver cette manière; elle n'est ni bonne ni mauvaise, puisqu'on n'a pas de choix ; elle est obligée. Pour définir, il faudrait employer des mots qui auraient besoin eux-mêmes d'être définis. Ce qu'il y a de merveilleux dans tout ceci, c'est qu'en effet on n'a pas besoin de définitions pour s'entendre. Les langues sont douées d'une force de transmission qui peut se passer heureusement de tout cet appareil, et qui va toujours droit à son but, parceque Dieu a fait de toutes les langues le lien sympathique et mystérieux des esprits. Que l'on me permette donc cette dernière question : S'il est impossible de bien expliquer ce qui est, à moins de le montrer en quelque sorte, comment pourrait-on parvenir à le créer? Oui, si fhomme eût fait les langues , il eût fait plus qu'il ne peut comprendre.
Les prêtres de l'Egypte ou de l'Inde furent, et je ne refuserai pas de l'admettre, pourvus de vastes et profondes intelligences; mais enfin ils ne furent doués que d'intelligences humaines. Platon marchait par un plus court chemin à la solution du problème, lorsqu'il conçut la pensée d'un temps primitif où Dieu avait constitué la société non par des hommes, mais par des génies,
cest-à-dire par des créatures au-dessus de riiomme.
M. Fabre d'Olivet a fait une remarque qui trouve ici sa place, parcequ elle peut servir à établir, par un seul exemple, ce qu'il y aurait à faire pour la perfection des lan.o^ues, s'il était permis à Thomme de porter la réforme dans leur construction essentielle.
La voici :
« Les langues du nord de l'Europe n'avaient à «l'origine que deux temps simples, \e présent et le' «passé, et elles manquaient de futur; tandis que les «langues de l'Asie occidentale, qui paraissent ori- « ginaires de l'Afrique , manquaient de présent, « n'ayant égaleinent que deux temps simples , le u passé et le futur . i^ M. de Bonald, frappé de cette anomalie qu'il a crue particulière à la langue hébraïque, langue qu'il regarde comme fidèle expression de l'homme , M. de Bonald a dit fort bien : «Le temps, pour l'homme civilisé, toujours agité « de regrets et de désirs, le temps n'est jamais qu'au «passé et au futur.» Mais M. Fabre d'Olivet nie que dans les langues sans présent, sur-tout dans l'hébreu , le passé et \e futur fussent des temps aussi déterminés que dans nos langues actuelles. C'était le sentiment de la continuité d'existence, qui allait du passé au futur, et qui alors embrassait le présent. Harris, dans son Hermès, aurait voulu consacrer