‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 3)Chapitre 29 sur 60 · TOME II. Ï · texte numérisé non relu

TOME II. Ï

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ques dans un sujet moderne, exemple sin^jiilicr qu'un poëte allemand vient d'imiter. Je n'ai pas besoin de le dire : la seule manière d'user des anciennes divinités païennes, c'était de les transformer, comme l'a fait Milton, en des anges ennemis, en des esprits de séduction et de perte.

Voltaire , ainsi que Lucain , ont entièrement méconnu les lois de l'épopée. Ils nont vu, l'un et l'autre , ni avant l'époque dont ils ont voulu retracer l'histoire, ni au-delà. Ils ont mis des faits en l>eaux vers, et les ont isolés de toute tradition. L'esprit philosophique de Voltaire a frappé de stérilité une composition déjà aride par elle-même; car il ne faut pas qu'un homme de talent s'imagine qu'il puisse créer la poésie, s'il ne la trouve pas toute faite. Voilà pourquoi Jeanne d'Arc, qui ne réunit point , il est vrai , toutes les conditions de l'épopée , en a du moins qui auraient pu tenter un génie élevé. Voltaire , au reste , est bien loin d'avoir embrassé tout entier le sujet de la Henriade.

Le génie de l'épopée, qui tend toujours à individualiser et à faire des créations allégoriques , établit une sorte de chronologie qui seule est la vraie lorsqu'elle existe; c'est là, sans doute, ce que les anciens appelèrent le cycle épique. Les poètes tragiques, chez eux , se firent une loi de puiser leurs sujets dans les annales de l'épopée; et l'épopée, comme

il a été dit, n'était autre chose que Thistoire même des â^es delesprit humain.

Ainsi donc, si le cycle épique de la haute antiquité nous fût parvenu entier, et qu'il eût été continué par les poètes des âges postérieurs ; si les modernes eussent conçu l'épopée dans toute son étendue, et eussent fait un cycle épique, éclairé par la révélation, nous aurions la vraie histoire du genre humain.

Chez les Grecs, la tragédie commença par ramener les faits du cycle épique à la rigueur des faits historiques : bientôt les faits historiques s'élevèrent à la dignité des faits du cycle épique. La Prise de Milet, par Phrynicus , fut, dit-on , le premier exemple de cette sorte de profanation qui excita alors assez de scandale parmi les classiques de cette époque. Une dernière profanation ne tarda pas d'alarmer la muse tragique. Agathon mit sur le théâtre des sujets de pure invention : l'art alors fut perdu. ' Toutes les littératures offrent la même série de dégénérations. La poésie entre dans le domaine de l'histoire, où bientôt elle se trouve étrangère; et, méconnaissant ses véritables attributions, elle veut créer, usurpation dont elle est punie à l'instant même par le discrédit le plus complet.

Phrynicus et Agathon n'ont pas seulement gâté la poésie pour les Grecs, ils Font gâtée aussi pour

nous, parceque nous étant placés dans la sphère de Finiitation, les traditions ont été dénaturées pour nous dès lorigine, et toutes nos voies sont devenues incertaines. Chez les Romains, Virgile seul eut le sentiment de la poésie. Pour nous Terreur était bien facile, parceque les véritables sujets tragiques des anciens, transportés sur nos théâtres, ne pouvaient être que des sujets d'imagination. Cependant ces sujets étaient doués d'une telle fécondité de poésie qu'ils purent encore exciter toute notre admiration. Les sujets historiques furent d'abord pris hors de notre histoire, ce qui était un hommage rendu à la vérité du sentiment qui avait dicté les préceptes anciens. Mais il est remarquable que nous essayâmes bien vite les sujets d'invention.

A côté de la poésie d'inspiration, dont le berceau se confond avec le berceau des peuples , il y a toujours une imitation de cette poésie, laquelle entre dans la forme et non point dans l'essence. Cette imitation de poésie commence chez toutes les nations par des vers satiriques , comme chez les Grecs ; des vers saturniens ou fescennins , comme chez les Latins; des blasons, des sirventes, des fabliaux, comme chez nos Troubadours ou nos Trouvères.

V. Dans la haute antiquité, la musique est l'ensemble des lettres humaines et des institutions sociales. Il y a eu une décadence successive qui s'est

manifestée ainsi : on commença par séparer la musique de la poésie; la poésie une fois isolée, on fut conduit naturellement à la prose; enfin la versification vint tantôt comme un auxiliaire à la poésie, et tantôt intervint pour en voiler l'absence. La rime, dans nos langues modernes de l'Europe, seconda merveilleusement le labeur de la versification. Dans le soin que les législateurs anciens apportèrent à régler la musique, il faut reconnaître le respect pour la parole traditionnelle. Le récit des merveilles attribuées par les poètes à la musique n'est point une vaine fiction ; car les poètes n'ont rien inventé : ils n'ont été qu'bistoriens, mais liistoriens symboliques, ce qui est le sens universel de lensemble des choses humaines.

Les législateurs anciens, en prescrivant de ne point écrire les lois, voulaient-ils entretenir l'ignorance des peuples? Non , sans doute; ainsi que nous lavons déjà dit, ils furent guidés par un plus noble sentiment, celui de commander le respect pour la loi ; d'en interdire l'examen indiscret ; de la transmettre par la parole parlée, sainte et mystérieuse; d'en confier le dépôt directement à lame; de ne point en enfermer le vaste sens dans les limites d'une expression matérielle: ils voulurent se réserver de celer au profane vulgaire les choses qu'il doit ignorer, et de mesurer l'instruction selon les castes et

les tribus; car les castes et les tribus, conservatrices des traditions, furent une institution nécessaire des premiers âges des sociétés humaines. Les lois somptuaires, relatives à l'éducation et au costume, témoignent la sagesse de ces temps reculés.

Nos ancêtres imitèrent, autant qu'il était en eux, la sagesse des anciens. Ils n'écrivaient point les lois dans la langue vulgaire, mais dans une langue qui avait survécu à un grand peuple^ langue devenue sainte et vénérable, où les limites de l'expression avaient cessé d'être positives. Ainsi étaient évités les examens indiscrets des profanes, des discoureurs, des impies.

Platon, en parlant de la langue écrite, s'exprimait ainsi : »« Elle ne sait ce qu'il faut dire à un « homme, ni ce qu'il faut cacher à un autre. Si l'on * " vient à l'attaquer ou à l'insulter sans raison , elle « ne peut se défendre, car son père n'est jamais là « pour la soutenir. » Ce peu de mots, pour lesquels j'emploie la traduction de M. de Maistre, explique toute la sagesse des anciens. Cette immobilité de la parole écrite, ce silence qu'elle est obligée de garder lorsqu'elle est attaquée, disent avec quelque éloquence sans doute les raisons qui ont engagé l'Eglise à refuser de reconnaître jusqu'à présent les traductions de l'Ecriture sainte en langue vulgaire. Maintenant elle n'y apporte plus que des ménage-

nients sans y apporter de l'opposition. La cour de Rome s'est expliquée à cet égard en dernier lieu. Elle a dit formellement qu'il était utile de remédier aux dangers de la parole écrite par les moyens mêmes de la parole écrite.

Mais il est une observation qui a échappé à Platon et à M. de Maistre, et que je crois devoir consigner ici. L'écriture manque de pudeur parce- (pi'elle peut se produire en l'absence de celui qui la fit. Elle choisit son temps pour paraître , et , si cela lui convient, pour se réfugier ensuite dans l'ombre comme une courtisane. De même que son père n'est pas là pour la défendre lorsqu'elle est attaquée ou insultée sans raison , de même aussi •> lorsque l'on a de justes reproches à lui adresser, son père n'est pas là pour rougir. Jamais Catulle, jamais Pétrone, n'auraient songé à offenser Fhonnêteté publique s'ils eussent dû vaincre la pudeur des oreilles pour confier leurs ouvrages à la mémoire des hommes. Sans le triple rideau de l'écriture, de l'imprimerie, de l'anonyme. Voltaire, sans doute, eût été chaste et sérieux comme les poètes antiques , comme les premiers philosophes , comme Homère, et comme Pythagore. S'il eût dû lire à la France assemblée, dans de nouveaux jeux olympiques, tout ce qu'il a écrit sur l'histoire, il n'aurait pas si souvent désolé la raison. Ainsi, outre que lé-

crituie manque de pudeur, elle est indiscrète et téméraire. Les hommes isolés peuvent obéir à mille mauvais penchants; réunis, une révérentielle honte, comme disait Montaigne, vient les saisir, tant il est vrai que Dieu a placé un instinct moral dans la société. L'homme tout seul peut bien avoir des sentiments nobles et généreux, puisqu'il y a des vertus obscures, des sacrifices ignorés; mais comment riiomme aurait-il conçu de tels sentiments s il n'eût pas vécu avec ses semblables? La langue parlée est donc plus pure et plus réservée en toutes choses que la langue écrite, à cause de l'intensité du sentiment social lui-même, qui est comme la source et l'occasion de tous les autres.

Le mot poëte, qui signifie /aisei/r, et le mot poésie , qui signifie invention , ne furent d'un usage général que vers le temps d'Hérodote. Jusque-là les mots chanteurs et chants avaient été seuls employés pour désigner les poètes et la poésie. Le mot rhapsode lui-même signifie couseurs de chants. L'écriture paraît avoir donné lieu à \a prose: les premiers écrivains furent sans doute les premiers prosateurs. Ainsi l'invention n'aurait été attribuée aux poètes que lorsqu'il y eut des prosateurs, parcequ'à ceux-ci on ne leur crut que la simple fonction de constater : c'est du moins de cette manière que s'explique Pindare. Mais les premiers poètes furent bien loin

de se présenter comme des inventeurs. Ils se disaient interprètes des Muses, ou, en d'autres termes, interprètes des traditions. « L absence du merveilleux, « dit Thucydide , sera cause peut-être que les évc- « nements que je décris plairont moins à la lecture. » Le même écrivain dit encore : « Les anciens liisto- « riens ont plus songé à plaire à la lecture, qu'ils »< n'ont song^é à dire la vérité. » Ces deux phrases sont remarquables en ce qu'elles indiquent bien les deux genres d'altérations que les premiers historiens ont apportées dans leurs rédactions en prose, altérations dont on leur a su gré, et qui ont cependant conduit à l'arbitraire. Ils ont cru pouvoir commencer à écarter le merveilleux de leurs récits, et bientôt ils se sont arrogé le droit de choisir dans leurs matériaux, ou, pour parler plus exactement, de choisir dans les traditions, et même de modifier celles qu'ils consentaient à consacrer de nouveau. Dès-lors rien n'a été certain. On a été livré à l'esprit individuel de chaque écrivain , au lieu d'être soumis à l'esprit général des traditions.

La poésie est faite pour être ouïe, avons-nous dit, et la prose pour être lue. Mais il est arrivé que la poésie elle-même a été lue, et que ce que nous avons adopté ensuite comme poésie n'a plus été fait que pour être lu. Alors on a confondu la forme et l'essence de la poésie ; et il en est résulté une poésie

de convention. Le ré.«^ne de cette poésie de convention est fini ; et nous verrons ton t-à-l' heure que nous sommes obligés de remonter au berceau même de la poésie.

Souvenons-nous des assemblées des vieillards aux portes des villes , comme dans la Bible et dans Homère. Le mot porte en Orient a encore une signification qui tient à ces usages antiques, et le nom de Porte- Ottomane donné au gouvernement turc est un monument de ces mêmes usages. Souvenonsnous du Forum, des tribunaux sur les places des villes et des bourgs, des actes dont une simple pierre enfoncée dans un lieu désigné , en présence de témoins, conservait seule la mémoire. A présent même, une pierre brute, servant de limite à nos héritages, est la dernière trace de ces usages primitifs.

Tant que dura la liberté chez les Grecs, ces peuples menaient une vie publique, qui supposait peu le loisir de la lecture. Ainsi , lors même que l'écriture fut introduite, on demeura encore long-temps avec les habitudes de la langue ouïe. Les poètes épiques eux-mêmes étaient peu lus , les poètes dramatiques Tétaient bien moins encore. Hérodote, quoiqu'il eût écrit en prose, lisait son histoire à la Grèce assemblée. Tant il est vrai que la lecture privée fut très tardive, et que l'écriture a été très long-

temps avant de pouvoir s'appliquer aux usa^jes particuliers. Les philosophes discouraient en présence de leurs disciples, et Socrate n écrivit point.

Remarquons enfin que sitôt qu'une lanp^ue commence à s'écrire, elle commence à s'altérer; parceque l'écriture, et je ne parle ici que de l'écriture syllabique, contient quelque chose d'arbitraire et de conventionnel.

Toutes ces vicissitudes des langues, qu'il serait long de suivre, et trop difficile d'expliquer, devaient amener (graduellement l'âge de l'émancipation de la pensée.

Il faudra bien des siècles avant que les peuples de l'Orient s'affranchissent des liens de la parole, pour arrivera Fémancipation de la pensée, si toutefois ils y parviennent jamais.

La langue hébraïque, quoique perdue pour les Juifs eux-mêmes, continue d'enchaîner les enfants d'Israël dans ses liens immortels : ils ne peuvent se fondre parmi les nations au milieu desquelles ils vivent dispersés. Moïse, le seul des législateurs anciens qui ait écrit ses lois, avait prévu tous les détails pour que la lettre ne restât pas en silence; et Dieu avait imprimé à cette législation écrite un sceau de durée que ne peuvent avoir les ouvrages des hommes.

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