TOME I r
et les passions de Thomme, la direction des idées et
des esprits dans un siècle, à un âj^e de l'esprit Im-
main. Ainsi la poésie des anciens est la seule vraie
poésie.
Il y a deux sortes de compositions originales : Fune, puisée en soi, produit l'imitation de la nature; l'autre, puisée hors de soi , produit l'imitation des modèles anciens. L'imitation de la nature consiste à faire éprouver aux autres l'impression reçue par le spectacle de la nature. Eii effet, un site, ainsi que chaque homme en particulier, est marqué d'un trait distinctif, porte un ensemble que l'on pourrait appeler physiognomonique, et qui le signale entre tous. Voilà ce qu'il a été donné aux poètes de voir et de faire voir aux autres. Le poëte transmet l'impression sans peindre l'objet par des effets puisés dans les moyens techniques de l'art. Il en est de même pour la peinture d'une bataille, d'une tempête, d'une sédition populaire, d'une révolution politique , d'un bouleversement dans le globe , d'une vue quelconque de la nature , du tableau d'une nation, de celui d'un âge de l'esprit humain. Ceux qui se croient poètes, et qui ne le sont pas, au lieu de transmettre l'impression reçue, ont imaginé de peindre imparfaitement l'objet luimême. Ainsi les onomatopées sont déjà une décadence des langues, car les sons ne peuvent jamais
être assez imitatifs pour ne pas supposer une convention. J en dirai autant de la musique moderne. Nos langues actuelles sont comme nos noms; elles n ont que des significations convenues ; elles manquent de significations essentielles et sortant de leur énergie propre. Mais il y a toujours une empreinte qui , quoique effacée par le temps , n'en est pas moins réelle: sans cela nos langues seraient inhabiles à la poésie. L'autre imitation, qui est celle que nous faisons des anciens, devrait consister non point à les copier, non pointa imiter leur manière, la forme de leur st^de , la tournure de leurs phrases, leur système de composition, mais à imiter la nature comme ils l'ont imitée, c est-à-dire à peindre les objets par l'impression reçue. Ainsi donc, moins on imiterait servilement les anciens, plus on leur ressemblerait.
Le sentiment moral, le sentiment religieux, le sentiment de l'infini : telle est l'impression générale qui doit résulter de toute poésie.
La poésie transporte dans un monde idéal , c'està-dire dans un monde où les limites de la liberté de l'homme , de ses facultés , de ses prérogatives , de son intelligence , sont moins restreintes par l'état de déchéance; dans un ordre de choses où la pureté des formes et de l'expression a moins été altérée par les passions et les sentiments mauvais.
La beauté est, pour la femme, la grâce unie à un sentiment moral; pour riiomme, la grâce unie à la force et à un sentiment généreux : la vertu , pour les deux sexes , est la poésie en action : le sublime dans les arts est une des vues les plus élevées du génie: le goût, résultat d'une civilisation avancée, est le tact des convenances et des proportions. Telles sont les raisons générales des lois qui régissent toute littérature tant ancienne que moderne.
La puissance des souvenirs, le charme de l'antiquité, le respect pour les traditions, ne sont qu'une seule et même chose, c'est-à-dire le culte filial des ancêtres , la religion des tombeaux , culte éminemment moral et poétique , religion qui a sa racine dans le cœur de l'homme.
La parole parlée est une parole vive ; la parole écrite est une parole morte. Dieu ne se communique aux hommes que par la parole vive.
La parole écrite , qu'elle ait été inventée par l'homme ou par la société , a subi toutes les vicissitudes des choses humaines. Traduction imparfaite de la parole parlée, la parole écrite ne conserve quelque énergie, n'exerce quelque influence sur les hommes , ne traverse les générations successives , que comme souvenir de la parole parlée.
Voyez , sur la débilité de la langue écrite, Platon et saint Ghrysostôme, cités par M. de Maistre, et le
beau commentaire que ce dernier a fait sur ces deux textes si remarquables.
La poésie est la parole traditionnelle; la prose est la parole écrite : les limites de la poésie et de la prose , chez toutes les nations , dans toutes les lanj^ues , reposent sur la ligne naturelle qui fut posée , à Forigine, par la force même des choses ; ou , pour parler plus exactement , par celui qui enferma les mers dans leurs bassins , et l'intelligence humaine dans la parole.
Selon Strabon , la prose est une imitation de la poésie. Gadmus de Milet, d'après ce géographe, fut le premier qui imagina de rompre la mesure, en conservant d'ailleurs tous les caractères de la poésie. 11 fut imité par Phérécide et par Hécatée.
Dès que la poésie a été séparée du chant, elle n'a plus eu la même antipathie pour la prose.
III. La langue française, qui est tout analytique, ne laisse point assez incertaines les limites de l'expression. Elle est à-la-fois noble , élégante et positive. Positive , elle est plus utile à l'intelligence qu'à l'imagination; élégante, elle reconnaît pour législateur le goût plus que le génie ; noble , mais dédaigneuse , si elle sait rendre l'expression des sentiments généreux et élevés , elle se refuse peut-être à la naïveté sublime. Inhabile à s'élever comme à s'abaisser, elle reste dans une région moyenne. Son caractère pro-
pre est cette médiocrité d'or, conseillée par les poètes et les moralistes. L'harmonie de la langue française est une certaine délicatesse de sons, un nombre convenu. La versification française, toute seule, n'est point la poésie : une périphrase, le mérite de la difficulté vaincue , ne constituèrent jamais l'essence de la poésie. Le genre qu'on a voulu décorer du nom de poésie française n'est qu'une langue ornée, plus exclusive, qui est loin d'embrasser toute la langue poétique. Ce genre renferme des choses qui ne sont ni prose, ni poésie, un vain bruit pour l'oreille, qui ne peut ni transmettre un sentiment, ni faire naître une idée. Michel-iVnge , aveugle , cherchait à s'exalter en venant toucher le torse qu'il ne pouvait plus voir : qu'eût dit à ses mains inspirées le plus bel ouvrage d'orfèvrerie?
Il y a, n'en doutons point, dans la langue libre, c'est-à-dire dans la prose française, une langue moyenne qui n'est pas dépourvue de nombre , et qui embrasse une plus grande partie de la langue poétique française ; mais ni la prose ni la versification ne peuvent pleinement satisfaire, dans notre langue, le génie de la poésie. La poésie n'est point, pour les Français , une production originale : qu elle s'exprime en prose ou en vers, c'est toujours une traduction plus ou moins parfaite, mais une traduction seulement de la poésie ancienne , qui est la
véritable poésie. La littérature de toutes les nations résulte de leurs propres origines. Les Français ont voulu marier leur littérature native à la littérature des anciens. De là ce quelque chose de factice et d'artificiel, qui vient frapper de froideur même l'expression des sentiments vrais ; de là cette nature et ces mœurs convenues, qui ne sont ni dans la vérité ni dans l'idéal; de là enfin cette perfection de détails, ce fini d'exécution, qui annoncent le travail et non l'inspiration.
Enfin la langue française n'est, à proprement parler, qu'une langue écrite : c'est la perfection de la langue morte. Elle n'a rien de ce qui constitue la parole parlée, c'est-à-dire la parole vive. Voilà pourquoi elle n'est ni populaire , ni improvisatrice.
Je vais être accusé de déprécier la langue française ; il faut que je me hâte de m'expliquer.
On se rappellera ce que j'ai dit , que notre langue poétique, dans la prose, affectait l'imitation de la langue grecque, et que, dans la versification, elle affectait l'imitation de la langue latine. Gela s'explique par le séjour des Phocéens, qui ont fondé Marseille, et des Romains, qui ont tant multiplié leurs colonies dans les Gaules. Nous autres Français, par cette sorte d'impatience qui fut toujours dans le fond de notre caractère, nous avons voulu faire notre langue , comme nous voulons à présent
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faire nos institutions. Ainsi nous avons successivement abandonné, sans que rien nous y contraignît, la langue des Troubadours et des Trouvères. Quelle qu'eût été celle de ces deux langues que nous eussions conservée, elle nous aurait donné une littérature fondée sur nos propres origines. Cette littérature , nous l'avons imposée aux autres nations ; puis nous avons voulu introduire de force, dans notre langue des Trouvères, le grec et le latin. Je dis de force , car, puisque déjà nous avions le sceptre de la langue universelle, la pente naturelle des choses ne comportait pas une telle introduction. Tous les monuments de notre littérature de transition entre le moyen âge et notre grand siècle attestent ces efforts constants et réitérés. Ne parlons ni de Ronsard , ni même de Chapelain , dont l'oreille était trop façonnée à l'hexamètre ancien, n'est-il pas évident que nos grands auteurs du siècle de Louis XIV n'ont paru avoir si bien deviné notre langue, qu'à cause de la connaissance intime qu'ils avaient des deux langues anciennes? Corneille n'a jamais pu entrer parfaitement dans cette direction; il tendait plus à cette indépendance qui est si propre à une littérature nationale. Il avait l'imagination tournée du côté du génie espagnol; et même le caractère romain ne lui était apparu qu'au travers du voile espagnol , car Lucain était de Cordoue.
Racine est celui de tous nos écrivains dont les sentiments étaient le plus en harmonie avec la langue française. Il avait quelque chose de doux , d'abondant, de tempéré, qui pouvait se passer des mouvements d'une langue transpositive. Si nous pouvions nous arrêter à des détails , nous aurions ici quelques remarques singulières à faire sur la solennité de Balzac , qui n'a point été égalée , sur la magnificence du style de Buffon , et la plénitude de celui de Thomas ; tentatives plus ou moins heureuses du génie de la langue française qui s'agitait dans les liens de la prose.
Si l'on se rappelle encore ce que j'ai dit sur le partage des langues entre les facultés humaines , on peut présumer que le génie de la langue celtique nous est resté malgré nous, et que si le génie de cette langue est celui qui s'applique à l'intelligence plus qu'à l'imagination, il en résulte que la langue française convient éminemment à l'âge actuel de l'esprit humain. Au reste, on peut dire, sous le seul point de vue historique , que le caractère de l'universalité appartient à la langue française, dès l'origine, et que c'est le coin dont elle fut frappée , sans doute dès l'instant de sa formation. Elle fut, pour ne pas remonter plus haut que le temps-où cette langue était partagée entre deux dialectes, celui du Nord et celui du Sud, elle fut
parlée dans les cours dltalie, dans une partie de l'Espagne et dans le Portugal ; et lorsqu'elle s éteigfnait en Espag^ne, des Catalans portaient le provençal dans l'Attique et dans la Bcotie, dont ils venaient de s'emparer après avoir secouru les Thessaliens. Des Normands portaient la langue d'oïl dans la Sicile et dans la Galabre ; et l'Angleterre en conserve des traces juscjue dans ses formules constitutionnelles. La langue française fut parlée dans la principauté de la Moréeet dans le duché d'Athènes, même après que les Grecs y furent rentrés , vers 1 3oo . Les royaumes de Chypre et de Jérusalem ont eu des lois écrites en français. La francique ou la langue franque, sur les bords de la Méditerranée et de la mer Rouge , offre encore des traces profondes de la langue française. M. de Chateaubriand a entendu des sons français sur les bords du Nil. Dans les traités diplomatiques le français n'a jamais eu à lutter que contre le latin ; à présent cette langue est celle de tous les pays policés, de la bonne compagnie de tous les états de l'Europe.
Avant de renoncer à notre littérature native, nous l'avons imposée, comme nous disions tout-à-l' heure, à toute l'Europe, car c'est nous qui lui avons donné la littérature romantique, qu'elle veut nous imposer à son tour. L'Angleterre, isolée du continent, a eu besoin d'une autre inspiration : lorsqu'elle s'est
formé une littérature , elle n a point connu le Parnasse grec, ni les chansons du gai savoir; elle a été fidèle au culte d'Odin et à toutes les créations fantastiques de l'Edda : heureusement elle a eu Shakspeare. C'est ainsi qu'elle a été si souvent étrangère aux mouvements de la civilisation ; qu elle a suivi la marche progressive indépendamment des autres états ; que Tinfluence exercée par les croisades a été nulle pour elle , quoiqu'elle ait participé à ces expéditions lointaines.
Il faut qu'il y ait une énergie particulière attachée à une langue : ce n'est point par les conquêtes des armes qu'elle se propage. Nos soldats laissent par-rtout la langue française, et ne rapportent de nulle part les langues des pays où ils ont séjourné. Les étrangers ne font que passer chez nous , et ils emportent par-tout notre langue. Les Romains euxmêmes, qui firent tant de choses pour assurer la conquête des Gaules , se plaignaient de la résistance que nos pères apportaient à parler la langue du vainqueur. Le fond de notre langue était déjà la langue celtique.
Je ne sais, mais il me semble que cette langue était tenue en réserve pour cette époque-ci, Fâge de la lettre fixe, de l'émancipation de la pensée. Il est possible que cette époque-ci eût été devancée si nous eussions conservé notre langue sans la niodi-
fier contre la force des choses. Nous n'avons pas jm la priver de son caractère d'universalité , parcequ il lui a été imprimé par Dieu même.
Rien ne peut ressusciter une langue dont la mission est finie. Nous le voyons pour le {}rec, qui na rien pu créer sous les Ptolomée, qui ne peut rien créer à présent quoiqu'il soit une langue vulgaire dans plusieurs contrées; nous le voyons pour le latin, qui a été la langue des lettrés dans toute TEurope, et qui est encore vulgaire dans la Pologne. Le grec et le latin sont des dérivés. Le français est une langue primitive, malgré toutes les modifications qu'elle a subies et les vicissitudes qui font travaillée. Elle porte donc en soi la raison de son existence, et elle va commencer une nouvelle mission.
La langue française est éminemment aristocratique , c'est-à-dire à l'usage des classes cultivées par l'éducation. C'est la langue du tu et du vous, c'est-à-dire la langue des bienséances et des hié- j rarchies sociales.
Le goût français a été, en littérature, ce que | l'honneur a été dans les institutions monarchiques.
Chez nous, la littérature, ni la poésie, ni les arts, n'ont jamais pu devenir populaires. j
Nous avons déjà remarqué que nos mœurs étaient restées aristocratiques, nialgré le principe de le-
joalité, introduit avec les idées de la révolution.
Le principe conservateur des sociétés est aristocratique , parceque les sociétés ne peuvent se passer de hiérarchie.
Ainsi nous serions portés à voir une grande vue de la Providence dans le soin qu'elle a pris de placer le principe conservateur de Tordre dans les mœurs et dans la langue du peuple qui doit régir Tâge actuel des sociétés européennes.
IV. L'épopée est l'histoire du genre humain dans les divers âges de la société. Le représentant des idées d'un siècle , le législateur d'un peuple , le fondateur d'un empire: voilà le héros de l'épopée. Ceux qui s'avancent hors de leur siècle, et qui , personnages isolés sur la scène du monde , fécondent les idées du siècle suivant, s'ils ne meurent pas obscurs, sont dignes de l'épopée. L'homme de génie qui, voyant que tout est lié dans les destinées humaines, exprimerait d'avance les idées vulgaires d'un autre âge; celui-là, comblant l'espace qui le tiendrait séparé des temps postérieurs , créerait dans l'avenir des événements et des chefs d'empire, et prédirait ainsi une épopée.
Une société humaine , gouvernée immédiatement par Dieu , ou visiblement dirigée par la Providence : ce magnifique motif d'épopée ne peut se trouver que chez les Hébreux ou chez les Français; il at-
tend encore un poète. Bossuet eut la vaste intellij^ence qu'il fallait pour une telle composition : on ne sait s il lui manqua le sentiment du g^énie allé^^foriquç, cette flamme de l'inspiration, qui est la parole vive, la révélation directe; et il est plus sûr de dire qu'il fut revêtu d'un autre ministère.
A de certaines époques , certaines idées, mûries à Tinsu des hommes, se répandent de toutes parts sur la société. Ces époques, qui sont des â^es de crise, attirent les regards du poëte épique.
Le platonisme, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, fut, parmi les nations païennes, une heureuse préparation à la religion de Jésus-Christ. Le platonisme fut utile avant et après le christianisme; avant, pour y amener les hommes; après , pour les confirmer dans cette croyance.
Le christianisme, naissant au sein d'un peuple grossier , promettant à ses apôtres les fers et la mort ; annonçant à Rome et à Athènes, au sein des lumières, la morale d'un homme qui venait d'expirer sur la croix, renversant les idoles jusque dans les métropoles du culte idolâtre ; contredisant tous les orgueils de l'homme; les chrétiens, mourant comme leur maître, et donnant leur mort même pour preuve de leur mission ; consentant ainsi à l'ignominie du supplice ou à la honte du mensonge : tel est le tableau que présente l'établissement du chris-
SUR LES INSTITUTIONS SOCIALES. 287 tianisme. Ce tableau est le plus di^ne de tous ceux qui peuvent s'offrir à l'épopée. On y verrait les facultés de l'imagination luttant de toute leur puissance contre la rij^^ueur des idées morales; on y verrait les instincts des sens et les sophismes de la raison fournir de fragiles appuis à des superstitions jirivées de force vitale. Les dieux d'Homère ne régnaient plus sur rOlympe, mais les prestiges et les amulettes avaient encore une prise terrible sur les esprits effrayés ; et les sages voulaient pouvoir continuer de dédaigner les croyances de la multitude.
Une idée sublime, appartenant à d'anciennes traditions répandues dans le monde, quoiqu'elles n'y fussent pas universellement connues , avait choisi pour asile, parmi les doctrines païennes, le platonisme. Cette idée qui consistait à faire de Dieu même le type de l'homme et de ses facultés fut d abord appliquée seulement à lintelligence , et ensuite étendue aux sentiments moraux; c'est-à-dire que l'on vint à concevoir dans Dieu, modèle de toutes les perfections, la source merveilleuse du dévouement. Ainsi les Gentils comme les Juifs ont reçu d'avance le bienfait de la promesse ; ainsi les Gentils comme les Juifs, en différents temps, ont eu des prophètes, ont conversé avec des précurseurs : pourquoi aucun poëte n est-il encore entré dans le champ du christianisme antérieur?
Milton peignit rhomme clans son état d'innocence , puis déchu de cet état primitif par le mauvais usage de sa liberté.
Homère peignit l'homme luttant avec ses seules forces contre les limites de la liberté, assignées par l'état de déchéance.
Virgile, en racontant les origines de l'empire romain , en transportant les pénates de Troie sur la vieille terre du Latium , nous montre comment se fondent les empires, comment les traditions lient les générations les unes aux autres. Son héros, homme pieux, père d'une tige royale, est le vrai fondateur d'une société humaine. Virgile exprime encore les sentiments délicats et généreux d'une civilisation avancée, et montre ainsi comment avec un goût parfait le poète peut marier certaines idées et certaines mœurs d'un siècle avec celles d'un siècle antérieur , leçon admirable qui ne fut point perdue pour Racine et pour Fénélon. Mais Virgile fit plus : il devança , sous ce rapport , le siècle où il vivait, rare prérogative des génies de l'ordre le plus élevé.
Le Tasse avait à peindre le berceau de la société chrétienne. Les lois de l'épopée ne lui furent pas toutes révélées. Sans passé, sans avenir, son regard s'est arrêté sur un seul moment. Son poëme , plein d'aimables merveilles, a, dans son ensemble, tout
le charme du roman, et ne s'élève que rarement à la dignité de l'épopée.
M. de Maistre remarque admirablement bien que «toute religion, par la nature même des choses, «poi/55eune mythologie qui lui ressemble; et que ula mythologie de la religion chrétienne est, par «cette raison, toujours chaste, toujours utile, et « souvent sublime, sans que, par un privilège parti ticulier, il soit possible de la confondre avec la « religion même. » Si Boileau se fût élevé à cette haute considération, il aurait connu les ressources de l'épopée chrétienne; son esprit réservé et sévère n'aurait pas été effrayé d'une profanation qui était impossible pour le véritable poëte; et il n'aurait pas continué à perpétuer parmi nous le régne caduc des divinités de la Grèce.
Maintenant, il faut l'avouer, il est trop tard pour revenir d'un préjugé qui nous fut si fatal; qui trop long-temps a été classique, et qui peut-être, à cause de cela , a privé notre littérature de pouvoir s'enorgueillir d'une des plus belles productions de l'esprit humain , d'un poëme épique.
Le Dante et Klopstock ont jeté l'homme hors des limites du monde. Mais l'appréciation de la fable du Dante exigerait de trop longs développements pour que je puisse m'y livrer.
Le Camoens introduisit les anciens ressorts épi-