‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 3)Chapitre 31 sur 60 · CHAPITRE XL PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL PREMIÈRE PARTIE

Conséquences de l'émancipation de la pensée dans la sphère des idées religieuses.

Toutes les fois que la société a cessé d'être gouvernée par les traditions, le besoin d'une révélation s'est toujours fait sentir. Ainsi il y a dans le genre humain un sentiment intime et profond qui l'avertit que Dieu veille sur les destinées de sa noble créature, sur les destinées de l'ordre social où il a voulu qu elle fût placée. Ce sentiment, universel et indestructible, qui est comme la conscience des peuples, se manifeste sur-tout aux grandes époques de crise ; il peut donner lieu à bien des erreurs , à bien des superstitions; il peut même, et l'histoire nous en offre plus d'un exemple, il peut encourager des imposteurs, les investir d'un grand crédit sur la multitude, les élever à une mission usurpée; mais il vient d'une confiance sans laquelle les nations seraient, durant ces époques de crise, semblables à

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un vaisseau baltu de la tempête qui aurait perdu de vue l'étoile polaire.

Entre les époques dont nous parlons, celle où nous sommes arrivés a cela de remarquable que, quoique toutes nos traditions soient finies , nous ne sommes point dans l'attente d'une révélation. Il n'y a nulle part l'autel du Dieu inconnu. Les peuples n'ont pas les yeux levés en haut pour voir de quel côté les cieux s'abaisseront; ils n'attendent point de léj>islateur nouveau. Nous en avons déjà dit la raison, mais il ne faut pas craindre de la redire; c'est parceque le christianisme est la perfection même des institutions religieuses, et que le genre humain ne peut avoir que le sentiment de ses besoins réels.

Une autre considération à laquelle je ne puis assez me hâter d'arriver, et que la plupart de mes lecteurs ont sans doute prévue , c'est que la parole a conservé toute sa puissance et toute sa fécondité dans la sphère des idées religieuses. En effet il ne s'agit point ici d'une parole transmise, mais de la parole même de Dieu , parole toujours vivante , qui ne peut ni s'affaiblir ni s'altérer. 3Ia parole ne passera point, a dit l'Etre par excellence, le seul Être inconditionnel , l'Etre sans succession de temps. Les cieux seront plies et emportés comme la tente d un berger, que la parole divine subsistera toujours : ils seront

réduits à tétat d\in manteau usé, que la parole éternelle sera encore la parole éternelle. Le sacrifice de l'amour ne peut être ni un symbole ni une commémoration; c'est le grand mystère de la parole. Une parole, mais c'est la parole même de Dieu, une parole rend la victime présente pour être immolée de nouveau. Ce pain est de la chair, ce vin est du sang , la chair et le sang de la victime auguste. Gela est ainsi , parceque la parole a ainsi prononcé; car, comme a dit admirablement Bossuet, cest la même parole qui a fait le ciel et la terre.

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'il était bien nécessaire qu'il restât un dernier asile à la parole, pour que sa force vivifiante renouvelât continuellement la génération des idées. Ainsi la parole ne quittera point la religion de Jésus-Christ, parceque là elle ne s'est point séparée de la pensée, et que la pensée, de sa nature, est immortelle, même la pensée de l'homme. Par la religion, la parole ne cessera de régner sur le genre humain jusqu'à la fin des temps.

J'aperçois de ce point de vue si élevé la seule vraie raison pour séparer les institutions politiques des institutions religieuses. Les publicistes qui n'ont stipulé que les intérêts de la tolérance ne sont pas descendus dans le fond des choses ; ils n'ont pas vu à quel point ils favorisaient en cela l'indifférence.

et par conséquent rincrédulité. La nécessité de consacrer Findépendance mutuelle des institutions religieuses et des institutions politiques est fondée uniquement sur ce que le ministère de la parole ne doit point être troublé dans la paix du sanctuaire. Dès-lors on n'a rien à redouter des prérogatives du Saint-Siège; et ce que nous avons appelé les libertés de l'église gallicane, qui peut-être dans un temps nous a préservés de la contagion des hérésies, est devenu absolument sans objet. Laissez, au contraire, le Pape, qui est le souverain pontife de la parole, saisir dans toute son étendue le gouvernement spirituel de la chrétienté; que le prêtre soit en même temps citoyen de l'état et sujet du chef de l'Eglise ; et que le chrétien exerce ses droits politiques ou remplisse ses devoirs religieux, sans que ces deux sortes d'actes aient aucune liaisou entre eux. Ne défendons plus la religion sous le rapport de futilité dont elle est , soit à l'homme , soit à la société; c'est un vrai blasphème qui a été trop souvent reproduit. Ne demandons point pour elle Fappui des institutions politiques ; ce serait avoir des doutes impies sur sa stabilité. N'exigeons pas non plus qu'elle vienne au secours de ces institutions , parceque nous pourrions l'accuser de leur chute lorsque le moment de la caducité serait venu. Le mouvement des esprits, qui est l'opinion,

SUR T.ES INSTITUTIONS SOCIALES. 3 19 peut soulever la société, mais il faut que la relip^ion reste immobile comme Dieu même.

Un jour il vint du fond de la Judée un simple pêcheur, sans nom , sans autorité , dépourvu de toute science humaine. Il était sorti du sein d'un peuple dédaij^né, et celui de qui il tenait sa mission avait été attaché à une croix, supplice alors infâme. Ce simple pêcheur arrive tout seul dans la ville maîtresse du monde. Il annonce qu'il ne vient que pour renverser les idoles, puis sceller son témoignage de son propre sang. Il ne m'appartient point de discuter comment la cour de Rome a usé d'un pouvoir qui remonte au prince des apôtres, au simple pêcheur venu de la Judée; mais tant que les directions de la société furent exclusivement confiées à la force des sentiments religieux, la cour de Rome a dû être à la tête de la civilisation européenne, et cela suffît. Je ne reviendrai pas non plus sur l'oiseuse question des croisades. Dites-moi combien de temps le genre humain s'est reposé dans la paix! Nommezmoi le siècle où le sang n'ait pas arrosé des champs de bataille! Laissez donc à la guerre ou de nobles causes, ou du moins de généreux prétextes. Les vieillards de Troie ne pouvaient trouver mauvais que les peuples se fussent armés pour la querelle de la beauté : et Homère faisait sortir de cette pensée une poésie tout entière. C'e^ bien une autre

poésie qui est renfermée dans le motif des croisades! 11 s agissait de délivrer un tombeau, le tombeau de celui qui racbeta la nature humaine, le seul tombeau qui n'aura rien à rendre à la fin des temps, pour me servir d'une belle expression de M. de Chateaubriand. Est-ce à nous d'ailleurs à nous montrer si difficiles, nous qui ne cessons de nous parer de nos trophées militaires? Il faut bien savoir admirer tout ce qui peut développer dans l'homme des sentiments élevés , tout ce qui peut lui fournir l'occasion de beaux sacrifices; mais il faut être juste aussi : et il n'est pas moins vrai que cette gfloire, acquise en dernier lieu, au prix de tant de sang, n'a servi qu'aux vastes triomphes d'un aventurier.

Cependant, pour rentrer dans mon sujet, j'avouerai, si l'on veut, que la triple tiare a souvent abusé de ses hautes prérogatives ; car pour elle aussi il a fallu que l'abus prouvât la liberté. Dans un temps où les princes de la terre avaient sur les peuples des droits dont les limites étaient inconnues , étaitce donc un si grand malheur que les rois eussent au-dessus d'eux une puissance mystérieuse qui venait les épouvanter et leur annoncer les oracles de la justice éternelle, une puissance qui venait leur dire : Ce sceptre que vous tenez de Dieu , Dieu peut vous l'enlever ; ce glaive que vous portez à

SUR LES INSTITUTIONS SOCIALES. 32 i votre côté peut être réduit en poussière par le p^laive de la parole? N'avons -nous pas vu nag^uère, au moment où tous les souverains de TEurope tremblaient devant le nouvel Attila, n'avons -nous pas vu le vieillard du Capitole lancer l'anathème des anciens jours sur une tête qu'aucune foudre n'avait pu encore atteindre? Cet anathème n'est -il pas venu troubler, dans l'orgueil de ses pensées , l'beureux soldat, au moment même où il remportait la dernière de ses victoires? Oui, la dernière de ses victoires , puisque toutes celles que depuis il a rencontrées sur le chemin de son inconcevable fortune n'ont fait que lui creuser un plus vaste abyme. Serait-ce, par hasard, que le captif de Savone et de Fontainebleau, l'héritier du pauvre pêcheur, avec ces paroles qui contenaient les menaces du ciel, aurait frappé de vertige l'homme contre lequel l'Europe a dû finir par se croiser? Toutefois le vénérable prisonnier ne fut-il pas sur le point de se laisser éblouir aussi par cette terrible fascination à qui il fut donné d'exercer jusqu'au dernier moment une si grande et si funeste influence? Ainsi le vénérable prisonnier fut sur le point d'y céder à son tour; mais l'heure de la délivrance avait sonné de toutes parts; et Dieu s'était fait juge de sa propre cause, car la cause de la civilisation est celle de Dieu même.

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