‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 3)Chapitre 32 sur 60 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Au reste, je ne dois pas né(;li[jer de le dire, qu'a-t-on encore à craindre des empiétements de la cour de Rome? Quelle raison pour refuser au premier des évêques, au successeur du prince des apôtres, quelle raison pour lui refuser l'empire entier de la religion, qui lui appartint toujours, pour le lui refuser maintenant que cet empire est devenu si distinct de tous les autres? Craindriez-vous , dans vos pensées pusillanimes, qu'il ne vînt ébranler des trônes fondés sur la limite des pouvoirs, parccqu'il a quelquefois brisé des sceptres absolus?

Je lai dit, et je le redis avec la plus entière conviction, sans le cliristianisme , sans les idées morales que le christianisme a mises dans le monde, le despotisme finissait inévitablement par s'acclimater dans la vieille Europe. Pourquoi avons-nous été si sévères dans les jugements divers que nous avions portés sur Bonaparte? pourquoi ne pouvionsnous pas nous accoutumer à toutes ses ruses, à tous ses prestiges, à toute son immense volonté? pourquoi les peuples ont-ils refusé de reconnaître à-lafois la puissance du génie et celle de la force? Il faut le dire , Bonaparte a voulu peser sur nous avec le pouvoir qui a précédé le christianisme; et nous, nous l'avons jugé avec les idées morales que le christianisme a données au monde. Bonaparte eut pour la religion une sorte de condescendance impie ; par

SUR LES INSTITUTIONS SOCIALES. 32 3 un calcul plus impie encore, il ne voulait en faire qu'un moyen de police ou d'asservissement. Il a cru, quelques instants, pouvoir la dominer comme les législateurs des peuples païens avaient dominé les religions païennes ; il n'avait pas vu que ces législateurs ne s'étaient pas séparés de la pensée religieuse, et que, sous le christianisme, la pensée religieuse ne peut être que la pensée chrétienne ellemême.

Nous n'attendons point de législateur nouveau, avons-nous dit, parceque nos institutions sociales ainsi que nous l'avons remarqué , ne peuvent être fondées que sur le christianisme.

Mais nous ne devons plus mêler dans nos discussions les intérêts religieux avec les intérêts politiques , parcequ'ils sont devenus différents. Il est même permis de penser que n'étant plus compliqués d'affections sociales, les sentiments religieux prendront plus d'intensité, tout en conservant leur heureuse influence.

Si la parole a mis dans le monde intellectuel et moral les idées qui y sont à présent , sera-ce téméraire d'oser dire, par analogie, que le sentiment religieux s'est tellement identifié, par le christianisme, avec les institutions sociales, que ces institutions peuvent se passer désormais de la direction religieuse immédiate? elles ont en elles-mêmes le prin-

cipe de vie le plus intime et le plus fécond qui ait jamais soutenu les sociétés humaines. La religion est, s'il est permis de s'exprimer ainsi, Tarome qui préserve la société de la dissolution dont on a pu la croire menacée. Les révolutions reli plieuses et les révolutions politiques ne doivent plus être liées les unes aux autres , et nous n avons d'autre révolution à attendre que celle qui fera rentrer dans l'unité les communions dissidentes. Cette révolution est inévitable, parceque dès que la dissidence ne peut plus être prolongée par des intérêts politiques, la tendance naturelle doit être le retour à l'unité : nous avons déjà expliqué notre pensée à cet ég^ard. Le sentiment reli^^ieux, qui parait menacer de s'éteindre dans les croyances particulières , vit toujours dans les croyances générales. Le moment est donc arrivé où nous devons nous entendre sur les croyances générales et unanimes. Or, le christianisme seul offrant l'accord de ces croyances, il ne s'agit plus que de chercher où sont les véritables traditions chrétiennes. Je n'ai qu'une observation à ajouter. Le peuple français est le premier des peuples de l'Europe qui ait admis le principe de l'indépendance mutuelle des institutions politiques et des institutions sociales, tout en demeurant dans la même croyance religieuse, tout en restant fidèle au droit divin et à celui de la légitimité , qui en est la

suite. Ainsi noiis avons à-la-fois le principe du mouvement progressif, qui fait marcher la société dans des directions nouvelles, et le principe conservateur, qui modère et régularise le mouvement progressif.

En un mot, notre religion, notre langue, nos mœurs, nous constituent chambre des pairs de la grande société européenne ; comme , par les opinions , nous remplissons dans cette même société les fonctions de chambre des communes.

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