‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 3)Chapitre 36 sur 60 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

société le droit de vie et de mort : ainsi que nous l'avons remarqué plus d'une fois, Dieu ne s'explique souvent sur la société que par l'ordre social luimême.

Un grand ressort des temps anciens, qui fut nécessaire à l'organisation primitive de la société , et qui ne peut plus être pour nous qu'une grande erreur, le sentiment exclusif de la nationalité doit disparaître : il ne peut tenir devant les hauts sentiments de l'humanité; il restera l'amour du sol natal et l'attachement aux institutions de la patrie, seuls sentnnents vrais, naturels, indestructihles comme le cœur de l'homme. Nous ne refuserons pas de comprendre les mêmes sentiments chez les autres peuples; et nous ne haïrons pas ces peuples, uniquement parcequ'ils sont autres que nous. Les peuples continueront de différer par les mœurs, mais ils tendront toujours à se rapprocher par les opinions. Le patriotisme a quelque chose d'injuste et de factice, outre qu'il est intolérant, terrible et trop souvent cruel. N'envions point aux Romains leurs Bru tus envoyant un fils à la mort ou poignardant un père; n'imitons pointles Athéniens jaloux, coupant le pouce aux malheureux Éginettes, parce- ([u'ils étaient trop habiles rameurs ; n'exigeons point de nos femmes l'horrible insensibilité des femmes de Sparte. D'un autre côté, les grandes vertus et les

(jrands talents appartiennent au monde : ainsi on ne doit plus que plaindre cette ostentation malheureuse de sept villes de la Grèce qui se disputèrent la naissance d'Homère, au lieu de s être disputé le soin de nourrir le merveilleux vieillard.

Le bien-être social descendra graduellement à toutes les classes de la société ; car il y aura toujours des classes , et Ton ne peut concevoir la société sans cela; mais les individus de toutes les classes pouvant s'avancer sans obstacle dans la hiérarchie , elles se recruteront les unes dans les autres, jusque dans les classes inférieures, qui elles-mêmes rempliront leurs cadres par le simple effet de la population. Tous les hommes marcheront à-la-fois, mais chacun à son rang, sous peine de ne pouvoir marcher. Tous ne peuvent pas être rois , tous ne peuvent pas être appelés dans les conseils des rois. Le laboureur doit continuer de semer le blé, pour nourrir le tisserand qui lui donne de la toile, le maçon qui construit le grenier où sera serrée la récolte.

Si nous descendions aux détails, nous aurions à examiner ici les sources de la mendicité, les causes qui l'ont produite et consacrée en quelque sorte chez les peuples modernes, les raisons qui doivent la faire disparaître à présent ; nous aurions encore à jeter un coup d'œil sur le régime des hôpitaux, sur la nécessité où nous sommes peut-être, dans

1 état actuel de la civilisation, d'introduire de grands changements dans l'administration générale des secours aux indigents; nous aurions enfin à pénétrer dans l'intérieur de nos manufactures pour voir comment il serait possible de conserver la santé de nos ouvriers , de relever en eux rintelligence et le sentiment moral affoiblis par un travail trop mécanique, de les rendre à l'intensité des affections de famille , de leur donner la prévoyance de l'avenir: mais ce ne serait point véritablement de mon sujet, puisque je dois m'abstenir d'appliquer mes observations à aucun objet en particulier.

Le système de patronage et de clientelle, qui fut la base des premières institutions romaines, et qui fut un des éléments du régime féodal, à cette différence près que le régime féodal , au lieu d'avoir pour lien de simples relations civiles, et de produire des effets uniformes , reposait sur des bénéfices militaires , et sur une hiérarchie dans la vassalité, le système de patronage et de clientelle, disons-nous, est hors de toutes les convenances sociales actuelles. La société continuera d'exister par l'échange mutuel des services entre les hommes et les classes; mais ce ne peut plus être qu'un échange libre, une sorte de servitude volontaire, s'il est permis de parler ainsi.

Que l'homme toutefois n'espère pas se soustraire

ni aux lois et aux charges de la société, ni à ce formidable fardeau de la solidarité , dont nous avons déjà parlé plusieurs fois. J'oserais affirmer que les liens de la société sont une image vivante des liens de la solidarité, car, ainsi que nous l'avons dit, tout est symbole dans cette vie.

L'esclavage attachait à la patrie, en ce que hors de la patrie, jadis, on ne trouvait que la condition d'esclave. Quand on avait cessé d'être citoyen d Ilos, il fallait se résoudre à donner aux enfants de Sparte le spectacle dégradant de l'homme ivre. La guerre de Spartacus n'avait aucune analogie avec les actes de rébellion chez les peuples modernes.

Le commerce et l'industrie ont été des moyens d'affranchissement. C'est par-là que les esclaves de Rome avaient la perspective de la liberté. Les peuples ont été de même. La guerre civilisait; le commerce affranchissait. La puissance affranchissante , c'est-à-dire le commerce, reste seule avec une mission. L epée du guerrier, si elle n'est pas employée à protéger, doit être brisée maintenant.

L'homme n'a pas le choix de sa patrie; et s'il s'exile lui-même pour éviter de vivre sous des institutions qui lui déplaisent, alors il est sans liens, il est étranger sur la terre.

Les différents climats nous sont connus , et offrent toutes leurs productions à tous les hommes

des autres climats. Ainsi le commerce nous rend citoyens de tous les pays ; et le dogme de la confraternité de tous les hommes qui habitent la terre nous est enseigné par le besoin que nous avons les uns des autres. Nous ne devons plus faire comme ces farouches républicains qui se privèrent de Tusage du sel pour ne pas avoir à en demander à leurs voisins. Il ne faut pas que l'homme se suffise à lui-même ; il ne faut pas non plus que les peuples se suffisent à eux-mêmes.

L'ancienne jurisprudence donnait droit de vie et de mort aux pères sur leurs enfants ; et, comme tout marche en même temps , l'ancien droit public donnait la même latitude de pouvoir aux métropoles sur les colonies. Les républiques de la Grèce ne manquèrent jamais duser de ce droit terrible; elles exterminaient leurs colonies indociles. A mesure que les droits des pères ont été restreints , les droits des métropoles l'ont été aussi. Maintenant il ne faut pas s'y tromper, l'émancipation des colonies doit suivre la règle de l'émancipation des enfants. Dès qu'un fils est chef de famille , il est soustrait a la puissance paternelle. L'Europe luttera en vain contre l'ascendant d'un tel principe : elle doit renoncer à retenir ses colonies dans les liens d'une obéissance filiale, qui serait regardée comme une servitude. Ici se présente encore une question que

SUR LES INSTITUTIONS SOCIALES. SScj je ne puis traiter; celle des directions nouvelles à donner à la société pour l'emploi d'une population surabondante , dans les hypothèses que nous venons d'établir.

J'ai promis de dire quelques mots de la fatalité , croyance superstitieuse et cruelle , qui doit finir par succomber sous l'influence du sentiment moral perfectionné. Un des signes de ce système, c est de donner de petites choses pour preuves ou pour conditions d'événements importants. Il fallait, pour que Troie fût prise, que le Palladium fût enlevé, que les flèches d'Hercule servissent dans les combats, que les chevaux de Rhésus fussent dérobés. Un oracle condamne Enée à manger ses tables pour qu'il parvienne à fonder un empire en Italie. Les poètes anciens sont pleins de ces sortes de présages. Le vol des oiseaux , les entrailles des victimes , le tonnerre à droite ou à gauche, une parole fortuite, toutes ces choses furent de la théologie. Les superstitions populaires n'ont pas une autre origine; et, encore à présent, l'homme est, plus qu'il ne croit , enfermé dans ces liens ridicules , comme Rousseau le dit fort bien pour lui-même.

Ainsi pendant que, d'un côté, notre destinée était asservie à la marche des astres , de l'autre elle tenait à la chute d'une feuille , au vol d'un oiseau , à la rencontre d'une bête dans la forêt. Les fascina-

36o ESSAI

tions du serpent nous atteignaient comme la faible colombe. L'homme était emprisonné à-la-fois dans des toiles d'araignée et dans des filets d'airain.

Hérodote, qui a été appelé le père de l'histoire, a écrit dans le système de la fatalité. Les poètes tragiques ont le plus souvent marché dans cette ligne ; mais on pourrait dire, relativement à eux, que, lorsqu'ils sont entrés dans un tel ordre de choses, ils ont adopté l'idée d'une fatalité aveugle, pour rehausser la vertu de l'homme luttant au sein de l'esclavage. Cette pensée est visible sur -tout dans Sénéque. Lorsque nous avons emprunté aux anciens leurs sujets tragiques, nous n'avons pas hésité de les placer sous le jour sinistre de la fatalité. Cette austère école de Port-Royal devait contribuer encore à diriger nos conceptions littéraires dans cette tendance, quoiqu'elle fût en effet hors des sentiments chrétiens. Il serait même permis d'absoudre jusqu'à un certain point à cet égard la croyance générale des peuples. Bacon le premier a aperçu , ; dans la Némésis des anciens, l'empreinte du dogme 1 de la Providence. Herder a trouvé dans ce beau symbole la juste rétribution et la répression de l'orgueil. Homère, plus près des traditions primitives que les tragiques grecs, fait fléchir la rigueur du | Destin devant la volonté de Jupiter. Or la volonté de Jupiter, c'est la justice. Il a été difficile, dans i

tf SUK LES INSTITUTIONS SOCIALES. 3^1 tous les temps, d'accorder la liberté de l'homme et la prescience de Dieu : cet accord a été difficile surtout pour les peuples chez qui le flambeau des traditions n'a pas été directement transmis.

& Mais si l'homme peut secouer enfin le joujj de la fatalité, il n'échappera point cependant au malheur ; car le malheur est une chose trop morale et trop utile pour qu'il nous soit ôté. Ah! si vous pouviez supprimer le malheur, vous ne pourriez supprimer aussi la mort , qui viendrait toujours interrompre tant de félicités, après nous avoir successivement privés des êtres les plus chers. Non, l'homme, tant qu'il est sur la terre, est fait pour tout mettre en commun avec ses semblables ; songez donc à perfectionner l'homme plutôt qu'à le rendre heureux, car vous n'y parviendriez pas. Mais soionez le bonheur de la société, parceque la société n'existe que dans ce monde; Thomme qui vit audelà peut attendre sa récompense. Faites que la > société soit heureuse, et veillez à ce que l'homme accomplisse ses devoirs, soit docile aux épreuves ([ui lui sorrt imposées. Ceci n'est autre chose que la pensée chrétienne elle-même : c'est le christianisme

r qui a promulgué toute vérité.

Ce qu'on a appelé la force des choses constitue

- aussi, je le sais, une sorte de fatalité; mais lorsque

^ la société nouvelle sera définitivement assise sur ses

362 ESSAI, etc.

véritables bases, la force des choses viendra de moins loin, aura moins d'intensité, et les rênes seront plus flottantes. Les opinions ont toujours changé parmi les hommes, par des modifications lentes et successives. Désormais les opinions n'auront plus le temps de se consacrer : celles qui continueront d'exister n'existeront point par une puissance de perpétuité ; mais elles seront adoptées de nouveau à chaque instant de la vie sociale. Continuellement renouvelées, elles subiront continuellement l'examen de la raison ; elles seront continuellement adaptées aux convenances variables de la société. Enfin les hommes et les choses, s il est permis d'employer une telle expression , seront continuellement passés au scrutin.

Ainsi l'émancipation de la pensée a dû produire l'extension des limites de la liberté dans les institutions sociales.

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