‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 3)Chapitre 35 sur 60 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Conséquences de rémancipation de la pensée dans la sphère des idées politiques.

Le régne de Ghai lemagne est marqué par Bossuei comme la fin des siècles anciens. L'ère de Cliarlemagne, à son tour, vient de finir. Sans existence positive avant ce grand homme, fortement organisé sous ses successeurs , ébranlé par les croisades, frappé à mort par Louis XIV, le régime féodal vient d'être remplacé par le gouvernement constitutionnel , par le système représentatif, enfant lui-même de nos plus anciennes traditions, de nos traditions que l'on pourrait appeler primitives. Mais il ne s'agit plus ici d'un simple changement de forme, il s'agit d'un changement dans les éléments mêmes de la société. L'ère de Charlemagne fut une ère nouvelle pour toute l'Europe ; et c'est pour toute l'Europe aussi que se préparent de nouvelles destinées.

Si, dans la littérature et les arts, le ^^énie pittoresque a succédé au ^^jénie statuaire ; dans la société, réner(jie du sentiment moral et la force d'expansion du principe intellectuel sont devenues deux puissances tout-à-fait distinctes. Les limites de la liberté ont été reculées pour l'homme. Les questions relatives au {jouvernement des associations humaines s'offrent sous des aspects tout-à-fait différents. Le système de l'utilité sera banni des relations sociales; ce système qui engendre le machiavélisme, et qui met faussement le salut du peuple avant la justice, doit être livré au discrédit. La société a été imprégnée des principes qui doivent la conserver quoiqu'ils ne soient plus textuellement exprimés dans les actes de notre législation. La mère a enfanté avec douleur, ses enfants doivent vivre de leur vie propre.

Un nouveau droit public doit sortir des nouveaux rapports entre les peuples. La guerre, qui fut un moyen de civilisation et de perfectionnement pour le genre humain, ne peut plus avoir ce noble et honorable but ; et il est permis d'espérer que ce terrible engrais de sang ne sera plus nécessaire pour fertiliser les vastes champs de l'intelligence : le courage, le dévouement, la générosité, le génie lui-même, trouveront peut-être d'autres emplois non moins admirables sans entraîner tant de calamités.

L'esprit de conquête, réduit à sa cruelle nudité, du moins sera déshérité de toute gloire.

Le duel, reste de nos anciennes mœurs (gauloises et de nos mœurs chevaleresques , qui servit quelquefois à redresser de véritables torts, qui nous sauva peut-être des atroces représailles du stylet, le duel se retirera peu-à-peu devant l'institution du jury, destinée par sa nature même à redresser tous les torts envers les particuliers comme envers la société , à laver toutes les taches de Thonneur le plus susceptible.

La peine capitale ne peut être tolérée dans l'organisation sociale qui va naître. Je n'en donnerai que deux raisons. Tous les citoyens devant être appelés à coopérer aux jugements criminels, vous ne pouvez éviter que quelques uns de ceux qui seront obligés de remplir ces redoutables fonctions n'aient, avec le développement des opinions actuelles, une répugnance invincible à prononcer le sinistre arrêt qui va priver de la vie un de leurs semblables, et le jeter ainsi tout-à-coup en la présence de Dieu ; vous ne pouvez éviter que quelques uns de ces citoyens d'une haute conscience ou d'une conscience timorée, secouant, comme on est disposé à le faire, le joug de l'autorité, et se croyant ainsi le droit d'examiner les limites du pouvoir de la société, lui refusent ou lui contestent celui d'ôter irrévocable-

nient le repentir au coupable, et peut-être, chose affreuse à penser! la persévérance à Finnocent, car c'est une grande dégradation pour un innocent condamné que de nier la justice. Il est évident que le juré qui ne voudra pas appliquer la peine de mort, dans les cas prévus par la loi, sera obligé de trahir sa propre conscience , de mentir à l'évidence du fait, ce qui est un très grand mal, parceque c'est une sorte d'immoralité qu'on ne se reproche point. Voici l'autre raison. Le spectacle public de la mort d'un coupable fait descendre dans les basses classes un instinct de cruauté qui ne saurait plus être assez contenu. D'ailleurs on ne peut ni rétablir l'ignoble supplice de la corde, ni conserver cet atroce mécanisme qui versa comme un automate le sang de tant de martyrs. La mort est à l'égard de l'homme un mandat d'amener, décerné par le Souverain Juge dans le moment où il veut interroger face à face une créature intelligente, et lui tracer de nouvelles destinées : Dieu , dans de certaines circonstances , prévues par sa sagesse , a pu déléguer à la société le droit de décerner ce mandat de comparution ; mais il peut le retirer quand et comme il lui plaît. Or, s'il est vrai que les inconvénients dont nous venons de parler existent , et que ces inconvénients soient inhérents à nos mœurs et à nos institutions, il est vrai aussi que Dieu a retiré à la

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