‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 3)Chapitre 49 sur 60 · SIXIEME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

SIXIEME ENTRETIEN

Jusqu'à présent, mon fils, je n'ai point encore abordé directement la quostion qui est la plus importante de toutes. Cependant, si vous m'avez bien compris, vous devez être déjà entré assez avant dans ma pensée. Mais enfin il faut creuser au fond, car c'est au fond qu'est cette pierre indestructible et immuable sur laquelle repose l'édifice social. Je devrais peut-être auparavant vous demander compte de votre propre croyance , vous demander ce qu'est devenu entre vos mains l'héritage de vos pères. Dieu , la morale, un avenir infini, sont des pensées qui sont devenues votre pensée, sont des sentiments qui sont vous-même. Vous savez bien que si c'est ainsi , c'est parceque vous êtes né , parceque vous avez été élevé dans une croyance. Que dit maintenant à votre ame cette voix qui la première vous enseigna la morale, et vous parla d'un avenir infini; qui la première éveilla en vous la grande pensée d'un Souverain Être existant par lui-même, et donnant la vie à tout ce qui existe; qui la première éveilla en vous le sentiment de vos destinées immortelles?

Quelles sont vos espérances , vertueux jeune homme , et quel est le but de votre vie passagère? Dans quelle sphère vous réfugiez-vous pour échapper à tous les ennuis du cœur, à tous les tourments de l'imagination? Et votre père qui vous a légué une mémoire irréprochable, et votre mère la plus digne des femmes, où sont-ils pour continuer de veiller sur leur fils bien-aimé? Les cherchez-vous encore dans vos songes? Est-ce le silence de leur tombeau qui est votre oracle, lorsque la règle du devoir ne vous paraît pas assez distinctement tracée? Et moi, mon jeune ami, quels sont les avertissements, dites-moi, que je puis attendre de mes cheveux blancs?

Ah ! je le sais aussi bien que vous , je le sais sans avoir besoin de vous interroger davantage, sans avoir besoin d'attendre votre réponse, c'est pour vous-même que vous êtes agité de craintes; le malaise qui est en vous est un fardeau dont vous croyez pouvoir alléger le poids en le rejetant tout entier sur la société. Vous n'avez plus la croyance qui fait que vous n'êtes point sans croyance; et cette croyance elle-même a conservé dans votre cœur un sanctuaire secret d'où elle ne sera jamais entièrement bannie; et cette croyance elle-même continue de subsister en vous, parcequ'elle est la cause de toutes les croyances qui se sont identifiées avec vous; et cette croyance elle-même vous dirige dans les cir-

constances importantes, et s'empare de vous, de ce ((ui vous appartient, de ce qui devient vous. Vous n'avez point de croyance fixe et positive; votre sentiment religieux , très intime et très profond , n'a point d'expression extérieure; en un mot, vous n'êtes pas sans religion, mais vous êtes sans culte. Vous voudriez être affranchi de vos doutes ; ne trouvant pas la certitude en vous , vous voudriez la trouver dans la société ; vous voudriez enfin que la société vous imposât une croyance ferme et dogmatique. Quelquefois néanmoins il vous semble que vous êtes tout près d entrevoir la vérité; et alors la religion de vos pères vous apparaît, non plus comme une foi vive et pure qui vous donne du repos, mais comme une foi qui vous accuse ; quelquefois aussi elle devient une superstition aveugle et irrationnelle qui vous saisit et s'empare de toutes vos facultés pour leur infliger de cruels supplices. C'est un grand malheur, mon fils, de ne point trouver d'appui autour de soi; car l'homme tout seul ne sait ni sentir ni penser. Mais la société ne peut vous donner ce que vous exigez d'elle. Et d'abord , écoutez bien ceci , l'homme ne fait point sa religion , l'homme ne se donne point une religion. Ensuite, écoute/ encore ceci, il n'y a point de religion fondée sur le mensonge : toutes sont l'expression du sentiment religieux, de la pensée divine communi(|uéc à

rhomme; toutes ont cela de semblable, que toutes noiit de puissance que par la foi, toutes ont une sorte d'analogie avec les différentes langues, qui sont une image plus ou moins parfaite de la parol^ immatérielle et incréée. Maintenant la société existe par la force du principe religieux qui est en elle, mais elle ne peut transmettre que la morale religieuse dont elle est imprégnée , sans pouvoir transmettre la religion elle-même. Cette mission lui a été retirée par des raisons que nous tâcberons toutà-flieure d'exposer. Ne veuillons donc pas établir en religion ce qui n'existe point , ou relever ce qui n'existe plus : car nous ne ferions qu'une hypocrisie vaine et sans durée.

Beaucoup d'hommes de ce temps-ci sont comme vous , mon fils ; mais ils déguisent leurs doutes , et ils affirment au-delà de leur croyance réelle. Ils agissent de bonne foi ; mais ils ne sont pas dans la rigoureuse vérité. Ils font comme ces soldats qui suivent un chef, ou qui encouragent à le suivre, quoiqu'ils soient loin d avoir pénétré ses desseins. Ils mourraient, s'il le fallait, pour une croyance qui n'est pas la leur : le sacrifice de leur vie leur serait compté néanmoins comme aux martyrs de la foi. Celui qui jadis fut puni pour avoir voulu soutenir l'arche , quoiqu'il ne fût pas lévite , ne le fut sans doute que parceque la confiance devait être sans

bornes ; l'ordre sacerdotal était alors le dépositaire des destinées sociales.

Les hommes qui, comme vous, manquent dune croyance positive , la demandent , comme vous , à la société; mais ils n'ont pas tous votre candeur, et ils demandent cette croyance pour les autres, comptant assez sur eux-mêmes pour penser qu'ils peuvent s'en passer; ils la demandent avec amertume; ils semblent l'exiger et la commander avec tyrannie. Leurs paroles sont passionnées comme si c'était l'expression du fanatisme; et cependant la conviction n'habite pas au fond de leur cœur. Mais ce qui donne de l'au orité à leurs discours, c'est que leur voix se mêle à celle des hommes vraiment religieux dans les croyances spéciales, comme ils le sont euxmêmes dans les croyances générales, des hommes enfin qui, trouvant le repos dans ces croyances positives, voudraient que la société y trouvât aussi le repos. Dévorés du zèle de la vérité, quelques uns de ces hommes vraiment religieux , de ces hommes qui ont conservé intacte la foi de leurs pères , cherchent à la propager au milieu de nous, comme si elle était réellement éteinte. Les peuples chrétiens sont traités par eux à l'égal des peuples idolâtres. Alors le voile qui cache à tous les yeux le Saint des Saints est un voile de deuil; et, dans sa sévère et vertueuse indignation , le prêtre des an-

cieiis jours est tout près de briser les tables du Sinai. Uni dans les mêmes pensées et dans les mêmes sentiments que les hommes dont je viens de parler, comme eux, vous ne concevez pas, mon fils, que les institutions sociales puissent subsister sans la sanction des institutions religieuses. Aucune société humaine, en effet, n'a existé sans cet appui sacré. Nous allons donc contre l'expérience des siècles , et notre gouvernement n'est qu'un funeste paradoxe. Gomme vous, mon fils, comme ces hommes persuadés, ou qui voudraient lêtre, ou qui, pour des motifs différents, feignent de l'être, comme vous et comme eux tous, j'ai long-temps pensé que cette tolérance de toutes les religions n'était que de l'indifférence ; et cependant il m'était impossible de ne pas apercevoir combien avait de racines profondes le sentiment religieux dans tous les cœurs. Le tourment même dont il est la cause me révélerait son existence ; car la religion est pour les uns comme la morsure du scorpion qui cause mille secrètes douleurs pendant qu elle est pour les autres un baume qui rafraîchit. La parole de Dieu se sert aussi de plusieurs organes différents : aux uns , c'est le charbon ardent qui purifie leurs lèvres; aux autres, c est un rayon de miel qui donne de la douceur à leurs discours. La parole de Dieu tantôt se plaît h inspirer l'ignorant, le faible, l'infirme: tantôt elle

lie dédaig^ne pas le prestige des lettres humaines, les arguments de la science, les charmes de lesprit et de l'imagination. Quelquefois elle persuade par la bouche de ceux qui ne sont pas persuadés; quelquefois elle bénit les peuples par la voix de celui qui, dans l'excès de sa douleur, s'avançait pour les maudire.

Quoi qu'il en soit, voyant ce qui est, j'ai dû vouloir m'expliquer à moi-même le singulier phénomène d'un état où le culte public se cache, pour ainsi dire, dans les ombres d'un culte secret, d'un état hors de toute tutéle religieuse immédiate , d'un état , en apparence, sous le poids de ce qu'on appelait jadis l'interdit spirituel. Et voici ce que m'a montré la série de mes réflexions.

Maintenant que le christianisme a pénétré dans les éléments les plus intimes de la société, la société continue d'exister par la force même du principe religieux qui est en elle. Il ne peut plus y avoir de morale que la morale chrétienne; morale publique et morale religieuse sont une seule et même chose. On ne pourrait concevoir à présent une morale qui ne fût pas la morale chrétienne ; toute autre serait incomplète, et par conséquent ne serait pas. La société ne rétrograde jamais. L'organisation sociale , fortement imprégnée de christianisme , n'est donc plus, en quelque sorte, qu'une conséquence

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du christianisme, un fruit du christianisme, oserai-je le dire? une transformation du christianisme. Ainsi la société peut subsister par son énergie propre. Ne craignez pas d'aller plus loin dans la route que nous venons de nous ouvrir. La société en ce moment est , s'il est permis de parler ainsi , plus religieuse que les individus ; et ceci est facile à expliquer. La société nouvelle na pas une religion nouvelle, et les dépositaires des traditions religieuses, restés sous le joug de toutes les tyrannies de la révolution , ne se sont pas recrutés dans les rangs de la société nouvelle. Exilés de nos institutions par la violence des événements qui se sont succédés et par la précipitation des hommes passionnés qui ont voulu être plus novateurs que le siècle, les dépositaires des traditions religieuses n'ont encore su qu'arroser de leur sang le sanctuaire qu'ils n'ont pu défendre de mille profanations. Ils se sont laissé égorger sur les marches de l'autel , en même temps que d'autres se faisaient égorger sur les marches du trône. La portion de puissance qu'ils tenaient du précédent ordre social s'est échappée de leurs mains ; et l'ordre social nouveau s'est établi sans leur intervention. Occupés à verser le baume sur tant de plaies , à consoler tant de misères , ils n'ont point eu le temps de faire les études qui les auraient initiés dans les doctrines sociales

nouvelles. Peut-être même, grand Dieu! quelques uns ont-ils été avilis par les outra^^es; car l'outrage non mérité dégrade aussi Thomme. Quoi qu'il en soit, ils sont restés en arrière, ou plutôt on les a forcés de rester en arrière lorsque la société s'avançait. Enfin ils n'ont point pu faire comme Moïse; ils n'ont pas pu se rendre savants dans les sciences des Égyptiens , pour se rendre habiles à diriger les peuples au sortir de la maison de servitude. Ainsi la société est plus religieuse que les individus, parceque la société ne peut pas ne pas être religieuse , et que sous le christianisme elle ne peut pas ne pas être chrétienne ; et parceque les individus , de qui vous ne connaissez point la pensée intime, mais seulement l'acclamation confuse de ce qu'ils sentent au moment même, ont toujours peur qu'on ne les oblige de retourner aux institutions qu'ils viennent de quitter. Cette crainte tient à ce que , pour le plus grand nombre, les prêtres n'ont point cessé de représenter l'ancien ordre social; mais si une fois cette crainte est écartée , si une fois les institutions que veulent les peuples sont bien affermies, si une fois enfin ils ont en eux le sentiment de la stabilité, chaque individu , sans demander inutilement à la société les lumières de la foi, les raisons de croire, s'abandonnera avec confiance à tout l'ascendant de son instinct religieux, chacun selon son cœur, et

selon les formes spéciales dans lesquelles il aura placé ses affections accoutumées; car un culte n'est que l'expression extérieure du sentiment religieux , et n'est pas le sentiment lui-même. Sans doute l'expression est nécessaire au sentiment comme la parole est nécessaire à la pensée ; mais l'expression existe indépendamment de la société.

Vous le savez, mon fils, jamais il n'y eut de révolution politique sans qu'elle n'ait été précédée, ou sans qu'elle n'ait été accompagnée d'une révolution religieuse. La révolution française a cela de particulier, que la révolution religieuse est impossible, parcequ'elle est inutile. D une part , le christianisme est la perfection de toute institution religieuse ; il n'y a donc rien de nouveau à attendre : d'une autre part, le principe du christianisme est entré dans l'essence même de la société; la société, pour me servir d'une parole trop hardie sans doute, mais qui rend ma pensée quoiqu'elle soit au-delà , la société n'a donc plus rien à demander au christianisme, plus rien à lui offrir. Enfin le génie chrétien est devenu le génie social : nous n'entendrons plus répéter cet absurde et méprisant adage , qu'il faut une religion au peuple, comme si la religion n'était pas bonne pour tous; et dans le temps où l'on parlait ainsi le peuple n'était pas tous.

La religion dirige l'homme intérieur, la partie

de riiomme qui doit subsister après cette vie. La société dirigée rhomme extérieur, et développe ses facultés pour qu'il en fasse un bon ou un mauvais usage; mais le régne de la société finit pour l'homme avec sa vie. La société est temporaire, la religion est éternelle. La société est faite pour l'homme collectif, pour l'être solidaire ; la religion est faite pour l'homme individuel, pour l'être qui doit avoir un jour sa propre destinée. La religion est un but, la société un moyen. Ce sont donc deux puissances tout-à-fait distinctes, qui par leur nature ne sont point faites pour se prêter un mutuel appui. Ainsi la religion doit diriger les individus , et non la société; mais pour que la société pût se passer de la direction religieuse, il fallait qu'elle fût suffisamment imprégnée du principe religieux , fondement de toute morale, ce qui ne pouvait arriver que par le christianisme. Il fallait enfin que ce qui est fût , c'est-à-dire que le principe religieux et le principe social fussent une même chose ; car sans cela la société n'aurait plus été un moyen pour faire parvenir l'homme au but de son existence future. La croyance religieuse de la société , car elle doit en avoir une, se compose de toutes les croyances particulières des individus qui en font partie. Il en résulte une croyance générale qui devient aussi la croyance particulière de quelques individus.

Or la société européenne ne peut avoir d'autre croyance générale qu'une croyance qui repose siii" le christianisme. N'attendez donc ni chan(jement dans la religion , ni apparition d'une religion nouvelle. La France a une croyance générale qui repose aussi sur le christianisme, mais le christianisme uni aux dogmes catholiques. En un mot, les cultes chrétiens sont l'expression du sentiment religieux de TEurope, et le culte catholique est l'expression de ce même sentiment pour la France.

On a dit que pour qu'un état pût protéger toutes les religions, il fallait qu'il n'en adoptât aucune. L'état n'adopte point de religion; ce n'est point une affaire de choix; il en a une qui se compose de toutes les religions particulières. C'est un point de fait. La Charte en ceci n'a fait autre chose que constater ce qui est ; car autrement ce serait un non-sens. Vu l'état actuel de la société , la déclaration de la Charte ne constitue point un privilège en faveur du culte catholique ; elle énonce seulement que l'expression du sentiment religieux du peuple français est la religion catholique, ce qui est de toute vérité.

C'est ainsi que s'explique le principe de la tolérance, qu'on a trop souvent confondu avec l'indifférence, et qui est le grand besoin des peuples.

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