‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 3)Chapitre 48 sur 60 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

45o LE VIEILLARD

il vivait. Vous qui êtes si susceptibles de seutiuieuts fiers et humains, savez-vous ce que vous auriez été sous Louis XIV? savez-vous si vous n'auriez pas parlé aussi légèrement que madame de Sévigné des exécutions de la Bretagne? savez-vous même si vous n'auriez pas demandé votre part dans les confiscations des biens des condamnés pour haute trahison? savez-vous si vous auriez trouvé dans votre cœur cette humanité générale et universelle , cette pitié pour toutes les conditions , qui n'était pas alors dans la société? Admirons Pélisson écrivant pour le surintendant Fouquet un plaidoyer qui surpasse en éloquence la célèbre oraison pour Ligarius ; admirons La Fontaine faisant sur la disgrâce de ce favori la plus belle élégie qui existe dans aucune langue; mais contentons-nous d admirer ceux qui donnent de si honorables exemples de vertu, sans toutefois flétrir de notre mépris ceux qui n'étaient qu'au niveau de leur temps. N'exigeons pas que les idées d'un siècle soient devancées par les hommes dont nous discutons la conduite, lorsque nous-mêmes nous avons tant de peine à suivre le nôtre. Les hommes , sauf quelques rares exceptions qu'encore on pourrait faire rentrer dans la règle générale, les hommes doivent tout apprendre de la société ; les progrès de la société ne peuvent être que graduels, éî nous ne devons juger les hommes que

d'après la société. Au reste, Louis XIV fut un si grand prince qu'il était bien permis à la louange de l'exalter; et Pélisson et La Fontaine n'ont pas craint de le faire.

Que si je voulais, à mon tour, examinant la conduite et les paroles de tant déjuges sévères et implacables, me livrer à la satire des hommes qui ont levé l'étendard des temps nouveaux, je ne manquerais sans doute pas de tristes sujets de récrimination ; je n'aurais pas de peine à trouver, parmi les plus fougueux détracteurs de nos anciennes gloires, de nos vieux souvenirs nationaux , parmi ceux qui sont le plus disposés à s'élever contre le despotisme de Louis XIV, des hommes qui ont flatté toutes les tyrannies de la révolution. Les uns trouvaient leur excuse dans leur attachement à l'ancien ordre de choses, et dans les habitudes qu'ils avaient contractées de bonne heure , d'être toujours soumis au pouvoir; les autres, dans l'éclat de tant de victoires, et dans ces parodies de grandeur, unies à une gloire si réelle. Les uns mettaient du dévouement à s'abaisser devant la tyrannie pour faire arriver de temps en temps jusqu'à elle les plaintes de l'opprimé; les autres étaient seulement sous ce charme de séduction qui émane de la puissance, qu'inspire plus ou moins le déploiement d'une grande force. L'enivrement du jx)uvoir est dans ceux sur qui il est exercé acrssi bien

que dans celui qui l'exerce. Ainsi toutes ces récriminations ou pourraient être injustes, ou, dans tous les cas, seraient une déplorable satisfaction pour des mânes augustes livrés aux outrages des enfants du siècle. Une fois pour toutes , déclarons-nous solidaires pour nos contemporains; et croyons aussi que nos ancêtres furent solidaires entre eux.

Je ne Tignore point , les exemples de servilité et d'adulation que je pourrais citer seraient hors de l'esprit du temps. Je crois que , du moins en théorie, le sentiment de la dignité de l'homme est plus généralement répandu ; je crois , par la même raison , que le sentiment de l'humanité reçoit moins de restriction. Le progrès sur-tout est bien sensible depuis quelques années. Ne dirait-on pas que le despotisme de Bonaparte , en rassemblant les peuples de l'Europe sous un seul joug, a fait pour le développement de ces deux sentiments ce que les conquêtes des Romains firent pour l'Evangile? ne dirait-on pas que ce joug a été brisé aussitôt que le commerce des idées a été bien établi? Le Maître des destinées humaines le voulait comme moyen, et il sait rendre bons tous les moyens. Enfin , avant nous, ces deux sentiments n'existaient que par la religion ; depuis ils sont entrés dans la société , à mesure que la société s'est plus pénétrée de l'esprit du christianisme.

ET LE .lEUlSE HOMME. 453

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