‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 3)Chapitre 5 sur 60 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

que certains autres hommes , plus religieux dépositaires des mœurs anciennes , des vieilles habitudes , des illustrations consacrées par les siècles, se retirent quelquefois dans le silence de leurs foyers pour brûler un grain d'encens aux pieds de leurs premiers dieux domestiques, qui, après tout, furent assez long-temps les dieux de la patrie.

Je ne veux pas , à mon tour, m'attirer le reproche d'être injuste envers cette partie récente de notre histoire dont nous venons de parler. Pendant les horribles saturnales qui coûtèrent tant de larmes à la patrie, les traditions de l'honneur et de la gloire continuaient de se perpétuer parmi nous. Les plus beaux dévouements qui puissent honorer la nature humaine venaient consoler lame ; les pensées nobles et généreuses trouvaient un asile dans de grands caractères ; la religion et les croyances sociales recevaient d'illustres témoignages jusque sur les échafauds de la terreur; de magnanimes protestations éclataient même dans les tribunes élevées par les crimes et les factions. Plus d'une fois le silence et la stupeur offrirent le spectacle imposant d'un grand peuple qui refuse la triste solidarité dont on eût voulu lui infliger le poids. Nos armées, sur les frontières, étendaient un rideau de gloire sur tant de calamités, sur des forfaits qu'elles ne protégèrent jamais de leurs armes victorieuses : elles ressemblé-

rent aux deux enfants de Noé jetant un voile sur l'ivresse de leur père.

Dans tous les lieux où nous avons jadis obtenu des triomphes, nous avons eu des triomphes nouveaux; par-tout où nous avions jadis fléchi devant la force même des choses, nous avons pu venger d'antiques injures. Nos champs de bataille ont illustré des lieux déjà illustrés par nos ancêtres, ou des lieux jusqu'alors sans nom. Le Bédouin a fui devant nos phalang^es; les palmes de l'Iduméé ont cru voir une seconde fois les soldats du Christ revendiquer des royaumes acquis au prix du sang; les habitants de la Seine, du Rhône et de la Loire, sont allés chercher de glorieux tombeaux sur les bords du Rhin, sur les rives du Pô, parmi les campagnes du Ouadalquivir. Nos généraux ne ressemblaient point à ce farouche Romain qui dépouilla Corinthe de ses monuments ; les arts furent traités par nous comme de nobles captifs, ou comme ces dieux que le peuple-roi ramenait de chez les nations vaincues , pour les placer au Capitole. Honneur au peuple qui a fait tant de choses en si peu d'années ! Malheur à l'homme qui a pu abuser d'une telle nation î

Comment Bonaparte l'a-Ml séduite, si ce n'est en s'entourant lui-.même des grandes illusions de la gloire militaire, et en l'abreuvant du vertige des

conquêtes? Encore cela n'aurait pas suffi, s'il n'eût pas commencé par jouer avec soin le rôle d'un restaurateur des doctrines sociales. Ne l'avons-nous pas vu , en effet, au moment où il saisit les rênes du gouvernement, relever les autels de la religion, et élargir les routes qui ramenaient de la terre de l'exil? Ne l'avons-nous pas vu fouiller dans les fastes de la monarchie, et ordonner des cérémonies expiatoires pour les cendres violées de Saint-Denis?

Il est temps de confondre dans nos affections la France ancienne et la France nouvelle; mais ne soyons point étonnés de ce qu'un certain nombre d'hommes est resté fidèle au culte des ancêtres , de ce que les Sabins ne sont pas encore tout-à-fait devenus des soldats de Romulus.

Si le mouvement des opinions peut être rapide , celui des mœurs est toujours mesuré par la longueur du temps.

D'ailleurs, la modération sied bien aux vainqueurs : à Rome on permettait de dire même des injures à ceux qui recevaient les honneurs du triomphe ; et la vertu farouche de Gaton fut plus d'une fois louée au sein de la cour d'Auguste.

Les Tartares ont souvent conquis la Chine , mais toujours ils sont graduellement devenus le peuple que leur avait donné la victoire. Il en a été de même des Francs, lorsqu'ils ont envahi les Gaules,

Il faut que les grandes masses absorbent les petites; il faut aussi que les vainqueurs pardonnent, en quelque sorte, leurs propres triomphes. On a trop prêché l'oubli aux vaincus : sans doute il faut qu ils oublient ce qu'ils furent; mais il ne faut pas que les vainqueurs continuent de les traiter comme le lendemain de la bataille ; car l'outrage peut rendre la victoire incertaine, en produisant un courage de désespoir. Pourquoi , d'ailleurs, ne dater que d'hier? Pourquoi abjurer les souvenirs antérieurs à la révolution, ou ne les rappeler que pour les flétrir? Poun^uoi renouveler sans cesse le grand sacrifice de Louis XVI , et recommencer continuellement à disperser les royales poussières qui sont rentrées dans leur repos? Ah! réunissons-nous du moins dans la noble et touchante confraternité du malheur; car elles nous ont été aussi enlevées à leur tour, ces dépouilles opimes du monde, ces brillants trophées de la gloire que nous avions achetés par tant de travaux , par tant de sang et tant de larmes. Ne disons cependant point comme ce preux chevalier qui mérita si bien d'être roi du beau pays de France, ne disons point. Tout est perdu, fors t honneur; n'avons-nous pas sauvé plus que l'honneur, puisque nous avons sauvé, non point celles de nos institutions qui avaient vieilli , et qui étaient destinées à périr, mais celles d'où devaient naître nos institu-

tions futures ; puisque nous avons sauvé ce qui toujours flatta le plus les nations, une existence qui se perd dan^ la nuit des temps ; une existence qui , pour nous, est antérieure à toutes les sociétés actuelles ; une existence de quatorze siècles ; puisque nous avons sauvé enfin notre magistrature sur l'Europe? Nous avons retrouvé les protecteurs-nés de nos antiques libertés , ceux qui pouvaient seuls consacrer et rendre durables nos libertés nouvelles. Le père de famille est revenu au milieu des siens ; il est revenu, envoyé par la Providence, pour consacrer nos droits, pour nous remettre en pleine possession de tant de belles prérogatives que nous étions menacés de perdre, à cause du mauvais usage que nous en avions fait; dès-lors nous avons pu jouir sans trouble d'une émancipation de fait, qui est devenue, par cette haute investiture, une émancipation légale.

En effet, lorsque la Providence veut punir les hommes, elle semble leur enlever pour un temps la liberté dont ils abusèrent, et les placer en quelque sorte sous l'empire de la nécessité : alors paraît au milieu des peuples, ou le fléau de Dieu, ou l'homme du Destin; mais aussitôt que cette mission redoutable est accomplie, le fléau de Dieu est brisé, l'homme du Destin reste sans pouvoir, les nations sont rendues à la liberté.

SUR LES INSTITUTIONS SOCIALES. 3ç)

Louis XVIII, en rentrant parmi nous, ne nous promettait point d'éclatantes conquêtes, la gloire de vastes et funèbres triomphes, le silence des rois et des peuples devant un sceptre formidable ; il ne se présentait que comme le ministre de la paix et de la réconciliation , le gage de l'indépendance et de la liberté. Fermons un instant les yeux sur le funeste vertige des cent jours, et transportons-nous par la pensée à l'époque où nous revîmes enfin , après tant d'années, le père de la patrie. N'y eut-il pas quelque chose de miraculeux dans ce retour inespéré? Le bruit en avait couru d'avance parmi les tribus désolées : c'était comme un vague pressentiment auquel on osait à peine se confier, et qui néanmoins suffisait déjà pour alléger le poids d'immenses calamités. Cette fois, l'ardeur de l'espérance fit que l'espérance se réalisa, peut-être même contre toute probabilité. Il est donc des désirs que le ciel récompense en les accomplissant! Ainsi, lorsque la nation française vint à tourner les yeux du côté de la terre de l'exil , elle sembla proclamer la pensée généreuse de revenir au culte si moral des aïeux, de renoncer à l'idolâtrie.

C'est toujours à cette mémorable époque du premier retour du roi qu'il faut remonter lorsque Ion veut étudier les destinées qui nous sont promises , parceque c'est là seulement que commence notre

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avenir. Tout ce qui a pu contrarier la marche des choses, dans cet intervalle de temps, ne doit être évalué que comme obstacle.

Le 20 mars a été une concentration de toutes les forces antisociales. Les cent jours ont été la révolution même, ramenée en quelque sorte à lunité dramatique. Il faut donc éviter soigneusement de faire entrer ce fatal interrégne dans notre chronologie morale et politique : malgré l'importance dont il a été par ses suites et ses résultats, un si triste événement ne doit être considéré que comme récapitulation de faits antérieurs , et non point comme étant lui-même un fait nouveau. La Charte et les éléments de notre système social actuel n'ont point changé. Ceci n'est pas en contradiction avec ce qui a été dit plus haut ; car une telle suspension de la puissance conservatrice, de l'énergie vitale, pouvait en effet entraîner la destruction et la mort; c'est même ce qui explique et excuse, au jugement des hommes qui se sont fait un devoir de l'impartialité , les opinions de ceux qui ont admis le 20 mars comme fait nouveau , et qui en ont déduit la nécessité de modifier nos institutions futures. Cette erreur était trop naturelle pour qu'on n'y tombât pas : elle ne peut donc point être reprochée avec quelque justice à ceux qui l'ont partagée.

SUR LES INSTITUTIONS SOCIALES. !\i CHAPITRE II.

Marche progressive de l'esprit humain.

L'esprit humain marche dans une route obscure et mystérieuse, où il ne lui est jamais permis de rétrograder ; il ne lui est pas même permis d'être stationnaire. Les nations dégénèrent ; l'esprit humain marche toujours: il a en lui une vie incessamment progressive, qu'il n'aperçoit point, qu'il ne peut ni ne doit apercevoir, dont il a néanmoins le sentiment, et qui ne se manifeste qu'à de certaines époques; comme, dans l'homme, il y a des changements qui se font à son insu , des phénomènes de développement , de croissance , de maturité , qui s'opèrent indépendamment de ses calculs et de sa volonté. Enfin l'esprit humain a, ainsi que l'homme, ses âges et ses temps critiques. La vie des sociétés humaines, à son tour, ressemble tout-à-fait à celle des individus. Les sociétés humaines naissent et meurent; mais leur berceau et leur tombeau sont des objets sacrés , également secrets et inconnus. On sait seulement qu'elles se succèdent dans le

temps, et quelles héritent les unes des autres. Rien, dans les sociétés, na un commencement certain, et rien n a une fin précise et positive. Il n'y a point d'effets sans causes , et les effets , à leur tour, deviennent causes; mais, le plus souvent, il est impossible de distinguer les effets et les causes.

L'intellif^ence , dans l'homme , continue de se perfectionner lorsque son être physique commence à perdre de ses forces et de ses facultés : il en est de même du genre humain. C'est dans le premier âge que l'homme acquiert tous les matériaux qu'il doit mettre en œuvre par la suite; il est incontestable que , dans ce premier âge , ses progrès sont incomparablement plus rapides que dans les âges suivants : il en est de même aussi des premiers âges de l'esprit humain.

Nous avons donc toujours des enseignements à puiser dans les sources primitives. Ainsi les premiers pas de l'intelligence humaine, ainsi l'organisation des premières sociétés, méritent toute notre attention. La trace de ces premiers pas est souvent effacée, l'organisation de ces premières sociétés a entièrement disparu; mais ce qui n'a point péri, c'est l'influence encore subsistante de toutes les origines, de toutes les raisons d'être. On n'a cru jamais qu'on ne dût étudier l'homme que dans le vieillard. Vous voyez une voûte hardie se soutenir d'elle-

même; si vous voulez savoir comment cette voûte a pu être construite, il faut que vous rétablissiez, par la pensée, l'échafaudage dont la charpente a disparu , et sans lequel la voûte n'existerait point à présent.

Pour achever notre première comparaison , l'homme enfin parvient à la vieillesse, à la décrépitude, à la mort. Les sociétés humaines se régénèrent et renaissent pour commencer une nouvelle vie, après avoir passé par des périodes assez peu en rapport avec celles qui amènent la mort de l'homme, et sur-tout sa renaissance; car ici finit toute espèce d'analogie : la perpétuité des sociétés humaines et l'immortalité de l'être spirituel n'ont aucune ressemblance, l'une étant placée dans le temps et dans la sphère du monde sensible, l'autre s' élançant hors des limites du temps et dans la sphère infinie d'un monde où ne régnent que les lois de l'intelligence.

Au milieu de tant de vicissitudes, l'esprit humain marche toujours ; car il faut qu'il marche même pour franchir des déserts , même pour sortir des lieux et des temps que l'ignorance ou la tyrannie changent en vastes solitudes. Je n'irai pas chercher bien loin la preuve de cette assertion. L'esprit humain ne vient- il pas de traverser, sans en éprouver aucun retardement , tout le despotisme de Bonaparte , c'est-à-dire le despotisme le mieux conçu

et le plus savant qui ait jamais existé, puisqu'il était décoré de la gloire militaire, toujours si séduisante pour les hommes, et qu'il avait forgée ses chaînes avec le secours de tous les arts et de toutes les industries d'une civilisation avancée?

L'esprit humain survit aussi aux catastrophes qui viennent quelquefois changer la face du globe. Une arche mystérieuse, chargée des destinées nouvelles, vogue toujours au-dessus des grandes eaux.

Au reste, je n'ai pas besoin d'expliquer qu il ne s'agit point ici du système de la perfectibilité, tel qu'il a été entendu dans ces derniers temps; car alors j'aurais à assigner les limites naturelles de cette perfectibilité, qui ne sont autres que les limites mêmes de la liberté de Ihomme. Or c'est un sujet d'examen qui ne peut manquer de se présenter ailleurs. J'ai donc seulement voulu dire que les générations humaines sont toutes héritières les unes des autres; que le genre humain, dans son ensemble, ne forme en quelque sorte qu'un seul tout, ce qui nous mettrait sur la voie de fournir quelques preuves de plus à la doctrine de la solidarité. Mais cette haute doctrine, qui fait la base de toutes les religions, qui a été si admirablement perfectionnée dans le christianisme , qui a toujours subsisté comme sentiment primitif parmi les hommes , qui est si morale, puisqu'elle explique à-la-fois le sacri-

fi ce, le dévouement et le malheur, cette haute doctrine ne doit pas, en ce moment, attirer notre attention.

Ne sortons point de ce qui fait la matière de ce chapitre; et, après les considérations générales auxquelles nous venons de nous livrer, entrons dans quelques développements et quelques remarques de détail : ne mettons pas trop de soin à faire des applications particulières ; elles se montreront d'ellesmêmes par la suite.

L'esprit humain marche toujours, avons -nous dit, car il est doué d'un pouvoir immense, celui de la continuité d'action ; mais sa marche est progressive, avons -nous dit encore, car rien ne surgit soudainement dans le monde. Gomme l'enfant naît, croît et s élève en présence de ses parents, ainsi les idées nouvelles qui s'introduisent dans la société naissent, croissent et s'élèvent en présence des idées anciennes qui leur ont donné le jour. Quelques hommes marchent en avant : les opinions de ces hommes de choix s'étendent peu à peu , et finissent par être l'opinion de l'âge suivant, qui, à son tour, voit naître d'autres idées , destinées aussi à être d'abord celles du petit nombre, puis les idées dominantes, et enfin les idées de tous. Une génération ne commence pas et ne finit pas dans un désert : aucun fait n'est isolé ; rien , en un mot , n'existe de

soi et sans raison de son existence. Sous un certain point de vue on pourrait affirmer que toutes les (yénérations , qui sont contemporaines aux yeux de Dieu , le sont aussi aux yeux du saj^e.

Quelquefois les erreurs mêmes mènent à la vérité, ou s'y mêlent jusqu'à ce que rallia{>e en ait été séparé. Ce qu'il y a de plus étonnant encore, c'est que la vérité repose souvent au fond de l'erreur comme le germe d'un fruit délicat est protégé par la dure enveloppe du noyau. Ainsi Descartes osa fonder la certitude sur le doute universel : ainsi Nevs^ton dut passer par les tourbillons de Descartes pour parvenir à la grande et unique loi de la gravitation. Que faut-il sui'-tout à Tintelligence? le mouvement, comme à la matière; et le mouvement ne manque jamais ni à Tune ni à l'autre. Les fausses religions elles-mêmes révèleiit et prouvent les principes de la vraie religion : toutes les fois , par exemple, que, dans le polythéisme, un homme a rencontré le sentiment de l'amour, il a rencontré le christianisme, et il a été ce que TertuUien appelait une ame naturellement chrétienne.

Les opinions humaines ne ressemblent donc point à la pièce de toile que le tisserand commence et achève: toutes se croisent, et se feutrent, pour ainsi dire. La trame est de tous les jours, la chaîne est éternelle, et Dieu seul la connaît. Le genre hu-

main peut être considéré comme un seul tout, ainsi que nous l'avons déjà remarqué; et c'est dans cette considération élevée que Ton rencontre une des bornes assignées par la Providence à notre liberté. L'homme a non seulement à porter le joug de son être matériel; il a aussi à suivre les mouvements qui lui sont imprimés par le tout dont il fait partie. L'individualité n'est point, pour lui, dans ce monde. Nos destinées futures ont donc cela de fatal, qu'elles sont, en quelque sorte, la conséquence nécessaire de nos destinées passées.

Les hommes de choix, qui marchent en avant, ne sont point cependant créateurs, car l'homme n'a pas reçu la puissance de créer; mais ils ont, au-dessus des autres, une haute faculté de lire dans le fond des choses : ils ne sont que précurseurs. Dans le chapitre où sera développée la théorie de la parole, nous trouverons peut-être une explication, du moins plausible, de ce phénomène. Mais ce que nous disons ici ne doit point être oublié lorsque nous en serons venus à cette partie de notre examen.

M. de Bougainville dit fort bien que la Grèce est en petit l'univers, et que l'histoire grecque est un excellent précis de l'histoire universelle. On trouve, en effet, dans ce coin de terre, l'exemple de toutes les formes de gouvernement. Ne dirait-on pas que

toutes les conibinaisons sociales y ont été épuisées pour Tinstruction des hommes? L'existence si diverse et si variée de ces peuples est une poésie tout entière, depuis leurs temps héroïques et fabuleux jusqu'à leur décadence et à leur mort. Leurs législateurs furent des poètes et des musiciens. Leurs prêtres et leurs sages furent des poètes encore. Les poètes conduisaient aux combats, et chantaient la gloire des héros après la victoire. Les palmes des jeux olympiques étaient égales aux trophées de la gloire. La liberté n'était autre chose que la jouissance des arts. Les villes s'honoraient d'un athlète célèbre aussi bien qu'elles se disputaient la naissance d'un poëte illustre. Les vainqueurs aux combats du ceste avaient des statues dans les places publiques et dans les temples, comme le guerrier qui avait versé son sang pour la patrie. Jamais la beauté n'eut un culte plus solennel. C'était donc à la Grèce qu'il appartenait de donner le code des lois qui régissent encore l'empire de l'imagination. Les peuples, les institutions, les monuments, tout a péri; et ce code immortel subsiste toujours. Une voix mélodieuse semble sortir continuellement de tous ces débris, et donner le prestige d'une existence nouvelle à tant de créations du génie. Ainsi le phénix se compose un bûcher symbolique de mille plantes odorantes , expire au milieu des flam-

mes et des parfums , et renaît de ses poétiques cendres pour recommencer sa vie merveilleuse. Ainsi encore ces mêmes peuples de la Grèce, souvent dispersés par des malheurs qui sont devenus Théritage exclusif des muses, jettent à toutes ks époques et sur tous les rivages de fabuleuses ou d'héroïques colonies destinées à perpétuer les souvenirs brillants de la gloire ou les rêves aimables de l'imagination.

Ne disons point, au reste, qu'une telle peinture soit un jeu de l'esprit: les traditions de la poésie ne sont-elles pas aussi une réalité? La remarque de M. de Bougainville s'appliquait seulement aux temps historiques de la Grèce ; j'ai voulu l'étendre à tous , les temps qui ont illustré cette péninsule si célèbre dans les fastes de l'esprit humain : c'était pour la rendre plus générale , et par conséquent plus vraie. J'espère, d'ailleurs, qu'elle pourra nous conduire à des résultats de quelque importance.

Il y a, n'en doutons pas, des peuples qui sont types , et qui renferment dans leur histoire celle des autres peuples. La haine pour les traditions juives a , dans ces derniers temps, jeté les hommes hors de bien des vérités, et, entre autres, hors de celle que nous venons d'énoncer. Les livres de l'Ancien Tes- ^ tament sont à-la-fois historiques et symboliques : ce double attribut a épouvanté la raison de nos sages.

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