‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 3)Chapitre 6 sur 60 · TOME I I · texte numérisé non relu

TOME I I

5o ESSAI

Je n aurais pas osé le présenter de suite, si je n avais eu auparavant un exemple analogue dans riiistoire d'un peuple profane. Mais celle des Juifs offre des considérations d'un tout autre ordre. Les destinées des enfants de la promesse ne sont point l'image seulement des destinées particulières de tel ou tel peuple; elles sont l'image et Thistoire même du genre humain. Ici, il faut abaisser sa pensée, et admirer en silence le magnifique tableau tracé par Bossuet. Il ne nous a pas été donné des ailes de feu pour nous élever à une telle hauteur, et pour planer ainsi sur les générations et sur les siècles.

Cependant, s'il m'est permis de m'arrêter un instant sur les parties moins élevées du sujet qui nous occupe , nous n'aurons pas besoin du vaste regard de l'aigle de Meaux. Notre courte vue ne doit point nous empêcher d'apercevoir un soin paternel de la Providence à choisir certains peuples pour diriger et mûrir les idées des autres. Et , comme rien ne peut être abandonné à des chances contingentes, nous serons bien obligés d'admettre une direction constante et immédiate , au moins pour les peuples dont nous parlons. Qui prolongea, par exemple, le séjour des rois pasteurs dans les plaines de Sennaar, si ce n'est la Providence de Dieu , qui voulait que le plus bel ouvrage de la création fût soumis à de longues et paisibles observations, pour qu'elles

SLR LES INSTITUTIONS SOCIALES. 5i

servissent ensuite à inspirer les Galilée et les Newton? Qui put déterminer les premiers habitants de l'Egypte à choisir pour leur séjour cette immense et limoneuse vallée du Nil? N'est-ce point parcequ il fallait un berceau pour les sciences humaines; et que ce berceau ne pouvait être qu'une terre rendue habitable à force de travaux?

Oui, j'en suis convaincu , et ma conviction repose sur l'autorité des siècles; oui, chaque peuple a sa mission. Les uns lèguent au monde les arts de l'imagination , les autres lui donnent les sciences exactes , d'autres sont établis gardiens des traditions, dépositaires des doctrines primitives. Les peuples, dès leur origine , ont le pressentiment de leurs destinées futures. C'est que Dieu, lorsqu'il donne une mission à un peuple, lui donne le pressentiment de cette mission. «Souviens-toi, ô Romain! disait Virgile, qu'à toi seul appartient de donner des lois à l'univers : tels seront les seuls arts dignes de toi. » Ce que Virgile disait , du temps d'Auguste , était l'expression de la pensée même de ce peuple , qui , à toutes les époques, fondait toujours pour l'éternité, et affectait l'empire du monde. Mais le poëte n'avait pu connaître la véritable mission du peuple -roi. Les Romains , en portant par-tout la guerre , et en rassemblant toutes les nations sous le même joug , comme les œufs dune seule couvée^ préparaient l'uni-

vers à la prédication universelle de FÉvangile. Le roi d'une petite contrée aride sort un jour de l'enceinte des montagnes stériles où est assis l'étroit domaine que déjà son père voulut a(;randir. Il sélance de là comme l'aigle s'élance de son aire. Ce royal et magnanime aventurier réussira-t-il dans ses projets gigantesques? Oui, il réussira, mais à accomplir ce que Dieu veut de lui. Les conquêtes d'Alexandre furent un torrent qui ne fit que passer; toutefois elles répandirent au loin la connaissance de la langue grecque, destinée à servir d'organe aux premiers apôtres de la vérité, aux premiers martyrs de la foi chrétienne , comme elle avait servi auparavant à préparer, par la culture des lettres, et par des doctrines morales, un grand nombre de nations barbares à recevoir la semence de la parole.

Non seulement la Providence avait pris soin de rassembler les peuples sous une même domination , et de les réunir dans les liens d'une même langue , elle avait pris bien d'autres précautions pour que la Bonne nouvelle fût plus universellement accueillie. Ainsi les traditions de la déchéance de l'homme circulaient dans le monde; et celles d'un Réparateur de la nature humaine , d'un Médiateur entre Dieu et l'homme, circulaient en même temps. Ainsi les oracles des sibylles annonçaient un siècle nouveau ;

et cette grande prophétie , née du besoin des peuples, inspirait à Virgile de beaux vers dont luimême ignorait le sens profond. Ainsi Tapôtre des nations , saint Paul , en arrivant pour la première fois à Athènes , cette ancienne métropole des lumières, des sciences et des arts, y trouva fautel du Dieu inconnu.

On peut suivre les progrès des idées morales chez les païens, en comparant la nécromancie d'Homère dans rOdyssée, le Tartare et l'Elysée de Virgile, le Songe de Scipion, et enfin l'Enfer de Plutarque, dans son traité des Délais de la Justice divine. Pour le remarquer en passant, Plutarque a épuisé, dans ce beau traité , toutes les raisons qui peuvent porter la Divinité à retarder la punition des coupables; il n en a omis qu'une , et la meilleure de toutes , le respect que Dieu s'est imposé pour la liberté de l'homme.

Le platonisme fut, sous quelques rapports, une heureuse préparation à la religion de Jésus-Christ. Le platonisme a donc été utile avant et après le christianisme: avant, pour y préparer les hommes; après, pour les confirmer dans leur croyance.

Une idée sublime reposait inconnue dans les traditions du vieil Orient, où, sans doute, et nous le savons à présent , elle se rattachait à des traditions primitives. Cette idée, qui consistait à faire de Dieu

même le type de Thomme et de ses facultés, fut étendue, dans les doctrines platoniciennes, de Tintelli(]^ence aux sentiments. Dans de si sublimes théories. Dieu même, source et modèle de toutes les perfections, devint aussi la source merveilleuse, le modèle incompréhensible du dévouement. Cette pensée , trop (jrande pour germer toute seule dans Fimaf^^ination de fliomme, ne put qu'être inspirée den haut.

Il en est ainsi de toutes les idées qui auraient le plus choqué la raison humaine dans le christianisme. Dieu avait pris soin de les jeter d'avance au sein de la société, pour qu'elles parussent moins étranges, pour qu'ensuite elles pussent être défendues contre les attaques des esprits forts.

Le peuple juif n'était donc pas seul exclusivement chargé du dépôt de la vérité. Qu'on y réfléchisse, et l'on verra que ce qui conserve les religions fausses, ou les propage, avant comme après la venue de Jésus-Christ ^ c'est ce qu'elles renferment de chrétien.

Croyez-vous aussi que Tislamisme eût fait tant et de si rapides progrès, sans la parole de vie qui fut prononcée sur Ismaël? Mais, ne craignons pas d'en faire la remarque, puisque l'occasion s'en présente, Voltaire a bien méconnu l'esprit des traditions lorsqu'il a composé sa tragédie de Mahomet. Entraîné

par sa haine pour les institutions religieuses, il a voulu faire une satire allégorique, pensée indigne de toute poésie ; et c'est ce qui Ta égaré : il commit déjà la même faute lorsqu'il fit prononcer à Jocaste des sentences générales d'une impiété sans vraisemblance. Ces tristes allusions , auxquelles un esprit si élevé daigna trop souvent descendre, font gémir sur lui et sur le siècle qui l'encouragea par ses applaudissements. Nous ne nous plairions point aujourd'hui à voir pour la première fois de tels égarements d'une imagination vive et railleuse , qui se joue en même temps et des préjugés et des affections des peuples ; nous avons pénétré trop avant dans le sérieux de la pensée. Nous savons que quelque chose de mystérieux, d'irrésistible, repose dans toutes les croyances, et que toutes sont revêtues d'une puissance terrible. Les religions fausses n'existent, sans doute, que par une force de tradition ([ui les lie aux révélations vraies ; et elles sont , en quelque sorte, une émanation même de ces révélations. La vérité seule peut toujours subsister.

Le développement de cette idée n'est point de mon sujet: mais si jamais elle est traitée avec quelque profondeur, la sagesse humaine sera obligée de reculer devant une telle lumière; et la science philosophique sera tout étonnée de n'avoir pas du moins entrevu les voies de la Providence.

S'il est vrai que chaque peuple ait une mission à remplir, un ministère à exercer à Têtard des autres peuples, qui pourrait nier Tantique mission du peuple français ^ et son ministère auguste en Europe? Son roi appartient à la plus ancienne race royale qui existe, une race dont l'origine se confond avec le berceau même de la religion de l'Europe, qui est en même temps le berceau de notre monarchie. Ce n'est donc point par hasard que ce roi reçut le nom de fils aîné de l'Eglise, c'est-à-dire fils aîné de la société européenne. N'allez pas dire qu'un tel titre lui a été conféré un jour, à une date que précise f histoire, et à cause de ses condescendances à l'égard du Siège pontifical. L'une et l'autre assertion seraient démenties. Lorsque l'on trouve pour la première fois cette expression, elle est déjà consacrée par la tradition ; et Ton sait que nos rois n'ont jamais été moins jaloux que les autres de leur indépendance dans leurs rapports avec la cour de Rome. Convenons plutôt que ce titre est le signe de ce qui est, la manifestation d'un fait non contesté. Le Tasse, qui parmi les poètes modernes a fait la seule épopée dont la conception se rapproche de ré|X)pée ancienne ; le Tasse vient ici nous offrir lappui de son témoignage. Il n'était point Français, et il a pris ses héros parmi nos ancêtres ; il ne pouvait faire autrement , puisqu il avait à créer une

épopée européenne. Le roi de France gouverne donc un peuple qui fut et qui sera toujours le chef des peuples modernes. Et c'est encore la Providence de Dieu qui nous a donné cette langue dont tous les caractères affectent l'universalité.

Le dépôt des idées conservatrices de la société fut un instant confié à TAngleterre; mais elles étaient là comme en séquestre, et dépouillées de toute force extérieure. La mission de l'Angleterre fut alors celle d'un gardien qui ne peut pas user de la chose confiée; c'était une sorte de fidéicommis. Cette mission temporaire ne devait durer qu'autant que se prolongeraient en France l'anarchie et l'usurpation. L'Angleterre avait accueilli avec respect nos nobles exilés : elle croyait , en cela , n'avoir fait qu'accomplir les saints devoirs de l'hospitalité à l'égard du malheur. Elle ignorait alors que , seulement dépositaire des idées conservatrices de la société, elle devait aussi religieusement garder les augustes représentants des traditions sociales. Ainsi elle croyait n'obéir qu'à un sentiment d'humanité, et elle suivait un conseil de la Providence. L'Angleterre, au reste, ne pouvait s'arroger les prérogatives de la France, car le signe de la domination ne lui avait pas été accordé; je veux dire notre langue, qui est la langue européenne.

Cependant les idées qui doivent diriger la société

générale n'étaient point restées tout-à-fait stationnaires. Un peuple, séparé du reste de l'Europe par ses mœurs beaucoup plus que par les montagnes qui forment ses limites naturelles, se saisit du mouvement progressif. Il manquait aussi à l'Espagne la magistrature de la langue. Maintenant cette Espagne généreuse, qui a laissé déjà échapper une fois l'empire du monde, a repris ses fonctions naturelles dans la société. Il paraît qu'elle est destinée à conserver encore quelque temps , à l'extrémité de l'Europe, le dépôt des vieilles traditions de l'ordre de choses qui vient de finir; il est peut-être, en effet, utile qu'il reste des témoins de plusieurs âges de civilisation.

Nous pourrions à présent jeter un coup d'œil sur les autres peuples de lEurope ; sur cette Italie qui a régné successivement par la puissance des armes et par les conquêtes pacifiques des arts de l'imagination , et qui , divisée en une foule de petits états , est réunie par un même esprit public ; sur cette Allemagne, dont la langue, encore dans le travail de son perfectionnement, est si favorable à la fermentation de toutes les idées : mais on ne peut pas tout épuiser dans un chapitre.

Dans ce soin de la Providence à choisir des peuples-types, on trouverait encore une des solutions du | grand problème de l'accord de la liberté de rhomme

avec le gouvernement de Dieu , car toutes les vérités sont sur la même route.

Mais si chaque peuple a une mission, ne peut-on pas dire que chaque homme a la sienne à Tégard de la société où il est né , quelquefois même à l'égard du genre humain tout entier? Omnia propter electos. Il serait peut-être permis d'affirmer, dans un autre sens, que tout est fait dans le monde pour un certain nombre d'hommes. A chaque âge il y a des rois qui gouvernent, des généraux qui gagnent de grandes batailles, des poètes et des philosophes qui laissent un nom, des savants qui étendent le domaine des sciences ; et, autour des rois, des générations obscures qui s'éteignent au pied du trône; et, autour des grands capitaines, des soldats sans renommée qui ont acheté de leur vie la gloire de leur général ; et, autour des poètes, des philosophes, des savants, une multitude vaine et tumultueuse qui a honoré de ses suffrages le fruit de tant de veilles , sans laisser elle-même aucune trace dans la mémoire des hommes. C'est que Dieu a ses organes au sein de la civilisation , soit pour l'éclairer , soit pour la défendre, soit pour l'embellir. Dieu, dans l'Ecriture, nomme Cyrus son Christ. Il nous a donné la liberté, afin que nous puissions mériter ou démériter; mais, en même temps, il a placé au milieu de nous des maîtres de doctrines. L'esprit

humain forme comme un vaste firmament éclairé de toutes parts d'étoiles de différentes [grandeurs.

Ne dirait-on pas encore qu'il y a des dynasties dans le monde intellectuel et dans celui de l'imagination , aussi bien que dans le gouvernement des sociétés humaines? Voyez, en effet, cette nombreuse postérité qui doit en quelque sorte le jour à Homère, et qui a régné trois mille ans sur notre poésie : ditesmoi comment tous ces nombreux descendants d'Aristote ont conservé l'empire de la philosophie pendant tant de siècles. Ne pourrait-on pas faire un arbre généalogique de toutes les races poétiques ou intellectuelles qui ont mené le genre humain? Expliquez, si vous le pouvez, l'inspiration par laquelle ces chefs de dynasties ont saisi le sceptre des imaginations et des esprits. Représentez- vous le vieillard de Chio, pauvre, aveugle, délaissé, errant parmi les solitudes, ou mendiant son pain parmi les peuples des villes : est-ce là ce roi de l'épopée , promettant au monde et Virgile, et le Tasse, et Milton? Non, non, il ne faut point s'abuser: il y a je ne sais quoi d'extraordinaire et de divin dans les créations du plus beau génie qui fut jamais. Une voix inconnue se fit jadis entendre à un homme qui s'est appelé Homère; et cette voix ensuite a retenti, pleine de mille doux charmes, parmi les générations humaines.

SUR LES INSTITUTIONS SOCIALES. 6i

N'y aurait-il pas quelque chose de semblable dans Félection des chefs de dynasties royales? Virgile, que l'on peut considérer comme le dernier des poètes antiques , donne à Enée le nom de père. Une telle épithéte renferme un vaste sens : elle signifie non seulement chef d'un peuple, mais encore père du siècle futur, fondateur d'une société humaine, souche d'une race destinée à régner. Je cite plus volontiers les poètes que les politiques, parceque je regarde les poètes comme les véritables annalistes du genre humain, et que les politiques ou les philosophes sont trop souvent des hommes séduits par des théories sans fondement et sans fécondité. Ils parlent en leur propre nom , au lieu d'invoquer les muses, c'est-à-dire le génie des traditions.

Qu'il me soit permis de citer ici la théocratie des Juifs, parceque chez ce peuple , qui à cause de cela fut appelé le peuple de Dieu , la Providence a rendu visibles ses voies. Elle a jugé à propos, pour l'instruction des hommes , de faire connaître une seule fois les moyens qu'elle emploie toujours. La théocratie des Juifs nous montre donc comment se fait l'élection des races royales. Dieu , qui s'est réservé le haut domaine sur les peuples, n'a pu leur abandonner le choix de ceux par qui il veut diriger leurs destinées.

Lorsque Bonaparte se saisit du gouvernement

consulaire, tous les écrivains travaillèrent à la restauration de Tédifice social avec une ardeur au-dessus de tout éloge, avec une sorte d'unanimité qui donnait les plus justes espérances. On propageait dans les journaux et dans les écrits les bonnes doctrines littéraires , qui tiennent de si près aux bonnes doctrines de la société. Le siècle de Louis XIV fut goûté de nouveau; et, pour le remarquer en passant, on sentait, sur-tout dans les feuilles quotidiennes, un instinct monarcbique dont il était bien facile de tirer parti , mais que Ton sut tourner habilement au seul profit du despotisme. On n'a pas * vu assez combien Bonaparte a été favorisé par les circonstances; on n'a pas vu assez combien il lui eût été possible de relever l'autel des croyances sociales , dont les débris n'étaient pas encore enfoncés dans la poussière des décombres; et combien on allait au-devant de lui pour l'accomplissement de l'œuvre de la régénération. Il est certain que s'il eût été un homme marqué pour sauver, au lieu d'être un homme marqué pour détruire, il eût été le législateur actuel de fesprit humain. Dieu, en retirant à Bonaparte un pouvoir qui fut essentiellement, et par sa nature, temporaire et conditionnel, ne s'est point repenti , selon la belle expression de lEcriture ; car Bonaparte ne fut qu'un auxiliaire du temps, pour hâter la destruction.

Louis XVIII a eu une tâche bien plus difficile à remplir que celle qui se présentait à Tépoque où finit le régne absurde du Directoire. Louis XVIII , resté le père du peuple, avait à cicatriser la double plaie de la révolution et de l'usurpation. Lorsqu'il est remonté sur le trône de ses ancêtres , les traditions monarchiques s'étaient effacées ; il était obligé d'enseigner de nouveau la liberté à ses peuples , et le temps lui manquait pour consolider la royauté, comme le temps avait manqué à Bonaparte pour consolider le despotisme. L'époque actuelle a cela de remarquable, que le temps manque toujours, ou est toujours sur le point de manquer aux institutions ; tant est violente la force d'expansion des idées nouvelles. Les peuples, par une sorte d'instinct qui ne les trompe jamais, sentaient que le retour de leurs anciens rois était pour eux-mêmes le retour de leurs anciennes prérogatives et de leurs espérances nouvelles; mais ils étaient trop impatients d'en jouir. Nous avons déjà signalé ce qu'une telle situation des esprits a eu de malheureux ; et nous ne devons point revenir sur cette affligeante peinture.

Je n'ai fait qu'indiquer dans ce chapitre la marche progressive de l'esprit humain : ce serait la matière d'un beau livre, qui est au-dessus de mes forces. J'abandonne à la méditation des sages le simple essai que je viens de présenter.

Dans la suite de cet écrit les voies de la Providence nous seront souvent montrées; souvent aussi nous rencontrerons les limites de la liberté de l'homme. Ainsi les aperçus qui font le sujet de ce chapitre trouveront, dispersés çà et là, leurs compléments nécessaires; et peut-être en résultera-t-il un ensemble de doctrines, mais seulement par inductions, et non point dogmatiquement. Quoique le plus souvent plusieurs idées soient conçues en même temps, et dussent marcher de front, cependant Timperfection de nos organes et des moyens qui nous ont été donnés pour exprimer ces idées nous obligée à ne les produire que successivement. G est ce qui me fait désirer que le lecteur arrive jusqu'à la fin de cet ouvrage avant de le juger.

Le génie éminemment allégorique de l'antiquité n'a point échappé à la vaste intelligence de Bacon , mais il n'en a développé qu'une partie. Celle qu'il n'a point aperçue, ou qu'il a négligée, donnerait ici lieu à d'importantes observations : je m'en abstiendrai aussi, parceque je ne veux point être accusé d'être guidé par un esprit de système; mais qu'il me soit permis de puiser, dans le peu que nous connaissons de ce génie allégorique, une hypothèse qui pourra servir à faire mieux sentir, par la suite, plusieurs choses qu'il me serait assez difficile d'expliquer. Je supposerai donc , sans m'arrêter même à

justifier cette supposition, quelque vraisemblable qu'elle soit, je supposerai que, chez les anciens, les initiations ne fussent, à proprement parler, qu\ine imitation de la vie actuelle : l'initié passait par une suite d'épreuves qui servaient à développer ce qui était déjà en lui ; on ne lui révélait point la vérité , mais on la faisait naître de l'ébranlement de ses propres facultés; on né la lui disait point; on la lui faisait trouver, en écartant les obstacles qui s'opposaient à ce qu elle se montrât. Maintenant, si nous retournons la supposition , ne pouvons-nous pas admettre que la vie est une sorte d'initiation qui sert à manifester, dans l'homme, l'être intellectuel et l'être moral? De chaque chose, de chaque état de choses, il sort une révélation. Le spectacle de la nature est une immense machine pour les pensées de l'homme. Les propriétés des êtres, les instincts des animaux, le spectacle de l'univers, tout est voile à soulever, tout est symbole à deviner, tout contient des vérités à entrevoir, car la claire vue n est pas de ce monde. Ce grand luxe de la création, cet appareil de corps célestes semés dans l'espace comme une éclatante poussière, tout cela n'est pas trop pour l'homme, parceque l'homme est un être libre et intellig^ent, parceque l'homme est un être immortel. « Dieu , comme dit Moïse, a fait le soleil, la lune, les astres,

Page 1