‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 4)Chapitre 35 sur 172 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

ceux qui se sont efforcés de faire entrer les faits dans un système allégorique. Tous ont raison lorsqu'ils ne veulent pas s'exclure mutuellement.

Voici néanmoins quelques explications sur ce sujet , et ces explications peuvent être considérées comme des points de doctrine :

Un type de l'homme , c'est l'homme même , l'homme d'un temps , l'homme accomplissant une mission providentielle. Hercule, c'est tout l'homme, Ihomme défrichant la terre, se l'appropriant par la culture, assainissant les marais formés par la retraite des eaux après quelque grand cataclysme; c'est l'homme enfin domptant les forces rebelles de la nature. Chaque grand peuple de l'antiquité a eu son Hercule ; chacun eut sa sibylle.

Les hommes universels, c'est-à-dire les hommes types, sont toujours transformés en hommes nationaux.

Toute la science fut Mercure ou Hermès; tout législateur fut Zoroastre.

Les premiers oracles furent en Grèce ceux de Thémis , et Thémis ne fut autre chose que Gérés législatrice; les lois primitives de l'Egypte furent les poèmes d'Isis.

Les faits universels ont été traduits de la même manière que les hommes universels. Ghaque peuple a eu , si l'on peut parler ainsi , une traduction des

traditions générales du genre humain, qu'il s'est appliquées. La géographie a subi de semblables transformations. Tous les lieux ont eu des noms tirés de leur position réelle, ou de leur position relative. Les désignations d'Hyperboréens , de Gimmériens, et même de Pélasges, furent d'abord des désignations générales de ce genre, qui ont été attribuées ensuite à plusieurs peuples différents. La Méditerranée fut tantôt la mer Egée, tantôt le grand Océan. Deux Hercules, les plus anciens de tous, dont l'un ouvrit les barrières du véritable Océan, dont l'autre forma la vallée que l'homme devait illustrer par tant de créations, nous offriraient peut-être l'emblème d'une grande catastrophe, célèbre dans l'histoire du monde primitif, le naufrage de l'Atlantide; et, toujours par des raisons analogues à celles qui viennent d'être énoncées, le fleuve merveilleux qui descendit pour féconder cette vallée des prodiges, fut appelé tourà-tour Océan, Aigle, Egypte, Nil, c'est-à-dire eau. Le nom d'Hespérie, qui signifie région occidentale, fut successivement porté par l'Epire, par l'Italie, par l'Espagne. Enfin la géographie positive produisit une géographie poétique et idéale ; et chaque nation en qui s éveilla ou l'instinct de la domination , ou celui de la direction des affaires humaines, voulut que la contrée où elle était établie fût en

r(uel(|ue sorte le centre, et comme la représentation du monde entier.

Cette théorie explique beaucoup de choses, et nous aurons souvent occasion d y revenir, de nous en servir comme d'une clef.

Ne soyons donc point étonnés de voir Orphée , si rapproché de la guerre de Troie, puisqu'il passe pour être un des Argonautes, être mis cependant au nombre des génies civilisateurs. Orphée, c'est la raison de ce qui a précédé ; c est la naissance d u monde civil. Gicéron doutait de son existence, et nous savons qu'elle avait été consacrée, même à Rome, par un monument sur le mont Gœlius; nous savons encore que sa statue en bois d'olivier fut présentée à Alexandre. Remarquons toutefois, mais uniquement pour en faire la remarque, qu'Orphée n'a pu être de Thrace, que les Thraces ont été le peuple le plus réfractaire aux idées sur lesquelles repose la véritable civilisation , que les tragiques grecs les peignent comme des barbares , qu'ici sans doute le nom de Thrace est un nom symbolique, ou un nom relatif, appartenant à cette géographie idéale dont nous venons de parler, et qui sera souvent pour nous un sujet d'instruction.

L'ère de Nabonassar, la fondation de Rome, l'institution des olympiades, l'Egypte connue des Grecs, et visitée par eux , tout ce concours de choses

forme un synchronisme général, assez extraordinaire, que Ton s est accoutumé à prendre pour Taurore du monde historique, et qui manifeste, à lui seul , une sorte de spontanéité dans tout le genre humain. Pour le temps qui précède, celui qui doit attirer notre attention en ce moment, nous trouvons un autre genre de spontanéité, et notre chronologie n'est pas obscure sans quelques points lumineux. Le Protée d'Hérodote et des tragiques, c'est-à-dire le Protée des poètes, et le Gétès de Diodore, sont les souverains de l'Egypte, désignés comme contemporains de la guerre de Troie. Ainsi j'ai pu adopter Protée pour un personnage palingénésique de cette époque , et lui appliquer même , non sans motif, ce qui a été dit plus formellement au sujet d'Horus : uHorus, selon Diodore, paraît avoir été le dernier roi participant de la divinité, qui ait gouverné l'Egypte. » Le Protée, au reste, ancien mythe civil, trouvei^ son analogue, sous une forme plus rude et plus sauvage, dans celui de Servius Tullius, que nous aurons à retracer quand il en sera temps ; comme l'inflexible Appius Claudius sera pour nous l'Orphée romain, mais un Orphée d'une nature cyclopéenne, contenant des hommes indomptés par les durs liens du nexus, au lieu de les adoucir par les sons harmonieux de la lyre civilisatrice. Une des significations du nom

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