TOME III
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de la pensée. Ceux qui ne craindront pas de s'y engager après moi verront bien vite que j'ai pris la partie la plus facile de la tâche , et qu'encore je m'y suis dispensé des plus grandes difficultés, ou plutôt que j'en ai été dispensé par la nature et la forme d'une épopée si nouvelle , et j'oserai dire par le fond même de mes idées. En un mot, je ne voulais ni ne pouvais faire un tableau dont le mérite fût l'exactitude des détails, mais tracer un dessin où l'on sentît la physionomie des contours. Je laisse aux autres tous les trésors de l'archéologie et d'une philologie profonde, trésors qui s'amassent pour tous et dont nul à présent ne pourra refuser l'usage.
Ces moyens s'offriront d'eux-mêmes, lorsque, plus tard , au sujet de l'histoire romaine, je voudrai produire une autre sorte de conviction.
Au reste, et il est bon de le dire dès à présent, si j'ai cru pouvoir me dispenser de tant de choses pour la restitution alexandrine de la fable d'Orphée, c!est que mon but était loin de consister dans ces choses.
Je placerai, à la tête du volume suivant, une addition à ces prolégomènes, où je pourrai mieux m'expliquer, parceque le lecteur et moi-même nous serons mieux préparés pour nous entendre réciproquement.
L'époque où Ton place généralement rapparitioii d'Orphée est un peu antérieure à la guerre de Troie, événement qui est considéré en général comme la limite des temps fabuleux et des temps historiques , et qui même participe des uns et des autres. Orphée et Hercule sont contemporains; ils entrent tous les deux dans le dénombrement que l'on fait des Argonautes. Au reste, à cette distance, quoique si peu éloignée, tous les temps sont encore confondus, comme pour dérouter à plaisir les chronologistes scrupuleux. Dans ce passage de l'Orient à rOccident, de l'Asie à l'Europe, à tout moment la perspective change, et trompe sur les plans de la scène que le poëte voudrait peindre, que l'historien voudrait retracer. D'une part, cette direction de la poésie primitive à tout vouloir tourner en allégories, ou plutôt à vouloir constater le fait providentiel ou fatal au lieu du fait humain , c'est-à-dire à négliger l'effet pour la cause; d'une autre part, cette disposition des peuples à localiser, chacun chez lui, les mythes étrangers, et à se les approprier par la transmutation des noms , des lieux et des temps, ont fait un brillant chaos qui se refuse à la lumière philosophique de notre temps , mais où réside cependant une grande lumière, où se trouve un grand foyer de croyances. C'est ainsi que les aventures arrivées à des personnages mythologi-
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ques, et qui furent des types d'allégories, furent appliquées ou attribuées à des personnages héroïques, c est-à-dire demi-historiques ; c'est ainsi qu'une des premières expéditions nautiques, celle des Argonautes, pour les Grecs, a été l'emblème d'une révolution astronomique. C'est ainsi que les divers planisphères ont été, à-la-fois ou tour-à-tour, les archives hiéroglyphiques des annales du genre humain, les pages d'un poëme cosmogonique. C'est ainsi , et seulement ainsi , que s'expliquent Hercule, Osiris, Bacchus. lia Thébes de Béotie est une ville symbolique aussi bien que Troie; cependant ces deux villes ont réellement existé. Les Dioscures , divinités cabiriques , et par conséquent pélasgiennes , sont devenus les deux frères d'Hélène ; Hélène ellemême, avant d'être la perfide épouse de Ménélas , fut le nom de la lune ; et ce nom , qui signifie clarté, splendeur, attribué à la lune, devient enfin un nom propre. Mais je n'ai point à faire l'énumération des personnages, des lieux, des villes, qui sont incontestablement identiques , pour la vue de l'esprit , et qui diffèrent quant à l'existence historique, chronologique, géographique et astronomique. J'aurai trop souvent occasion de m'en occuper par la suite , pour qu'il soit nécessaire d'entrer ici dans les détails, de chercher à concilier les écrivains qui ont embrassé le système historique, et