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Oeuvres de M. Ballanche

Il est un âge où il faut chercher à se rendre compte de l'emploi de sa vie; cet âge est venu pour moi.

Trente ans se sont écoulés depuis que j'essayai , pour la première fois , de me mettre en rapport avec le public.

L'ouvrage que j'imprimai en 1801 , et dont plusieurs bibliographies ont cru devoir rappeler le titre, ne ma rien offert que j'eusse pu être tenté de sauver de l'oubli. Toutefois il est des personnes qui voulurent bien y voir tout un avenir. Aujourd'hui ces juges bienveillants, s'ils ont conservé quelque souvenir d'un livre où Ton ne saurait trouver que des ébauches imparfaites , peuvent se dire jusqu'à quel point leurs pressentiments ont été justifiés.

Avant l'ouvrage que j'indique ici, j'en avais fait un autre qui n'a point été imprimé, et dont le manuscrit n'existe plus.

Élevé au milieu des terreurs de la révolution, et témoin de l'héroïsme de mes concitoyens , j'imaginai de raconter, dans une sorte de composition épique , toutes les circonstances de l'insurrection lyonnaise, en 1 793 , du siège qui en fut la suite, des effroyables

malheurs qui pesèrent sur ma ville natale. Pour avoir la liberté de donner à mon récit la forme et les couleurs du genre que j'avais adopté , je m'étais transporté à quinze siècles dans la postérité , c'est-à-dire que j'avais vieilli de quinze siècles l'événement que je peignais, pour le revêtir à mon gré de tout le prestige de l'antiquité. De plus, j'avais supposé qu'à l'époque où je m'étais placé comme poète, et le moment oùj'écrivais me paraissait rendre trop probable une telle supposition; je supposais, dis-je, qu'à cette époque l'Europe déchue de toutes ses splendeurs, avait, depuis long-temps, accompli toutes ses destinées. Un voyageur, venu du continent de l'Amérique, visitait nos contrées devenues agrestes et solitaires. Il arrive au lieu où deux fleuves, qui s'appelèrent jadis le Rhône et la Saône, se réunissent pour ne former qu'un seul fleuve. Là il trouve un village assis sur les ruines effacées d'une ville florissante et célèbre, dont le nom même a péri. Le village est occupé par des pasteurs qui ignorent l'histoire du magnifique delta où sont établis leurs paisibles héritages. Le voyageur, pendant son séjour, assiste à une fête qui se nomme la fête des Martyrs. Nul, dans tout le pays, ne sait l'origine de cette fête qui se perd dans la nuit mystérieuse du passé. Quelques uns seulement disent qu'elle fut instituée par leurs ancêtres pour consacrer la mémoire de faits éclatants, de grands malheurs, de nobles dévoue-

ments; que la cause de la justice succomba; qu'une race généreuse périt sous les coups dune race cruelle. Ils ajoutaient qu une couronne éclatante avait paru dans le ciel le jour où la fête fut instituée. Le savant voyageur , qui appartient à une civilisation déjà décroissante, étudie les obscures traditions et le peu de monuments qui subsistent. Il retrouve quelques écrits échappés aux ravages des temps et de la barbarie. Les chants populaires, en remontant aux diverses transformations qu'ils ont subies, sont, pour lui, comme des médailles des chants primitifs. De tout cet ensemble de choses, joint aux renseignements historiques qu'il avait auparavant recueillis , il parvient à reconstruire l'ancienne épopée lyonnaise.

Tel était le cadre dans lequel j'avais placé le récit des catastrophes dont j'avais été témoin dans mon enfance. Rien ne manquait à cette composition, car, fidèle aux régies de l'école, je m'étais cru obligé d'inventer un merveilleux. Je n'avais point négligé, non plus, la ressource des anciens souvenirs historiques. Plancus ne m'avait point paru un fondateur digne de Lyon, et je n'avais pas craint de créer, à mes risques et périls , une fable de Lugdus imposant sou nom à une ville destinée par moi à tant de célébrité. On peut bien penser que la sanglante défaite d'Albinus par Sévère , et le saccagement de Lyon , qui en fut la suite, n'avaient pas été oubliés. Je pré-

sentais sans doute Albinus comme succombant pour une cause juste ; et , en effet, il s'était déclaré pour le sénat romain. Lyon, ville fidèle, eut à supporter toute la colère du vainqueur. Je n'avais pas oublié, non plus, les persécutions atroces gu essuyèrent les premiers chrétiens dans cette métropole d une des Gaules.

Un ouvrage fait au sortir de l'enfance, la tête toute pleine de Virgile et de Lucain, ne devait avoir en lui aucun moyen d'être réformé ; mais enfin on me pardonnera de consigner ici une première pensée patriotique qui doit mètre restée chère.

Ainsi cette poésie du jeune âge fut, pour moi , une poésie toute funèbre et toute terrible. Ainsi je construisais danslavenir l'histoire du présent, comme, plus tard, je devais m'essayer à reconstruire le passé lui-même. Le voyageur que j'amenais de l'Amérique, contrée où toutes les initiations sociales avaient été pressées et interverties, venait, sur les ruines de Lyon, étudier les civilisations dont la marche avait été régulière et progressive ; il venait faire ce qu'un jour je me sentirais appelé à tenter sur l'Aventin, le Mont-Sacré , et le Janicule.

Mais puisque je n'ai pas craint d'entrer dans quelques confidences, je vais m'en permettre encore une. Plein d'admiration, et j'oserais dire d'amour et d'enthousiasme pour le beau génie de Rousseau, j'avais cependant résisté à ses paradoxes. Sa brillante dia-

lectique ne m'avait pas entièrement caché le rhéteur. Je fis une réfutation du Contrat Social, travail dont il ne reste rien, et devenu sans intérêt. Il n'y avait là de remarquable que le mouvement d'indépendance qui me portait à combattre des principes rendus vivants, tout-à-coup tirés de la spéculation pour passer à une application quelquefois si violente et si funeste. Je me désolais que Troie tout entière eut été livrée aux flammes, et qu'on n'eût pas sauvé un seul palladium. Il m'est bien prouvé à présent que la théorie sur laquelle repose l'Essai sur les Institutions sociales , publié en 1 8 1 8 , est très ancienne dans ma pensée.

Entre les écrits destinés à rester inconnus, dont je viens de parler, et l'Antigone^ par laquelle je commence cette publication définitive, il s'est écoulé plus de dix ans qui n'ont laissé aucune trace , si ce n'est celle d'avoir appartenu à l'Académie de Lyon : cette compagnie savante avait bien voulu, dès 1802, m'admettre dans son sein.

Les Fragments placés à la fin du présent volume marquent une époque de ma vie, fort triste. Ils furent écrits dans un moment où j'étais loin de songer, en aucune façon, à prendre une place quelconque dans l'opinion; je croyais être certain que je devais me contenter de méditer en silence jusqua la fin. Ces Fragments ont donc eu cette sorte d'influence, qu ils ont été , pour moi , une occasion tout-à-fait involontaire de reprendre la plume.

io PRÉFACE GÉNÉRALE.

Je fis , vers le même temps , une nouvelle d'Inès de Castro, qui s'est égarée; si elle existait, je pense qu'elle devrait être exclue de la présente publication. Mais Inès, par la seule analogie qui pût me frapper alors, celle d'un malheur profond, et d'une mort innocente, me conduisit à Jeanne d'Arc. Je compris bientôt qu'un tel sujet ne pouvait être atteint que par l'épopée.

Après les batailles de Créci et de Poitiers, la prise de Calais, les troubles de la Jacquerie, la minorité si tristement orageuse de Charles VI, le régne désastreux d'Isabelle de Bavière, les sanglantes factions des Bourguignons et de Armagnacs, ne diraiton pas que c'en est fait du royaume des Lis? Charles déclaré incapable de régner, Henri VI couronné à Paris: qu'un tel ordre de choses subsiste, et les destinées de la langue française avortent, et le génie français périt avant d'avoir pu se développer. Ainsi donc la France était sur le point de perdre ses traditions, son individualité nationale. La couronne replacée sur la tête de Charles VII était donc un événement qui tenait à l'existence intime de la nation française, puisque, par la force même des choses, Charles représentait tout l'avenir du génie français. Il ne faut donc point être étonné si la Providence a jugé nécessaire d'aider à la solution du problème. Ne savons-nous pas que la Providence tient en réserve des moyens pour agir plus directement sur les

affaires humaines, lorsque les affaires humaines en sont à ce point d'abandon et de misère? Ces moyens , toutefois, ne sont pas pris hors des lois générales de l'humanité.

Je ne sais si, à 1 époque où je m'occupais de ce sujet tout national, il m'aurait été donné d'envisager en face le genre de merveilleux qu'il contient ; d'expliquer deux grands mystères , à savoir l'identification d'une dynastie avec un pays, et la faculté si peu définie attribuée aux sibylles; je ne sais s'il m'aurait été donné de sonder les voies de l'inspiration céleste, de dire pourquoi la France, arrivée sur le bord de l'abyme, ne devait pas y tomber. Mais je n'aurais sans doute pas manqué de faire prévoir que la mort de la vierge pure et magnanime devait être vengée par des calamités, car ce ne peut être en vain que les nations souffrent que l'on immole leurs prophètes. Charles VII laissa périr l'héroïne qui l'avait fait sacrer à Reims, et la mort de ce faible roi fut misérable.

Je n'avais pas alors médité autant que je l'ai fait depuis sur l'épopée historique, non plus que sur l'épopée primitive, celle qui précède l'histoire. Je renonçai à Jeanne d'Arc pour Antigone; et l'Antigone, après plusieurs années d'un travail que rien ne m'obligeait de hâter, fut achevée en 181 4- Ce fut à Rome que j'écrivis, en i8i3, la fin du sixième livre, sous les yeux de la noble exilée, à qui je devais dédier, un jour, la Palingénésie.

i2 PRÉFACE GÉNÉRALE.

Après F Antigone, j'imaginai une composition d'un genre tout-à-fait nouveau : elle se serait nommée l'Atlantide.

Voici quelle était la pensée fondamentale.

Je partais de la donnée de Platon. Peuple primitif: langue de ce peuple; ses institutions; sa poésie et sa littérature ; traditions générales du genre humain.

On comprend comment cette première inspiration, en se fixant, est devenue l'Orphée, destiné lui-même à représenter l'épopée antérieure à l'histoire, l'épopée vers laquelle il faut remonter pour atteindre aux dernières limites de l'horizon historique.

L'Orphée était dessiné d'un bout à l'autre, je voulus le faire précéder d'une préface. Cette préface s'est étendue , et est devenue un ouvrage. Telle est l'origine de l'Essai sur les Institutions sociales , que j'ai publié en 1818, et qui entrera dans le second volume de la présente publication.

Maintenant, je crois devoir donner ici trois fragments de divers écrits qui n'ont point été achevés, et qui serviront à marquer, mieux que je ne l'ai fait ci-dessus, la route par où j'ai passé.

PRÉFACE GÉNÉRALE. i3

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