D'UN PLATONICIEN
RACONTÉE PAR UN DE SES AMIS (i).
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Philoclès était assis au pied du platane. Polydore debout attendait en silence le récit du vieil aveugle. Voici donc ce récit qui devait exercer une si grande influence sur les destinées de l'aimable et vertueux jeune homme, le voici tel que Polydore se plaisait à le redire lui-même , dans la suite , à ses enfants.
« Timagène n'eut jamais de disciples , mais il eut quelques amis. Je me suis souvent entretenu avec lui du divin Platon et du sage Socrate. Timagène vivait sous le régne des sophistes qui perpétuaient encore, en apparence, l'ancienne célébrité de la Grèce, mais qui déshonoraient en effet la raison humaine. Après avoir visité les différentes contrées
(i) C'est le commencement d'un ouvrage qui devait avoir pour titre la Foi promise aux Gentils, et qui aurait été une peinture du inonde à l'époque où le christianisme parut sur la terre.
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de la terre , il était revenu dans sa patrie , plein des choses extraordinaires qu'il avait recueillies. A cette époque Athènes, qui n'avait pu être délivrée par Olympiodore, lui élevait une statue pour prix des généreux et vains efforts de ce dernier athlète de la liberté grecque. Bientôt cette statue elle-même fut renversée. Timagène pleura sur un peuple désormais condamné à l'ignominie , à l'ignorance et à la servitude la plus honteuse, sur un peuple à qui il ne restait pas même le triste choix de ses oppresseurs. Retiré dans une petite habitation sur les bords de la mer, il cultivait son jardin comme Alcinoiis; et les journées de l'automne de sa vie s écoulaient dans l'amertume des regrets. Cependant l'époque de sa mort ne pouvait plus être éloignée, l'âge commençait à glacer son sang ; il atteignait son dix-huitième lustre. Ses amis voyaient bien qu'ils ne pouvaient pas espérer de le conserver encore long-temps; et cette idée venait souvent les affliger au milieu de leurs entretiens. Timagène ne ressentait aucune tristesse de l'approche du terme fatal, et il disait: «Je « vais restituer à la nature ce qu'elle m'a prêté un « instant , mais Dieu a mis au-dedans de moi une « ame immortelle. » Je ne puis me rappeler sans un saisissement profond les choses admirables qu'il nous disait alors , et la manière sublime dont il commentait le Phédon et le Songe de Scipion. Hélas ! c'était le chant du cygne ; et plus le sage approchait de sa
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fin , plus ses discours acquéraient de cette majesté et de cette éloquence persuasive qui vont à Famé. Je crois qu'une intelligence supérieure était venue habiter le corps usé de l'irréprochable vieillard, pour le rajeunir, et pour rendre les oracles de Dieu même par cette bouche qui ne fut jamais profanée.
«Un jour de printemps, Timagène entouré de ses amis, leur dit: «Si j'en crois un songe pareil à « celui du grand Scipion , voici la dernière fois que «je jouirai du plaisir de vous voir, et de m'entretenir « avec vous. » Ses amis effrayés le prièrent de ne point ajouter trop de foi aux rêves de la nuit. Il leur répondit en souriant : « Un génie que j'ai pris pour « le génie de la mort s'est approché de moi, et m'a « raconté l'histoire du phénix. Il a su me convaincre « qu'il me reste seulement une journée pour con- « struire le bûcher symbolique où doit être con- « sumé tout ce que j'ai de mortel. Ce n'est cepen- « dant pas aux révélations des songes que mon esprit « s'attache , mais il me semble que mon ame aspire « plus que jamais à une autre vie. Écoutez donc les « pensées qui m'ont occupé. Soit l'idée de ma fin , qui « ne peut pas être éloignée, soit une inspiration par- «ticulière, je me sens pressé de vous parler avec « la même solennité que si c'était pour la dernière « fois. »
« A ces mots , le visage de Timagène devint si auguste, et reçut si bien je ne sais quelle empreinte
divine, que tout sentiment pusillanime et terrestre fut dompté parmi nous. Ces paroles du vénérable vieillard , paroles qui devaient être en effet les dernières, furent écoutées en silence, et avec une émotion religieuse. Je les ai recueillies, et tellement gravées dans ma mémoire , qu'il me semble encore , même en ce moment, quelles retentissent toujours à mon oreille.
« J'ai vécu, dit Timagène avec un calme tout « céleste, j'ai vécu dans un siècle où la multitude et « la rapidité des événements augmentaient bien vite « les trésors de l'expérience. Dès mes jeunes années, u j ai atteint la vieillesse de la raison. Des malheurs u de tous les genres ont éprouvé mon courage, et je « n'ai point à me plaindre de la constance de la force tune. Chassé de mon pays que j'avais servi de toutes « mes facultés, je me mis à voyager. Sans doute, si « j'eusse voulu obéir, j'aurais pu demeurer à Athènes; « mais je préférai m'éloigner pour quelque temps ce de ma malheureuse patrie. J'ai étudié les mœurs et « les coutumes des différents peuples , de ceux qui sont ce civilisés , et de ceux que nous appelons barbares. ce Je me suis instruit de leurs traditions historiques et ce religieuses ; j'ai voulu connaître leurs cultes et le e motif ou l'origine de leurs cérémonies. Je me suis ce initié dans la doctrine des sages, et j'ai comparé ce les sectes philosophiques entre elles. J'espérais u trouver la vérité : la recherche de la vérité était le
« but de toutes mes démarches, de toutes mes cour- « ses, de toutes mes études.
« Je ne vous raconterai point de nouveau ce que je « vous ai raconté si souvent. Le temps me presse , et « il me semble que Dieu lui-même m'appelle auprès « de lui. Ah ! c'est là sans doute qu'enfin je trouverai «le repos et la vérité, car 1 esprit de l'homme ne « peut se reposer que dans la vérité. N'avons-nous « pas assez discuté les doctrines secrètes et publiques m des plus fameux sanctuaires , des plus célèbres « écoles? Ne nous sommes-nous pas assez entretenus « de nos doutes et des hésitations de notre raison? « Mais, il vous en souvient, nous nous plaisions sur- « tout à l'étude de la religion et des mœurs de la na- « tion juive. Là seulement les sages pensaient comme « la multitude ; et la multitude était indocile. Nous ne « cessions d'admirer cette pensée vivante de Dieu « conduisant le peuple comme par la main, pour le « tirer de la maison de servitude ; de Dieu parlant « aux chefs du peuple; de Dieu donnant des lois au « peuple. Au milieu de tous les prodiges dont la « nation juive s'entoure, au milieu des traditions merveilleuses dont elle se dit dépositaire, nous reve- « nions toujours à cette croyance qui consiste dans « l'attente d'un Réparateur ; croyance admirable , « ailleurs, du petit nombre, là, de tous.
« O combien de fois nous avons senti le besoin « de la nature humaine à ce sujet! combien de fois