LIVRE V
rcur, niais ils continuent de combattre. La soif du sang fraternel n'est point apaisée par tout le sang fraternel que les misérables viennent de répandre. Leur fureur ne connaît plus de bornes. Tous les sentiments de la nature sont enfin morts dans leurs cœurs: leurs forces sont triplées. Bientôt le combat prend un caractère solennel, sombre et farouche. Ce n'est plus de la rage, c'est une sorte de calme mille fois plus affreux. Ils ont oublié qu'ils sont frères ; ils ont oublié qu'ils sont ennemis : ils se battent sans colère, sans acharnement; ils se cherchent, ils s évitent, ils ne se perdent point de vue; ils choisissent les endroits où ils veulent se frapper, ils parent les coups, ils méditent des ruses: on les prendrait pour les champions d'une autre querelle. Ils sont devenus impassibles comme la justice des Dieux, dont ils exécutent en ce moment les redoutables arrêts. Telle, sur les bords de la Tauride, la prêtresse dune Divinité cruelle enfonçant le couteau sacré dans le sein des malheureux que le naufrage lui a livrés : elle sent toujours murmurer au fond de son cœur cette douce pitié qu'inspire la nature pour nos semblables; mais, accoutumée à ce funeste ministère, elle obéit; et ni la révolte de tous ses sens, ni les cris de sa victime mourante, ne peuvent la détourner de son barbare devoir. Tels paraissent les coupables fils d'OEdipe, accomplissant
en silence, à l'égard l'un de l'autre, le châtiment qu'ils ont mérité tous les deux.
« Cependant quelques soldats de Thébes et d'Argos, attirés par le combat des deux chefs qu'ils ne connaissaient point encore , se sont approchés. «Dieux! s'écrient -ils aussitôt, c'est Etéocle! c'est «Polynice!» Une voix furieuse se fait entendre à l'instant; c'est celle de Polynice, qui demande un trône ou la mort. «Tiens, répond Etéocle, tu auras « la mort. » En effet , il enfonçait son épée tout entière dans la gorge de l'exilé. L'infortuné ne réclame plus un trône; d'une voix suppliante il implore un tombeau , qui lui est refusé avec une ironie amère. Mais Etéocle lui-même ne peut plus céder un trône, ni refuser un tombeau; en se précipitant sur son frère pour lui porter un dernier coup, il est tombé sur le fer de Polynice, qui avait recueilli tout ce qui lui restait de force pour immoler son frère, et lui arracher une victoire dont il ne devait point jouir. La poitrine d'Étéocle est ouverte par une large blessure. Ainsi périrent les fils d'OEdipe. Les soldats de Thébes et ceux d'Argos, pleins d'effroi, sans songer à s'attaquer, sans songer à enlever les cadavres des parricides , se retirent en gémissant. Le ciel alors reprend sa sérénité.
« Quelques uns assurent qu'on avait ouï pendant le combat des deux frères un son lugubre et pro-