LIVRE I. 6î
« OEdipe était agité de mille sentiments divers. Les prestiges de la gloire s'évanouissant peu à peu dans son ame, il sentait naître une sorte de tristesse qu'il ignora jusqu'alors; car les illusions de l'orgueil l'avaient toujours abusé sur l'obscurité de sa destinée: mais, aujourd'hui, mille circonstances de sa première jeunesse viennent s'offrir à son esprit , pour lui prouver, d'une manière confuse , qu'il n'était point né de Mérope, et que Polybe n'était pas son père. Moi-même, il me semblait que ma couronne de laurier s'agitait sur ma tête. Un frémissement intérieur faisait trembler tous mes membres ; le poids du passé et de l'avenir oppressait mon ame. Je saisis , à mon tour, ma lyre ; mais , craignant de ne pouvoir en tirer que des sons lugubres, je la donnai à Daphné : «Tiens, ma fille, lui dis -je, « voici la lyre d'Amphion ; nous sommes tous ici en « proie à la puissance de sinistres pressentiments , « reporte notre pensée sur de riantes images. »
« Daphné prit aussitôt l'instrument harmonieux dont les accords élevèrent jadis les murs sacrés de ThèLes. A l'instant même une pâleur mortelle vint flétrir sur son visage les roses de la jeunesse. Elle voulait repousser la lyre d'Amphion ; mais il n'était plus en son pouvoir de résister au Dieu de Délos : elle se mit à chanter une invocation à Némésis.Tous les convives étaient muets de crainte , d étonne-
ment ; et de grosses larmes roulaient dans tous les yeux.
« Némésis, disait-elle, divinité douce et terrible, « écoute ma voix , laisse-toi fléchir. La Pudeur fut «autrefois, sur la terre, ton aimable compagne; « vous étiez toutes les deux vêtues de blanc. Tu te « mêlais aux assemblées des hommes ; la Pudeur « présidait aux fêtes où les femmes étaient appelées. « Mais , hélas ! à présent vous habitez le haut Olympe , « et vous ne venez plus nous visiter que rarement. « Autrefois, ô Némésis! tu entretenais chez les mor- « tels des pensées de modération et d équité ; tu leur « apprenais à pratiquer la justice, à ne point abuser « dune heureuse fortune , à ne pas se laisser abattre « par le malheur. Tu empêchais l'orgueil de naître « dans les cœurs superbes; tu excitais la compassion « pour l'infortune. Tu avais en ta puissance le re- « pentir qui suit la première faute ; les prières hum- « blés et touchantes formaient ton cortège. Aujour- « d'hui , ô Déesse ! tu es chargée par les justes Dieux « de récompenser et de punir, d'égaler le châtiment « à la faute, de répartir entre les hommes les plai- « sirs et les douleurs , d'abaisser l'orgueil. Tu ne per- « mets pas que les succès durent long-temps, parci ceque la prospérité amollit la force de lame. Tu « traînes à ta suite et le malheur qui instruit l'homme, « et le remords qui le déchire. Aujourd'hui , terrible