‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 13 sur 217 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

« Némésis, armée de chaînes de fer, tu garrottes et « le coupable, et le fils du coupable; tu écrases l'in- « jure altière sous tes pieds; tu te promènes dans la « solitude , pour chercher les traces du sang répandu « en secret, et qui n'a pas été vengé. Tes yeux sont « continuellement occupés à rechercher le crime « impuni. Quel est cet enfant condamné à mourir? « Abandonné sur le sommet du Gythéron , les pieds « percés et traversés dune courroie, suspendu ainsi « aux branches d'un arbre , pour devenir la proie « des bêtes féroces , ses cris lamentables attirent un « vieux berger, qui le délivre. O Dieux ! ne vois-je pas « ce même enfant, nourri par pitié dans une cour « étrangère , courir avec impatience au-devant de «ses tristes destinées? Déesse vengeresse, Némésis, « est-ce toi qui guides ce bras parricide? Jeune pré- *< somptueux , tu te confies en ta force! tu insultes à « la faiblesse d'un vieillard , et tu l'immoles à ton « brutal emportement ! Mais quelle est cette victoire encore plus funeste? Une vierge ne saurait « raconter la suite de cette épouvantable aven- « ture. »

« Daphné ne peut ajouter une seule parole ; et sa lyre continue de rendre des sons qui semblent des gémissements étouffés. N'avez-vous jamais entendu dans les forêts le murmure précurseur de l'orage? Un bruit sourd gronde dans le lointain : tout-à-coup

ce bruit cesse , et l'on n'entend plus que le frémissement des feuilles qui continuent d'être agitées , sans qu'il y ait le moindre souffle dans l'air. N'avez-vous jamais éprouvé de ces songes pénibles pendant lesquels vous voyez un glaive suspendu sur votre tête , ou un abyme ouvert sous vos pas? Ces images suffisent à peine pour vous faire comprendre ce qui se passait au fond des cœurs. Il y avait là comme une odeur de sang et de mort ; les murs eux-mêmes paraissaient menaçants : on eût dit qu'ils voulaient prendre la parole pour révéler quelque crime, ou annoncer quelque malheur. Jocaste semble être parvenue à sa dernière heure. Antigone et Isméne versent des ruisseaux de larmes. Étéocle et Polynice, les yeux enflammés de courroux, adressent à ma fille un discours outrageant. OEdipe cède à l'anxiété qui le tourmente. « Vieillard, me dit-il d'un ton où i respirent et la menace et l'effroi , vieillard , est-ce c toi qui as enseigné à cette jeune prêtresse d'Apolc Ion ce langage mystérieux qui me glace d'horreur? « Ta fille est-elle comme un autre Sphinx, dont je < doive deviner les funestes énigmes? »

« Alors, m'efforçant de cacher le trouble qui m'agitait moi-même, je lui répondis: «Prince, ne « cherchez point à démêler votre destinée; laissez-la « enveloppée de ce voile qui ne peut se soulever sans « vous livrer à mille tourments. OEdipe, cette curio-

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