‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 121 sur 217 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

sent quelque regret de la voir sitôt lui échapper. Il lui semble que, quitte envers sa famille, elle pourrait désormais vivre pour elle-même. Elle pense avec amertume à Hémon, noble choix qui lui fut indiqué par le malheur. Une douleur intime et profonde réveille en elle tout ce qui peut y rester de faible. Elle va mourir, elle en est certaine ; mais elle ignore quel supplice lui est réservé. Elle craint que la vengeance trompée ne s'étende sur elle après sa mort , et que la sépulture ne lui soit encore refusée. Quel courage eût pu soutenir de telles idées, un tel état d'abandon et de délaissement? Cependant elle est rassurée par les dernières paroles d'OEdipe mourant; et elle se plaît à répéter en elle-même tous les discours de son père. «Telles sont, se di- « sait-elle , les choses sublimes qu'il me racontait « sur les rivages de l'Aulide ; tels furent ses adieux « sur le Gythéron. »

« Il n'est que trop vrai, Antigone est condamnée à mourir; et de quelle mort, grands Dieux! Elle sera enfermée dans une caverne, un pain et un vase plein d'eau seront mis à ses côtés. Gréon croit éviter ainsi tout reproche d'impiété, et se soustraire à cette sorte de souillure qui atteint le juge lorsqu'il déclare qu'un coupable mourra de faim, séparé de la société des hommes. L'entrée de la caverne sera scellée par une pierre énorme. Tel est l'arrêt

du roi : cet arrêt est confirmé par le trop faible sénat de Thèbes.

« Antigone est tirée de sa prison pour marcher à la mort: douce victime, elle allait à son dernier asile sans faire entendre une seule plainte. Affaissée sous le poids de tant de maux, elle forme avec peine ses pas. C'est la force et non le courage qui lui manque. Un soldat la soutient en gémissant. Mais la vierge pudique regrette de n avoir point, comme dans les jours où elle voyageait en suppliante, un long voile pour cacher son visage charmant, baigné de larmes. «Hélas! disait-elle à ses « gardes, je n aurai donc pas la douceur dembras- « ser une dernière fois ma sœur Isméne ; je ne verrai «point, avant de mourir, la compagne de mon « enfance, la fille de Tirésias! Sans doute, ajoutait- « elle ensuite, sans doute il vaut mieux que je su- « bisse mon sort dans la solitude. » Le soleil éclairait de ses derniers rayons les sommets du mont Phicéus. « Lumière du jour, disait-elle alors, je nai « plus à jouir que quelques instants de tes bienfaits! Ah! je respire encore l'air des vivants! Je « ne tarderai pas de retrouver les déplorables au- » teurs de mes jours, et mes deux frères malheu- «reux; peut-être pourrai-je leur être de quelque « secours dans le sein des royaumes sombres. Cet « anathème qui pesait sur le sang dOEdipe, cet

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u auathème terrible ne se prolongera pas au-delà « de cette vie passagère. La mort aura tout purifié! « Et ma désobéissance, trop punie , sans doute, aura « du moins permis à Polynice de se réunir avec sa « famille. J'aurai fini son exil. »

« Pendant quelle parlait ainsi, on arrive à la caverne. La vierge sublime y entre ; un soldat y entre avec elle , dépose à ses pieds le vase plein d'eau , et le pain , dernier aliment accordé à la fille d'OEdipe. Il y joint une corbeille de fruits, et il se retire en versant un torrent de larmes. Ensuite , pour obéir aux ordres cruels qui lui sont donnés, il roule devant lentrée de la caverne une pierre énorme.

« Le bruit de l'arrêt qui condamne Antigone à mourir de faim ne tarde pas de se répandre dans la ville. Ismène, qui était retenue dans son appartement par des gardes , est saisie d'un violent désespoir : maintenant elle se reproche sa faiblesse ; elle s'estimerait heureuse de partager le sort de sa sœur. Elle parvient enfin à s'échapper, et elle accourt auprès de ma fille Daphné. Toutes les deux, avec leurs jeunes compagnes et quelques mères vénérables , se rendent auprès de la caverne. Hélas ! aucune d'elles n'ose concevoir la pensée de chercher à enlever la pierre qui en ferme l'entrée, tant était grande la terreur qu'imprimait le caractère inexorable de Gréon ! tant le respect pour une

loi avait aussi quelque chose de religieux et de terrible ! D'ailleurs il ne fallait pas de faibles bras pour accomplir un tel dessein; et des gardes, dispersés çà et là , semblaient surveiller de loin le tombeau de la vierge magnanime.

«Alors commencent les entretiens de la mort. Antigone, reconnaissant la voix de sa sœur, celle des compagnes de sa jeunesse et des mères vénérables, éprouva une vive joie. Elle parlait aux jeunes filles des jeux de l'enfance, elle parlait aux mères des , révélations dune autre vie. «Ma sœur, disait- « elle ensuite, et toi, Dapbné, je vous en conjure, « n'amollissez pas mon courage par vos plaintes touu chantes ; chantez alternativement les hymnes de « l'Aonie: les accents des Muses suspendent les peines « de lame; ils adouciront ce que les derniers in- « stants ont de trop funeste. » Elles chantaient pour obéir à Antigone ; mais elles chantaient en pleurant. Antigone, du fond de la caverne, répondait à ces doux refrains qui avaient été faits pour les jours de fête. Et lorsque les chants cessaient, on entendait un concert de gémissements. Antigone demandait de nouveaux chants; elle y répondait toujours: ensuite revenaient les entretiens de la mort. Voici quelques unes des paroles d'Antigone :

« Souvenirs de la vie, éteignez-vous en moi. Fleurs « des prairies, déjà depuis long-temps vous n'aviez

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