LIVRE VI
« exécutez les ordres qui vous sont donnés ; mais je « vous blâme d'outrager un mort. Il fut le fils de «Votre roi; il devait être un jour votre maître. « Quant à moi , infortunée ! je suis la sœur du « proscrit. Du moins vous me permettrez de ras- « sasier ma douleur par la vue de ce corps ina- « nimé. »
«A ces mots, sans attendre la réponse des gardes, et, profitant de letonnement dont ils sont frappés , elle s'élance auprès du cadavre. En même temps elle détache à la hâte le long voile qui couvre sa ruble figure, et jette ce voile pudique sur le corps de son frère. Puis, s'inclinant sur le visage de ce frère chéri, Antigonele baigne de larmes, et lui adresse de touchantes paroles , qui eussent ému lame la plus farouche. «O mon frère! disait-elle «ensuite à voix basse, non ta sœur ne souffrira « pas que tu sois exilé des royaumes sombres , « comme tu las été de ta patrie et du trône de tes « pères ! » En parlant ainsi , elle avait pris , à la dérobée , une poignée de poussière dont elle parsemait le corps dePolynice. Les gardes veulent la retenir, mais ils n'osent porter la main sur la fille des rois. D'ailleurs un respect religieux pour le devoir qu'elle accomplit en cet instant les contient comme malgré eux. Le souvenir des vertus d'Antigone , de son dévouement pour son père, leur inspire aussi un
sentiment d'admiration qui les fait hésiter sur ce qu'ils ont à faire. Enfin ils la conjurent d'avoir pitié d'elle-même, et de ne point s'exposer à la mort.
« Elle , pendant que les gardes délibèrent entre eux, va puiser un peu d'eau à une fontaine qui coulait non loin de là. Elle lave la blessure de Polynice , place une boucle de ses cheveux sur la poitrine de l'infortuné , et , sur son front, une fleur de lotos, symbole de la vie future. Elle jette encore une seconde et une troisième poignée de terre autour du corps, et lui crie un dernier adieu. Maintenant elle est satisfaite; la cérémonie expiatoire est accomplie , les mânes plaintifs de son frère sont apaisés. Au moment où elle allait se retirer , deux des gardes se placent à ses côtés pour la conduire dans la ville, et de là au palais de Gréon. Elle marchait sans crainte entre les deux soldats : le visage de la vierge magnanime était à découvert , car elle avait laissé son voile sur le corps de Polynice.
« Le sort d'Antigone ne fut pas long à être décidé. Elle habite quelques instants encore la prison où elle avait déjà été enfermée pour soigner la dure captivité de son père. Elle sait qu'elle n'a point de grâce à attendre. Elle commence à se familiariser avec les idées de la mort. Hélas! la vie n'avait eu jamais aucun charme pour elle; et néanmoins elle