‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 133 sur 217 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

soif d'outrages, comme d'autres ont soif de consolations. Trompé encore dans cette attente, il en éprouve un reste de joie qui devient à l'instant même un surcroît de douleur. Immobile, les regards fixes et sans larmes, il garde un silence terrible. De temps en temps il jette des cris affreux , comme les rugissements d'un lion blessé à mort, er ces cris sortent du fond de sa poitrine sans agiter ses lèvres. On dirait un homme que les Dieux, par pitié, ont changé en marbre, dans le moment du plus violent désespoir.

« Alors tous les pleurs furent taris, tous les sanglots cessèrent. Quelle douleur, en effet, ne devait pas se perdre dans cette douleur immense et sans bornes?

« Isméne et Daphné n'avaient pris aucune part aux chants de l'épithalame funèbre : elles étaient confondues dans la foule, et elles pleuraient avec la multitude. La présence du roi, enchaîné ainsi par les remords cruels, ne les avait point distraites de leurs amers regrets : elles continuaient de faire entendre leurs plaintes touchantes. Néanmoins Isméne considérait avec effroi, sur la figure farouche et immobile de Gréon, ce formidable caractère dont le ciel marque les sacrilèges; car le mépris pour le malheur est une odieuse impiété qui ne reste jamais impunie. >>

Tirésias, à ces mots, s'arrêta; et toute la famille du puissant monarque de l'Asie, ainsi que le roi luimême , restèrent plongés dans le silence le plus profond.

Tels étaient les récits du devin aveugle dans les palais de Priam. Et cependant quelques pressentiments funestes commençaient à faire germer les inquiétudes au fond des cœurs. Les graves leçons que le vieillard thébain mêlait à tous ses discours , bien plus encore que les vagues prédictions de la belle Cassandre, réveillaient dans les âmes la crainte du châtiment pour la justice outragée, pour l'hospitalité trahie. Hélas! des bruits menaçants vont éclater tout-à-coup : le cri de la guerre retentira en même temps et dans les vallées de laThessalie, et sur les rives del'Eurotas, et parmi les îles nombreuses de la mer. Déjà les nations de la Grèce, qui sortent à peine des combats terribles, se préparent à de nouveaux combats non moins terribles. Les fils de ceux qui ont péri devant Thébes seront aussi vaillants que leurs pères , et trouveront , dans les plaines de Troie, des héros également redoutables. Les jours d'Ilion s'approchent, ses destinées vont finir : de ses cendres naîtra un nouvel empire, qui long-temps, à son tour, agitera le monde. Ainsi les peuples se succèdent les uns aux autres sans rencontrer le repos ; ainsi les générations naissent et meurent au

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