‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 134 sur 217 · tome r · texte numérisé non relu

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Lorsque je formai le projet de peindre Antigone, jetais bien loin de ne vouloir retracer que d'anciens malheurs, des malheurs qui, depuis Eschyle jusqu'à nos jours, n'ont jamais cessé d'attrister la Muse tragique. Ces calamités devenues triviales, cette inflexibilité d'un destin aveugle, tous ces lieux communs qui sont comme un reste déplorable de l'héritage d'OEdipe , auraient peu mérité, sans doute, qu'on s'en occupât encore pour les présenter sous un jour nouveau. Mais, il faut bien le dire, les traditions que j'ai entrepris de rassembler ici ont été , depuis les poètes grecs, à-peu-près entièrement méconnues. On a refusé d'y voir l'histoire même de l'homme, l'histoire de ses misères, de ses faiblesses, de ses courtes et trompeuses félicités , de ses longues douleurs, de ses chagrins amers, de ses tristesses infinies : on a refusé aussi d'y voir le développement des plus hautes pensées et des sentiments les plus généreux ; car le malheur est une belle révélation de l'homme moral.

L'antique énigme du Sphinx dénonce un être qui n'a qu'une voix, et qui n'est debout qu'un instant. N'est-ce pas là tout l'homme? N'est-ce pas là

cet être qui ne sait que gémir, et dont la vie, sans durée, se perd, pour ainsi dire, entre deux enfances misérables? Il marche par des chemins obscurs en s'avancant vers un but qu'il ignore. Souvent il desire ce qu'il devrait éviter; souvent il forme des projets qui trompent son attente, lors même qu'ils ont succédé selon ses vœux. Ses pas sont incertains, ses passions l'égarent, et sa prudence elle-même lui tend des pièges cruels. Quelquefois encore il croit ne commettre que des fautes, et c'est de grands crimes qu'il s'est rendu coupable : leçon rare, mais terrible, qui lui est donnée pour lui enseigner à conserver son cœur toujours innocent! Tel fut OEdipe. Mais cet homme du malheur , cet homme que l'antiquité regardait comme l'emblème des destinées humaines, ce roi de l'énigme, eut des enfants , qui vinrent en quelque sorte compléter une telle vie. Nous voyons ses fils , héritiers malheureux de son ambition, de son orgueil, de son caractère inflexible , se disputer, à main armée , le trône de leur père. Ses filles, colombes gémissantes, méritèrent d'avoir les belles qualités qui le firent distinguer parmi les hommes : elles eurent quelque chose de son brillant génie, et tout-à-fait son goût pour les choses honnêtes et pour la vertu. Antigone seule reçut en partage la magnanimité d' OEdipe, et l'élévation de ses sentiments: elle eut, de plus, cette

douceur et cette patience qui aiment sur-tout à s'approcher du cœur des femmes; elle eut cet oubli de soi-même, qui met le comble à toutes les vertus héroïques : aussi Antigone est-elle, au milieu dune famille si funeste , et parmi les calamités de sa patrie, tantôt comme une divinité secourable qui encourage et console, tantôt comme une victime pure qui expie les fautes des autres. Nous ne sommes donc point isolés sur cette terre de deuil ; non , Dieu jamais n'abandonna sa noble créature : à côté des erreurs, de l'infortune, même de l'opprobre, il plaça l'innocence , la vertu , le dévouement ; et l'homme , ce roi détrôné, traverse son exil, toujours accompagné de l' Antigone que le ciel lui envoya.

Mais qu'on ne cherche point ici de rapprochement ni d'allusion : ce n'est pas une allégorie que j'ai prétendu faire; j'ai dit tout mon dessein. D'ailleurs, au moment où j'écrivais, trop d'amertume était au fond de mon ame pour qu'il me fût permis de me livrer à de tels jeux de l'imagination; et trop de respect aurait enchaîné ma plume : non , ma pensée ne s'est point élevée jusqu'à ces objets d'un culte filial et douloureux, dont on pourrait croire que j ai voulu rappeler l'image, à laide d'une fiction mensongère. Ah! ce n'aurait pas été ainsi qu'il eût fallu peindre de si augustes malheurs et de si hautes vertus! Néanmoins, si, en retraçant, d'après

l'antiquité, l'idéal d'une vie de dévouement et de sacrifice, j'ai rencontré quelques traits de cette princesse admirable qui a passé sa première enfance dans les prisons et sa première jeunesse dans l'exil ; de cette princesse née pour expier les fautes des hommes et pour consoler un grand monarque dans ses peines; de cette princesse éprouvée par de si étranges infortunes , par des souffrances qui semblent dépasser les limites des forces humaines ; enfin si j'ai rencontré quelques traits de cette princesse magnanime, qui n'a reçu le nom d'Antigone française que pareeque ce nom , consacré par la vénération des siècles et par les merveilles de la poésie, est devenu celui de la piété filiale elle-même: alors j'aurai atteint un degré d'estime et de gloire auquel j'étais bien loin de prétendre.

Et pendant qu'inspiré par la Muse de la douleur j'essayais de dire la grandeur et la misère de la condition humaine, les destinées de ma patrie s'agitaient dans les balances de l'Eternel. Le plus bel empire de la terre paraissait accablé sous le poids de la malédiction ; un peuple remarquable entre tous les peuples expiait ses fautes nombreuses , ses coupables erreurs, de trop vastes triomphes. Un autre OEdipe, un nouveau roi de l'énigme, précipitait la malheureuse France dans la consternation et dans les larmes. L'Europe entière était de-

venue comme l'ancienne Gadmée ; par-tout les sillons engraisses de sang semblaient ne produire sans cesse de nouveaux bataillons que pour présenter sans cesse de nouvelles moissons à la mort. L'incendie et le meurtre, se succédant sans relâche, étaient continuellement vengés par le meurtre et l'incendie; le carnage ne s'arrêtait jamais; et nos villes, naguère si florissantes, attendaient, à chaque instant, le sort le plus déplorable. Qui n'eût dit alors que c'était la fin de toutes choses? Atteint de funestes pressentiments, ainsi queTirésias à la cour du roi Priant, je prévoyais une ruine entière: le devin fugitif portait d'avance , dans son ame attristée, le deuil de la grande métropole de l'Asie; et moi, dans ma pensée, déjà je cherchais avec angoisse la place de nos cités détruites. Mes terreurs avaient de trop justes fondements; car il ne s'agissait plus de présages, ni de vagues considérations sur les vicissitudes humaines, sur le cours ordinaire des événements : ah ! l'avenir nous était ôté ; et nous étions, après toutes les horreurs d'une effroyable tempête, livrés à un naufrage certain. Pouvionsnous, en effet, connaître les secrets de cette Providence divine qui veillait encore sur nous? Pouvions-nous savoir que tout-à-coup aux prodiges de la colère allaient succéder les miracles de la clémence?

Mais d'illustres victimes priaient pour nous dans le ciel, en même temps que l'exil nous conservait les restes précieux du sang de nos rois. Religion des souvenirs , tu n'étais pas éteinte dans nos cœurs : tu préparais en silence le retour de cette famille qui semble être pour nous la patrie elle-même; tant la patrie et cette famille auguste sont intimement unies par des liens d'affection , d'honneur et de gloire. Le dépôt de nos véritables lois, de nos véritables mœurs, des seules institutions qui nous convinssent , ce dépôt sacré existait loin de nous : il nous a été rapporté intact par le noble héritier de nos touchantes et vénérables traditions. Et , s'il m'était permis de parler encore une fois un langage auquel j'ai dû maccoutumer , je dirais que nos Dieux domestiques nous ont été rendus.

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