‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 142 sur 217 · PREMIÈRE PARTIE. 3i · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. 3i

rence. Cette apathie terrible, cette funeste résignation, pénétraient mon ame de je ne sais quelle épouvante, et me glaçaient le cœur. Un lugubre fantôme s'était placé aux côtés du Régicide ; le Régicide venait de m être signalé par la révolte de tous mes sens, par un instinct de crime et de mort. A mon tour, je sentis comme une sueur froide sur mon front. Mon trouble ne fut qu'un éclair; le fantôme disparut , et me laissa seul avec la plus misérable des créatures.

Il y eut donc entre cet homme et moi un instant d'un pénible silence qui nous accablait également , et que nous ne pouvions ni l'un ni l'autre nous décider à rompre. Enfin il reprit avec une profonde altération de voix : « Eh bien , monsieur, on vous a dit vrai. Tous m'appellent ici le Régicide. Non seulement j'ai voulu que l'on m'appelât ainsi , mais même j'ai voulu que l'on ne pût pas m'appeler autrement. Je me suis dépouillé du nom que j'avais reçu sans tache de mes nobles parents, pour me revêtir de celui que désormais je dois traîner jusqu'à la fin , flétri du sceau de la haine et de l'horreur. Dans ce pays on ignore donc tout-à-fait mon ancien nom ; et, dans les lieux où il est connu , on ne sait pas quelle retraite j'ai pu choisir pour y cacher ma douloureuse ignominie. Je suis devenu le fils de mon crime, l'enfant de la réprobation. Je

3i8 L'HOMME SANS NOM.

dois porter le nom du père que je me suis fait. IjC bruit de ma mort a couru en France; ma cendre a déjà été maudite.

« Ma maison est isolée : le Régicide n'est-il pas un pestiféré du monde social, une sorte de lépreux condamné à la solitude et à l'opprobre? Il ne fallait pas que mon habitation fût jointe à celle des autres hommes. Une pauvre femme du village m'apporte, chaque jour, ma chétive nourriture; elle la place sur la table , où elle trouve le prix convenu pour le service qu'elle me rend ; puis elle se retire sans que jamais nous nous adressions la parole l'un à l'autre. Je ne pouvais pas être servi d'une autre manière, parceque je ne suis pas digne qu'une créature innocente et exempte de tout reproche ait une communication plus directe avec un homme tel que moi. J'ai dû, pour tous les besoins de la vie, me retrancher dans les limites de la plus absolue nécessité.

« Les habitants de ce village sont des gens simples et bons qui me traitent avec beaucoup plus d'égards que je n'en mérite. Dans les premiers temps de mon séjour, ils me considéraient avec une sorte de pitié, mêlée de saisissement et d'effroi; le calme apparent de ma figure leur inspirait du respect, et mes yeux ternes de la frayeur; ils ne s'approchaient point de moi; j étais pour eux un être sacré, dans le sens où l'entendaient les anciens, c'est-à-dire

Page 1