PREMIÈRE PARTIE
un être visiblement poursuivi par la colère céleste. C'était ou la funeste contagion d'un malheur flétrissant quils redoutaient, ou la présence d'un homme qui avait violé dune manière inconnue toutes les lois divines et humaines, car on ne se faisait pas une idée claire et précise de l'attentat dont on me présumait coupable. Je fus même assez long-temps un objet de superstition pour toute la contrée. J'avais , disait-on, de fréquents entretiens avec les esprits malfaisants. On me supposait le pouvoir d'évoquer les morts, de faire obéir les démons. Mais les mœurs douces de ces bonnes gens , et la triste monotonie de mes habitudes ont bientôt fait évanouir tous ces prestiges ; et il n'est plus resté à mon égard qu'une crainte religieuse, adoucie par la compassion. Cependant, maintenant encore , quelques femmes font toujours le signe de la croix quand elles sont obligées de passer près de la maison du Régicide.
« Croiriez- vous , monsieur, que ce déplorable patrimoine de mes remords m'ait été plus d'une fois contesté? Plus d'une fois , en effet , j'ai été obligé de fuir dans les forêts , ou de me cacher au fond des précipices. Je désertais ma demeure parcequ'on me faisait un crime du mystère d'ignominie dont je me tenais enveloppé. Si je n'eusse pas été protégé par la pitié , et peut-être même par cette sorte d'hospitalité superstitieuse que je vous peignais tout-à-T heure,
32o L'HOMME SANS NOM.
je n'aurais point échappé aux recherches qui se faisaient sans cesse en tous lieux. Souvent, sur-tout durant les deux premières années, j'ai erré sans asile , privé d'aliments , exposé à toute l'inclémence des saisons. Je revenais lorsque je croyais avoir été oublié. Enfin Ion a bien voulu me laisser me nourrir en paix de mes angoisses.
« Non seulement j'ai renoncé à la société des vivants, mais je m'abstiens même de celle des morts illustres. De tous mes livres je n'ai conservé que la Bible : celui-là me console et m'effraie en même temps ; il ne me distrait point de mes pensées amères; il me laisse vivre avec mes remords, sans y ajouter. « Depuis que j'habite ce hameau écarté , je n'ai parlé à personne ; vous êtes , monsieur, le premier qui ayez eu le pouvoir de me faire enfreindre la rigueur du ban auquel j'ai cru devoir me soumettre par le sentiment de toutes les justices outragées. » Après qu'il eut fini: «Monsieur, lui dis-je, tout ce que je viens d'entendre m'indique assez que vous vous êtes malheureusement trouvé au sein de cet orage terrible qui a englouti le trône de Louis XVI ; et qu'ensuite vous fîtes partie de cette assemblée , de funeste mémoire , qui s'arrogea le droit de juger l'infortuné monarque; mais enfin un si long repentir, une détestation si continue et si persévérante de la part que vous avez prise à ce grand crime, ne