PREMIERE PARTIE
Nous nous acheminons vers la maison, formée dune seule chambre au niveau du sol. Tout le mobilier de cette chambre consistait en une chaise grossière, une table, un vieux bahut pour serrer un peu de linge et quelques vêtements. La plus modique vaisselle de terre était rangée sur une planche fixée au mur. De méchantes gerbes de paille remuée comme une vile litière étaient dans un coin. C'est sans doute sur ce lit des cachots , sur ce lit du crime et de la misère, que l'infortuné s'étendait pour dormir, ou plutôt pour attendre les rêves inexorables de la nuit. Le seul livre qu'il se fût réservé, la Bible, était sur la table.
« Mon Dieu ! monsieur, me dit-il , lorsque nous fûmes entrés, je ne puis vous offrir cette chaise sur laquelle s'assied tous les jours un homme que vous devez haïr et mépriser. Vous allez être obligé de vous tenir debout. » — « Ne soyez point en peine de moi, lui répondis-je; je m'appuierai contre cette table pendant que vous me parlerez. »
Alors il s assit : « Vous voyez , me dit-il , tout ce qui compose ma demeure. C'est plus qu'il n'en faut à celui qui a sur ses mains le sang du plus innocent et du plus vertueux des mortels. Hélas! sur ce grabat, rarement renouvelé, je me couche comme un chien sans maître, lorsque l'heure du repos est venue pour les autres hommes , et que , pour moi ,
revient l'heure des visions vengeresses. Monsieur, ne me plaignez point ; il y a bien assez d'infortunes non méritées à qui les gens de bien doivent leur consolante pitié. Ne me plaignez point. J'ai livré la grande victime, l'auguste innocent, celui sur qui put être prononcée, au moment du sacrifice impie , cette parole venue du ciel même : « Fils de « saint Louis, montez au ciel. »
« Jadis le patriarche de l'Idumée s'écriait , dans l'amertume de sa douleur: «Périsse le jour où il a été dit: Un homme est né! » Et moi, misérable! quelles malédictions ne dois-je pas au jour qui a fait luire à mes yeux la clarté dont je devais me rendre si indigne! Ah! le crime n'avait jamais été la nourriture de Job ; jamais il ne se revêtit à plaisir du manteau de l'iniquité. Ses mains étaient pures; les maux qu'il souffrait étaient une épreuve et non une vengeance. Aussi osa-t-il contester avec son Créateur ; et Dieu ne dédaigna pas de lui répondre. Et moi , misérable encore une fois , misérable mille fois! je ne pourrais contester avec Dieu que comme Cam le premier meurtrier, mon premier frère dans le crime. Je ne pourrais pas même dire avec lui : « M'aviez-vous donné le juste en garde ?» Hélas! je ne pourrais qu'ajouter le blasphème à mon forfait, et, oubliant que j'ai reçu comme les autres hommes le don de la liberté , dire à mon Créateur : « Pourquoi