‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 146 sur 217 · PREMIÈRE PARTIE. 3a · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. 3a

turc? Vous connaissez l'histoire de ce guerrier fameux qui, sur un vaisseau battu par une horrible tempête, voulut mettre entre le ciel et lui une créature innocente. Il saisit un enfant sur les genoux de sa mère qui, dans ce moment de cruelle détresse, pressait son fils contre son sein. Le farouche guerrier l'élève au-dessus de sa tête courbée, et, se jetant à genoux , il implore la clémence divine pour l'équipage près de périr. Mais il n'avait point fait de mal à l'innocent dont il se faisait un bouclier pour lui et les siens. Et moi , malheureux ! je n'ai à interposer entre moi et le ciel irrité que ma victime elle-même. Je ne puis pas me réclamer de mes brutales ignorances; je ne puis accuser de mon crime l'entraînement d'un fanatisme aveugle. »

Lorsque j'entendis ces étranges paroles sortir de cette bouche, je fus frappé d'une sorte de stupeur. J'éprouvais à-la-fois de l'admiration, de l'horreur, et de la pitié. Qui aurait pu s'attendre à trouver l'expression d'une doctrine si sublime sur des lèvres souillées par l'arrêt de mort d'un homme juste entre les justes? Cependant, l'infortuné restait debout devant moi, comme un criminel chargé de chaînes, et qui n'essaie pas même de fléchir son juge.

Alors, me rapprochant de lui pour trahir ma propre répugnance, et pour lui inspirer un peu de courage, je lui dis : « La vivacité de vos remords

me touche, la profondeur de vos discours m'étonne. Si vous vouliez rentrer dans votre demeure et me permettre de vous y accompagner, je me sens disposé à compatir à toutes vos douleurs, à écouter avec un intérêt infini le récit de vos souffrances, qui sont de véritables expiations. Soyez-en certain, monsieur, ce n'est point une vaine curiosité qui me porte à vous faire cette demande. »

«Monsieur, me répondit-il, vous avez pris un tel ascendant sur moi, que je n'ai rien à vous refuser. D'ailleurs, redire mes infirmités à un homme tel que vous, me couvrir de confusion devant le visage d'un Français vertueux , qui sans doute aussi a été frappé, dans lui ou dans les siens, par les maux que j'ai fait déborder comme un torrent sur la patrie , ce sera un renouvellement de honte et de douleur dont je dois être avide. Ce n'est pas à moi qu'il appartient de fuir la morsure du scorpion. Il ne m'appartient point non plus de me soustraire aux outrages que j'ai trop mérités. C'est par lâcheté encore que je suis venu dans cette solitude, et que je continue à y vivre loin du commerce de mes semblables. J'aurais dû bien plutôt me précipiter au milieu des peuples, et attirer sur moi toutes leurs imprécations, si même ils eussent refusé de me lapider. Allons, monsieur, entrons dans la maison du Régicide. »

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