‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 164 sur 217 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

('coulés; il devançait les jours éternels. Il avait pardonné sur la terre, il méditait les pardons du ciel. Peut-être l'angoisse des adieux à sa malheureuse famille, cette angoisse elle-même s'était-elle déjà écoulée dans les solennelles méditations d'un avenir qui sera bientôt un présent sans trouble et sans fin. D'ailleurs ce palais des rois n'avait-il pas été, avant le séjour du Temple, la royale prison du monarque? Dans ce palais des rois, dont la révolte effrénée avait fermé toutes les issues, n'avait-il pas eu le temps de préparer sa grande ame à la douloureuse délivrance?

«Cependant je suivais toujours, me détestant toujours de plus en plus. Je ne pouvais espérer de secours dans les hommes ni dans les choses qui paraissent soumises à l'incertaine volonté des hommes, et je levais les yeux au ciel avec une foi d'émotion qui me faisait un vrai soulagement. Je croyais sentir en moi que les nuées devaient s'ouvrir, et qu'un envoyé de Dieu arriverait pour soustraire le juste à la mort de l'échafaud, pour épargner à mon infortunée patrie le plus grand des attentats et les châtiments qui en sont la suite, pour m'affranchir, moi misérable ver de terre, qui ne mérite que d'être foulé aux pieds, pour m'affranchir d'un remords qui était trop étranger à ma nature, et f|ue je ne pouvais supporter. Il me semblait enfin

que le juste eût pu mieux périr si j'eusse moins souffert de mon crime. Mais il ne descendit du ciel qu'un ange invisible qui apportait la couronne des saints , qui venait soulever lame de mon roi de dessous le fardeau des misères humaines.

« Comment expliquer toutes les contradictions du cœur de l'homme? Je vous ai confessé, monsieur, mes faiblesses et mon abjection. Je n'avais pu trouver en moi, comme je vous l'ai dit, assez de force pour être pur du sang innocent , et j'en trouvai assez pour le voir répandre. N'eût-on pas dit que je voulais m assurer que ma victime ne m'échapperait pas? N'eût-on pas dit que je voulais rassasier mes cruels regards du supplice de celui que je venais de condamner? N'eût-on pas dit que j'étais là pour crier : « Tombe sur moi et sur les miens le sang du juste! » Oui, quelque dégradé que je fusse à mes propres yeux, j'osais assister au plus beau spectacle qu'il soit donné à l'homme de voir, et que des philosophes anciens jugèrent digne de la Divinité elle-même. Mais ici ce n'était point un homme privé que ses hautes vertus garantissaient de la plus grande des ignominies , celle de mourir de la mort des scélérats. Ah ! c'était le père de la patrie qui venait, avec une résignation religieuse, déposer sur un échafaud les derniers lambeaux de sa triste couronne; qui venait prier, à son heure suprême,

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