‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 18 sur 217 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

orgueil; mais le sentiment dé sa misère, remportant sur les efforts de la vanité, le plongeait dans une profonde stupeur. Alors il ne sortait de cet état d'abattement que pour se livrer au plus affreux désespoir.

« Un jour j'arrivai près de lui au moment où il proférait de terribles malédictions contre la cause inconnue de la colère des Dieux. « Eh, malheureux « prince ! m'écriai-je , savez-vous sur qui doivent « retomber vos anathèmes? Savez-vous s ils ne doi- « vent pas atteindre les têtes les plus chères? Savez- « vous, ajoutai-je en frémissant, savez-vous s'ils ne u doivent pas vous atteindre vous-même? OEdipe, « l'infortune égare vos esprits. Vous n'avez pu sup- « porter le fardeau de la prospérité ; c'est pourquoi « le malheur vous trouve si faible. »

« Vieillard sans pitié , me dit le roi , qui t'a chargé « de m'outrager ainsi ? Que tu me connais mal ! Oui , « je suis assez fort pour lutter contre l'adversité , u mais à découvert. Ce sont ces incertitudes , ces « présages, ces mystères affreux, qui désolent mon « ame. Vieillard, délivre-moi de l'avenir ! »

"Prince, lui répondis-je, puisque vous desirez « connaître votre destinée tout entière, vous sou- « vient-il de ce vieillard que vous avez tué sur les « confins de la Daulie? Vous reveniez de Delphes, « où vous étiez allé consulter loracle ; car ce n'est pas

« d'aujourd'hui que vous fatiguez les Dieux de «votre inquiète curiosité. Eh bien! cet homme « dont vous avez versé le sang. . . Ah ! permettez « que je me taise. . . Faites venir le berger Phor- « bas. »

« Dieux ! s'écria Œdipe , maintenant je com- « menée à comprendre tout ce qu'il y a d'obscur « dans ma destinée. J'entrevois les plus funestes « vérités. » Il ne put en dire davantage.

« J'ai toujours présent à la mémoire le moment terrible où tout fut expliqué par le vieux berger, en présence du roi de Thébes et de sa malheureuse famille, qui était accourue. Secret plein d'horreur, qu'à peine j'ose dévoiler ici! abymede maux, devant lequel je recule encore! Des oracles avaient annoncé à Laïus que l'enfant qui naîtrait de lui et de Jocaste serait le meurtrier de son père, qu'il deviendrait l'époux de sa mère , qu'il serait à-la-fois et le fils de sa femme et le frère de ses fils ; qu'ainsi il pourrait donner aux mêmes personnes deux noms également doux et horribles. Dès que l'enfant sur qui reposaient de si funestes oracles était venu au monde, les auteurs de ses jours, en proie à mille terreurs, étouffant tous les sentiments de la nature , avaient résolu de le faire mourir. Ce triste ministère fut confié à un serviteur fidèle, qui, n'ayant pu se déterminer à être cruel qu'à demi, au lieu d'égorger sa victime

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