‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 17 sur 217 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

a terrible adversaire; car il m était livré, j'avais deviné l'énigme. Mon fer s enfonça dans je ne « < sais quoi qui n'existait plus : tout avait disparu ». comme une vision. Néanmoins mon glaive dégouttait d'un sang immonde; et j'avais entendu «un bruit faible, mais sinistre, tout semblable au « râle d'un liomme qu'on égorgerait dans les bras « du sommeil. »

« Ainsi OEdipe se plaisait encore à rappeler jusqu'aux moindres circonstances d'un triomphe qui lui semblait si glorieux ; mais bientôt accablé sous le poids de ses funestes pressentiments : « A quoi m'a « servi , s'écriait-il , d'avoir pu résoudre le problème « proposé par le redoutable habitant du mont Phi- « céus? Eh Dieux! quel problème! c'était celui de « toutes les misères attachées à la condition des fra- « giles mortels. Il me demanda le nom de cet être « singulier qui n'a qu'une voix , qui ne vit qu'un «jour sous le soleil, et qui n'est debout qu'un in- <stant! Hélas! à cette époque, jetais bien loin de " soupçonner la rapidité de ce peu de moments «que nous passons sur la terre; j'ignorais sur-tout « et les faiblesses et les craintes , et les douleurs et les « larmes ; j'ignorais à quel prix lexistence est ache- « tée ; j ignorais enfin combien sont dangereuses les « faveurs du destin , qui donne en troubles et en « malheurs ce qu'il promet en gloire et en prospé-

7o ANTIGONE.

« rites. Je devinai cependant que l'homme était cet «être qui n'a qu'une voix, celle du gémissement; « cet être éphémère, dont la vie, toute remplie da- « mères tristesses , est placée entre deux enfances si « courtes et si rapprochées , que le tout semble n'a- « voir que la durée d'un jour. La pensée obscure « du Sphinx fut dévoilée à mon esprit , comme si « j'eusse été éclairé par l'expérience des choses hu- « maines. Maintenant, il ne me reste plus assez de « lumière pour savoir, malheureux ! ce que je vou- « drais connaître encore. G est donc ainsi que les « Dieux se jouent des faibles mortels ! Prendraient- « ils donc un cruel plaisir à confondre notre intelligence? Ah! je le sens, une nouvelle carrière « s'ouvre devant moi ; mais c est une carrière d in- « fortunes et de souffrances. Désormais je serai cé- « lèbre , non seulement parmi les nations de la "Grèce, mais encore parmi toutes les nations du « monde : à cause de cette vie mêlée de tant de plai- « sir et de tant de douleur, de tant de gloire et de « tant d abjection , de tant de bonheur et de tant « d'adversité , je serai regardé par les races futures , « en quelque sorte, comme un emblème des tristes « destinées de l'homme. »

«Tels étaient les entretiens solitaires d'OEdipe, retiré au fond de son palais. L'infortuné cherchait encore dans sa pensée des appuis à son

Page 1