‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 205 sur 217 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

sources dune imagination rianie ou grotesque; ne craignez pas de mettre au pillage les arsenaux des théâtres , pour vous être les uns aux autres un spectacle ridicule; allez, je ne vous retiens plus.

Me voici resté seul... Sentinelle de la douleur, nen tends -tu rien? Ne vois -tu aucune main qui écrive sur les murailles ? Ne vois-tu aucun assassin caché dans l'ombre? Je ne vois rien, je n'entends rien , et cependant je frémis. C'est en nous-mêmes que les présages apparaissent; et cet homme donc, cette forme humaine qui se mêle aux ténèbres! n'est-ce rien que cela?... Quel œil terne, calme, fixe! Dieu! est-ce l'œil d'un homme? Et ce visage sinistre, affreux! est-ce le visage d'un homme? Non , je n'ai rien vu réellement. Quelquefois le sentiment cruel des choses nous obsède : alors nous éveillons le monde fantastique des épouvantes et des visions. Si j'étais superstitieux, et que je fusse tout près d'un tombeau, je pourrais croire que c'est le tombeau d'un parricide : le réprouvé, soustrait à la j ustice éternelle le temps que dure un éclair, m'aurait, en passant, glacé d'un souffle de sang et de mort.

Je suis seul... Ils sont tous allés se divertir; ils remplissent les spectacles , les lieux d'assemblée ; ils s enivrent d'une musique folâtre. Mille pensées funestes me dominent et m'obsèdent; je choisis la plus

funeste de toutes pour la considérer avec effroi. Mon Dieu! prenez pitié dune pauvre créature qui est seule devant une telle pensée. La voici; et que l'on me dise s'il est possible d'en soutenir la présence !

Ils sont dans la plus parfaite sécurité; ils se livrent à la joie ; ils oublient ce qu'il y a de terrible et d'inattendu dans les destinées humaines. Achéverai-je? Que serait l'annonce d'une grande calamité, dune calamité immense les surprenant ainsi au milieu du tumulte des plaisirs? Que serait le messager de la mort survenant parmi toutes ces pompes extravagantes , saisissant d'une soudaine terreur ceux qui sont venus pour s'amuser; puis les faisant fuir avec leurs habits d'emprunt, ou seulement à demi dégagés de leurs travestissements? Quel tableau lugubre que celui d'une représentation théâtrale s'achevant au sein de la plus sinistre insouciance, pendant que la plus noble vie finirait de s'éteindre ! Voyez cette assemblée nombreuse au moment où le messager de la mort y pénètre ; la tête hideuse du spectre n'est pas aperçue par tous à-lafois : les uns sont déjà saisis du vertige de la douleur; les autres continuent, quelques instants encore, de se livrer à la joie, à la danse, à de frivoles entretiens. Enfin l'affreuse nouvelle est connue de tous avant que chacun ait pu l'apprendre ; car il est

des choses qui d'abord ne se disent point à haute voix, parcequ'on voudrait pouvoir en douter, et qu'on craint de les réaliser en les disant; on n'ose pas interroger, parceque c'est bien assez de craindre sans être tout-à-fait certain. Ces choses se murmurent, et elles se devinent.

Silence ! n'éveillons pas le deuil. .

J'ai mal veillé; mauvaise sentinelle, j'ai laissé dormir ma triste consigne. Funestes présages , sombres pressentiments, je ne vous ai point assez écoutés. Un secret effroi dont je ne pouvais me rendre compte s'était saisi de moi ; maintenant je suis dans la stupeur. Une douleur intime pénètre tous mes sens; il semble que la faculté de vivre va m abandonner, tant je suis accablé du poids qui m'oppresse. Quelle clameur sourde et prolongée frappe en moi un autre organe que celui de l'ouïe ! Cette nuit même un Fils de France serait tombé sous le poignard d'un exécrable assassin! Nuit désastreuse, quel avenir nous promets-tu ? et qui oserait mesurer des yeux un abyme si terrible?

Je suis comme enchaîné à la même place ; je n'ose aller et venir ; j'entends à peine ce que l'on raconte, et je ne perds pas un mot des discours que l'on tient.

Ce 11 est qu'un bruit confus, et ce bruit confus, je le saisis tout entier comme un seul cri, comme le râle funèbre de la société expirante. Dieu veuille que ce soit encore une illusion de mes sens ! Mais cette mort admirable pourrait-elle être une illusion? Est-ce ainsi que l'héroïsme pourrait se rêver? Non, non , c'est une cruelle et sublime réalité.

Fallait-il donc que la mort vînt nous apprendre encore une fois ce qu'il y a de magnanime et de généreux dans lame de nos rois, dans le sang de nos Bourbons? Justice du ciel, fallait-il que tu nous instruisisses encore une fois? Un sombre fanatique, l'enfer seul peut produire de tels prodiges ; un sombre fanatique , en plongeant le fer dans le sein de la victime auguste, n'a pu nous prouver que la manière dont nos Bourbons savent mourir. Sans haine , sans vengeance, ils n'atteignent pas seulement au mérite du pardon ; ils ont plus que du courage , car ils sont les véritables chefs des Français. De niveau avec leur antique destinée, ils n'ignorent point qu'ils ne sont pas frappés comme les autres hommes, et que le coup vient de plus haut. Natures privilégiées, laissez-moi vous contempler dans toute votre gloire !

Écoutons bien tous ces récits, écoutons bien si nous pouvons, afin que l'admiration tempère en quelque sorte l'amertume de nos douleurs. Ces discours sans suite , qui passent de bouche en bouche,

et qui se répètent sans être altérés... Écoutons bien. Qu'aucune circonstance ne nous échappe... C'est le génie même de la dynastie la plus noble et la plus illustre , qui emprunte la voix du prince mourant. Écoutons avec une attention toute religieuse; tâchons de retenir nos larmes, d'étouffer nos sanglots. Ces entretiens parmi le peuple sont des paroles sacrées; ces récits, qui tous se ressemblent, sont des récits du Testament.

Depuis qu'il y a des races royales données en spectacle au monde, je ne sais s'il y en a aucune qui ait offert de plus nobles , de plus touchants exemples au sein des fortunes les plus diverses; je ne sais s'il y en a qui ait révélé de plus hautes vertus. Voyez comme le malheur les élève ! voyez comme la mort les trouve prêts ! Les couronnes du ciel leur descendent sur la tête lorsque les couronnes de la terre leur échappent ; ils rendent dignes toutes les adversités ; ils font la mort sublime. Jamais ils ne sont plus au-dessus de la condition humaine que dans les moments où la condition humaine unit le plus le bandeau de ses misères au bandeau des rois. Un infâme assassin peut frapper au hasard et à toute heure, il est sûr de rencontrer le cœur le plus magnanime.

Celui qui vient d'être frappé ne s est- il pas montré à-la-fois le petit-fils de saint Louis et de

Henri IV? A-t-il proféré une seule plainte? a-t-il rien dit de cet avenir qui s évanouissait pour lui, de ces brillantes destinées qui lui étaient ravies à jamais? Cette plénitude de vie, de santé, d'espérances, au milieu de laquelle il a été si inopinément surpris, a -t- elle excité un seul de ses regrets? a-t-il été distrait, un seul instant, de ses affections de famille, de ses sentiments pour la France, de la pensée généreuse du pardon? a-t-il été nécessaire de lui rappeler la grande pensée de l'expiation religieuse? a-t-il détourné la tête pour cacher des pleurs timides? a-t-il été faible, désolé? s est-il débattu contre l'horrible certitude de la mort? Au sein de la souffrance, sa parole n'a trahi rien de pusillanime; aucun nuage n'est venu obscurcir la sérénité de son visage décoloré ; les mouvements les plus involontaires ont été sublimes tout naturellement. Ces six heures d'agonie seront ce que la poésie la plus idéale les eût faites , si elle eût su les faire. Tous les mots , tous les sons inarticulés sortis de cette bouche mourante peuvent être recueillis sans choix par l'histoire.

C'est dans ces jours où les divertissements sont les occupations du monde , que la patrie a été frappée de son deuil. Le séjour consacré à toutes les illusions de la scène, à tous les prestiges des arts, a vu mourir la touchante et noble victime. La re-

ligion, invoquée par notre prince, est accourue dans un lieu qu'ont coutume d'éviter ses regards : ses cérémonies augustes et consolantes ont sanctifié cette atmosphère profane ; ses paroles de paix , de réconciliation , d'adieu , se sont fait entendre dans le temple même des plaisirs les plus bruyants , les plus fugitifs, les plus dépourvus de toute vérité. Savez -vous quel cortège se pressait autour du Dieu vivant , lorsque le Dieu vivant franchissait le seuil de ces demeures pour venir visiter celui qui voulait mourir entre ses bras?... Voyez cette foule qui est si loin de soupçonner le malheur affreux dont gémit la patrie. Ils arrivent avec un empressement que leur ignorance fait ressembler à du délire; ils arrivent, demandant à se réjouir pendant que l'heure de pleurer est déjà venue pour tous; ils sont vêtus d'habits de bal pendant qu'ils devraient aller préparer leurs vêtements de deuil... Et, fautil croire à cette affreuse déception de tous les plaisirs, de toutes les vanités de la terre? et, dans cette foule parée pour de telles fêtes, quelques uns se dérobaient sous le masque et sous divers travestissements. Ainsi donc les étranges pompes des saturnales ont été le triste cortège du Dieu vivant, lorsque le ministre du Dieu vivant a voulu pénétrer dans ce lieu devenu le sanctuaire de toutes les vertus et de toutes les calamités.

Là était le petit-fils de Henri IV sur le point de rendre sa grande ame à son Créateur : à côté était l'assassin que l'on venait d'arrêter : à côté encore était une représentation théâtrale qui s'achevait. On pouvait entendre à-la-fois et les paroles sublimes du prince baigné dans son sang, et les sanglots de l'auguste famille , et les prières de la réconciliation , et le bruit des fanfares et des danses.

Dites-moi, car je ne sais si je veille, mes esprits s'égarent ; dites-moi , avez-vous vu ce que vous racontez? étiez-vous au milieu de ce tumulte si lamentable? quelqu'un de vous a-t-il vu le prince sur son lit de douleur? avez-vous vu sa royale épouse, pour qui nous célébrions naguère les fêtes de l'hyménée? lavez-vous vue avec sa robe blanche inondée de sang , égalant par son courage inspiré toutes les rigueurs d'une si cruelle destinée? l'avez -vous vue présentant sa fille à la bénédiction paternelle, sa fille qui , à peine arrivée sur le seuil de la vie, ignorera long -temps encore tout ce qui lui est enlevé? avezvous vu enfin la famille si magnanime et si malheureuse? étiez-vous parmi ces serviteurs gémissants?... Ah! je ne suffis pas à tout entendre; mille choses vont m'échapper... Écoutons encore... Il a recommandé tous ceux qui lui furent chers; il craint que quelques torts de sa jeunesse ne soient pas assez réparés, assez expiés; il se trouble de ce

que son roi n'arrive pas assez tôt; il ne voudrait pas mourir avant d'avoir obtenu de la clémence royale une grâce qu'il ne juge pas au-dessus de la clémence royale, celle de l'homme... Même en implorant la grâce de cet homme, il s'est abstenu de prononcer un mot qui eût semblé exclure la grâce... Imitons, en ce moment, la magnanime pudeur du généreux Français, du Prince chrétien.

Eh bien! est-ce assez? Il souffre d'intolérables douleurs, et il pense à tout.

Il est digne de sa famille; sa famille est digne de lui: tous sont ce qu'ils doivent être, et ils le sont sans faste; car ce qu'il y a de plus excellent et de plus élevé dans la nature humaine fut toujours leur partage.

Mais l'assassin était-il seul? Nul autre poignard ne menace- 1- il une autre poitrine? Ils vont, ils viennent, occupés seulement de leur douleur, et comme si tout était paisible; ils se livrent sans défense. Veillons, veillons sur ce qui nous reste du sang de nos rois.

Une scène plus touchante qu'on ne saurait dire est apparue au milieu de ces scènes de désolation. Les souvenirs de l'exil renfermaient des secrets que l'inattendu et l'horreur d'un tel moment ont seuls pu trahir. Ah ! ne profanons pas de tels secrets ; ils sont devenus le patrimoine sacré de l'hymen lui-

même, l'héritage de la plus vertueuse tendresse. Tout a été sanctifié par la seconde bénédiction paternelle du héros mourant; tout a été sanctifié aussi par la pieuse adoption que l'amour désolé vient d'inspirer à l'admirable épouse, là au pied du lit qui, tout-à-F heure, sera un lit funèbre. Les deux orphelines innocentes, qui ont été vues tout en larmes et à genoux, ne seront point délaissées.

Nous avions espéré quelques instants. Hélas! l'incertitude cruelle, l'incertitude même a cessé : il n'y a plus d'espérance.

Et cependant une voix a été entendue ; c'est le prince mourant qui fait un dernier effort ; il veut encourager celle dont il ne pourra plus faire la félicité; il veut l'encourager à vivre pour l'enfant qui déjà jouit de la lumière des cieux, et pour l'enfant qu'elle porte dans son sein... Pour l'enfant qu'elle porte dans son sein ! À-t-on bien entendu ? Les faibles sons de cette voix qui s'éteignait ont-ils été bien compris? Anges protecteurs de la France, accourez tous, et fortifiez cette jeune femme pour qu'elle ne succombe pas à tant de maux. Faites qu'il ne s'éteigne pas sans retour, dans le sang et dans les larmes , le flambeau de cette glorieuse dynastie.

Pourrions-nous raconter tous les détails de cette nuit affreuse? Pourrions-nous les faire sortir en ce

moment de dessous le crêpe funèbre qui les enveloppe? Ce n'est pas dans les heures terribles des premières larmes que l'histoire peut recueillir ses immortels documents. Mais lorsque le temps sera venu , elle ne pourra que se réjouir de la sévérité de son ministère, puisqu'il lui sera permis d'être à son gré la plus belle et la plus touchante des Muses. Elle peindra les lieux, les circonstances, les événements qui ont précédé et qui auront suivi; elle peindra cette résignation qui n'était point de

l'abattement, ce courage plein de douceur, qui ont

marqué tous les moments de l'agonie ; elle peindra

cette sécurité dans la douleur, qui laissait la famille auguste libre dans tous les soins qu'elle prodiguait au mourant. Ainsi donc, à présent, nous ne pouvons que gémir et demeurer dans les sanglots. Un jour, et ce jour n'est pas loin peut-être, car maintenant toutes les maturités sont hâtives; un jour l'histoire racontera; un autre jour la poésie fera entendre ses chants. Ceux qui ont vu diront, et la tradition s'en conservera d'âge en âge. Alors seront répétées les paroles de l'heure suprême, les plaintes touchantes de la jeune épouse, du noble père , du frère et de la sœur , du chef auguste de la famille, des serviteurs du prince; alors renaîtront les heures des premières larmes. D'autres conjonctures auront amené d'autres douleurs; le récit des

anciennes douleurs consolera des calamités nouvelles. Alors l'histoire enseignera le courage et la résignation, et la poésie les inspirera. Alors... redoutable avenir, éloigne-toi de notre pensée, n'avons-nous pas assez du présent? l'avenir a. des promesses et des menaces : ne voyons que les promesses.

C'en est fait, le cruel mystère est accompli : notre prince repose silencieux sur son lit de douleur. Sa famille éplorée, ses serviteurs dans la consternation restent prosternés aux pieds de celui qui n'est plus. La religion continue et achève ses prières. Le chef vénérable , accouru pour recevoir les derniers adieux, ne veut se retirer qu'après avoir rempli les derniers devoirs ; il vient d'abaisser les paupières immobiles de son neveu sur ses yeux éteints. Tout est fini pour ce monde.

Au milieu des folles joies de la reine des cités est survenu l'ange des royales douleurs, des royales infortunes. Tous les crimes, toutes les calamités de la révolution , se sont relevés de leur funeste tombeau. Le sang le plus précieux, ce sang si peu épargné , le sang des martyrs a coulé de nouveau parmi nous.

Ce matin, lorsque le jour a révélé pour le grand

nombre le crime de la nuit, chacun s1 est senti frappé dans sa propre famille; et chaque famille a dit, comme jadis dans la superbe Egypte: Nous avons perdu l'un de nous; c'est notre premier-né que le glaive de la mort a dévoré ! Et chacun a dit encore : Est-ce une nouvelle malédiction sur le peuple? le peuple a-t-il prévariqué? allons-nous subir de nouvelles peines? les jours de la servitude vontils recommencer? Lui! il a crié grâce! mais la justice ne crie-t-elle point vengeance? N'est-ce pas le sang des rois qui a été versé? et du sang des rois ne sort-il pas un cri plus puissant , plus terrible vers le ciel?

Le sang d'un obscur assassin suffira-t-il pour payer la rançon du sang illustre qu'il a versé?

Tous les rois de la terre vont se croire menacés... Ah! ne nous occupons point des rois de la terre, occupons-nous de nous-mêmes.

Ne craignons pas de le remarquer encore une fois : parmi les horreurs de cette nuit désastreuse qui pouvait couvrir encore tant de forfaits, la famille auguste se confiait à notre profonde douleur. Quelqu'un de vous s'en est-il étonné? Oh! qu'elle en soit bénie !

Qui oserait à présent pénétrer dans le palais de

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nos rois? qui oserait s'asseoir, par la pensée, au sein de ces foyers frappés d'une telle solitude? Contemplez, si vous le pouvez, toutes les infortunes présentes , toutes celles dont le souvenir funèbre vient d'apparaître en même temps...

Ce vieillard de l'exil , qui n'arrive des terres étrangères que pour fuir de nouveau vers les terres étrangères ; qui se trouve une seconde fois parmi les siens pour fermer les yeux de son neveu , du petit-fils de Henri IV, succombant sous le poignard d'un assassin ; il paraît n'avoir d'autre devoir à accomplir que celui de recueillir des cendres profanées, et de creuser un tombeau. Et cependant c'est le roi législateur! Destinées des nations, destinées des rois de la terre , de quelles terreurs vous êtes accompagnées ! Ce n'est donc qu'au milieu du désespoir, du sang, des larmes , que vous vous avancez vers un but voilé jusqu'à la fin!

Contemplez encore, si vous le pouvez...

Cette jeune et tendre veuve qui tout-à-1'heure était la plus heureuse des épouses : elle ne vit plus que pour obéir à celui qu'elle aimait uniquement ; elle est mère , et Dieu veuille qu'elle soit mère encore! Vous le savez, ah! nous avons tant besoin de le croire! vous le savez, un gage d'amour repose dans son sein. Conservez donc vos jours, veuve de notre héros : que ce ne soit pas seulement pour

obéir à celui que vous aimiez; que ce soit aussi pour assurer nos dernières espérances ! Un peuple entier vous en conjure. t

Et ce père de l'auguste victime ! et cette fille de Louis XVI et de Marie -Antoinette! et celui que l'exil lui donna pour époux comme la patrie le lui aurait donné !

Et ce chef vénérable dune autre race de héros, jadis soutien du trône! Père si malheureux, il vient verser de nouvelles larmes avec un père non moins malheureux. Depuis long-temps il est accoutumé à pleurer; car a-t-il pu cesser de pleurer le sang du grand Gondé indignement répandu dans les fossés de Vincennes ? Les deux fils de ces deux pères infortunés s'étaient rencontrés dans les camps de la guerre civile ; les voilà qui se rencontrent dans la même mort! Dieu! seraient-ce aussi les dernières gouttes d'un sang glorieux qui viennent d'être versées!

Ainsi le crime tarirait la source du plus noble sang! Non ! juste ciel! non. Cette princesse qui nous fut confiée, cette princesse qui fut élevée aussi parmi les troubles, au sein des poétiques campagnes d'Enna ; cette princesse , petite-fille aussi de notre Henri IV, perpétuera nos espérances , et fera fléchir une si exécrable fatalité. Souverain Régulateur des destinées humaines, vous qui connaissez le

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secret des races royales et de la durée des empires , vous qui savez par quelle sorte de lien sympathique les rois et les peuples doivent rester intimement unis, vous qui voyez les origines et les suites des choses , Dieu puissant et bon , du haut de votre trône éternel, daignez couvrir de vos regards paternels cette frêle et douce fleur qui n'est pas éclose, et qui peut, si vous le permettez, fleurir encore dans les siècles à venir. Hélas! tant d amertume s'est déjà mêlée aux espérances de cet hymen , dernier refuge de la dynastie ! tant de vœux ont été trompés par cette fécondité incertaine ! La mort la rendra-t-elle plus puissante et plus assurée? Et cependant quelle réconciliation se reposerait sur le berceau de cet enfant d'amour et de douleur! Qui écartera de dessus nos têtes le fardeau des calamités et peut-être des malédictions? O que le moment qui passe est rempli de cruelles angoisses !

La douleur est par-tout; mais la douleur mêlée d'épouvante, qui l'écartera du palais de nos rois? qui l'écartera de ce palais désert et désolé ? qui l'écartera de ces têtes illustres menacées par tant de souvenirs déchirants, par tant de pressentiments funestes? qui empêchera mille horribles visions de se presser dans ces demeures où , à des jours affreux , s'amoncelaient la confusion, la terreur, la mort? Serviteurs fidèles , effacez donc ces taches de sang !

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