FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
Quaesivit cœlo lucem, ingemuitque repertà.
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Cette élégie, composée dans le temps même, n'est ni un récit ni un tableau de l'événement affreux qui a plongé la France dans le deuil. Sous quelques rapports, elle pourrait être assimilée à ce que sont les chœurs dans les tragédies grecques.
C est aujourd'hui le 1 3 février.
La soirée de ce jour et ensuite deux journées encore doivent s'écouler avant que la religion nous appelle dans ses temples pour marquer sur nos fronts le symbole de notre néant.
Ce petit nombre d'heures , que la multitude semble vouloir disputer aux pensées sérieuses, pourquoi les consumerais-je comme elle?
Non , je ne veux point m'abandonner à de vaines distractions. Jours consacrés aux plaisirs bruyants , aux fatigues de la folle joie, je vous dédaigne. Quelles raisons aurais-je de croire en vous , plaisirs
43o ÉLÉGIE.
du monde , vous qui êtes faits pour tromper? Quelles raisons aurais-je d'y croire, dans ces jours, plutôt que dans les jours qui ont précédé? Où est la nécessité de s étourdir sur sa propre destinée, sur les destinées de la patrie? Il y a long-temps que je le sais, tous ces prestiges, inventés pour arracher rhomme à lui-même, pour le soustraire momentanément à l'ennui de sa condition , ne sont que des jeux sans plaisir, des illusions dépouillées de charme, et trop souvent d'amères railleries du sort.
Laissez-moi donc dans ma solitude. Laissez-moi veiller sur le bord du précipice. Il faut bien que la douleur pose tristement quelques sentinelles autour des lieux où la multitude est réunie pour s'amuser. Puissé-je empêcher le noir fantôme de se glisser parmi la foule imprévoyante ! . . . N'est-il pas dit qu'un démon qui épie toujours, qui ne repose jamais, dont tous les coups sont imprévus, le génie du mal , parcourt quelquefois les cités , durant la nuit ; qu'il jette à l'aventure ses flèches terribles, dix mille à droite, dix mille à gauche, ou une seule qui est égale à dix mille; qu'il se rit de nos fêtes; qu'il aime sur-tout à frapper nos premiers-nés, nos jeunes épouses, ceux dont la mort prématurée doit nous laisser de plus longs regrets?
Ne détournons point la tête; pendant que nos regards distraits s'égareraient, peut-être la flèche
qui en vaut dix mille serait placée sur l'arc funeste... Un instant suffit.
Néanmoins, sinistre voix des pressentiments, je ne t'écouterai point trop. Mais enfin, sentinelle placée par la douleur, ne dois-je pas me tenir séparé du tumulte? Assez d'autres s'enfoncent dans ce bruit, se perdent dans cette fumée.
Vous le savez aussi bien que moi... C'était sur des tapis de l'Orient qu'Agamemnon marchait pour se rendre au bain préparé par les Euménides. Un autre roi... Ne vous souvient-il pas de cette main miraculeuse qui , dans la salle d'un festin , écrivait sur la muraille je ne sais quels caractères?
Eh bien! prophète du malheur, reste dans ta maison ; ne viens pas troubler nos divertissements.
Silence! n'ai-je pas entendu comme une plainte touchante, comme un long gémissement! Non, je n'ai rien entendu. Sans doute il y a du poison dans l'air que je respire.
Silence, encore une fois!... Je ne me trompe point. Ecoutez ces voix confuses. Ah ! ce sont des gens qui ont oublié la dignité de la nature humaine : ce sont des hommes ivres qui reviennent d'une orgie.
Tout est calme, tout est paisible. Heureusement la tempête n'est qu'en moi.
Et cependant... Laissez-moi vous dire un seul mot. Avez-vous considéré la situation où nous som-
mes? connaissez-vous l'avenir qui nous est préparé? L'avenir ! sera-t-il retardé jusqu'à demain? Le temps ne presse-t-il point? La cognée n'est-elle point à l'arbre?
Naguère j'entendais aussi, mais c'était un bruit sourd et lointain ; il s'approcbe , il devient menaçant. Ce n'est plus le grain noir ; nous sommes en plein orage. Une civilisation tout entière qui s'écroule! Un nouvel empire succédant à un empire qui a brillé et qui s'éteint! Le genre humain dans l'attente d'un autre ordre de choses! Le sort des royaumes de la terre s'agitant aA ec un calme solennel dans les balances de Celui qui seul ne change point ! Les vieux rois étonnés de ne point comprendre le langage des peuples ! les peuples à leur tour étonnés de ne pouvoir plus marcher dans les voies anciennes !
Voilà donc le moment que vous choisissez pour vous livrer au plaisir, pour ajouter à l'éclat de vos assemblées tumultueuses! Je sais ce que vous avez à me répondre. Ce moment , vous ne lavez point choisi; toutes les années il arrive le même; il est tout naturellement amené par le retour périodique des saisons. Oui, oui, toutes les années, toutes les époques se ressemblent ; les fêtes précédent les jours de deuil. En effet l'histoire me raconte que des villes furent englouties pendant des jours de fête; la poé-
sic aussi me raconte que Troie fut saccagée dans la nuit qui suivit un jour de fête; la religion daigne me le raconter, c'était durant la soirée d'un jour de fête que la main mystérieuse écrivait ses redoutables arrêts.
Mais, dites-vous encore, ces jours ne sont point des jours de fête; les divertissements qui nous occupent ne sont point des divertissements que nous nous soyons proposés; nous ne faisons qu'obéir à d'anciens usages , à de vieilles coutumes. C'est bien , je vous ai compris; les temps changent pour les institutions, mais ils ne changent point pour le retour des mêmes plaisirs. Il n'y a d'immobile que l'amour des divertissements! Qu'importe la mort d'une civilisation! qu'importe la naissance d'un autre ordre de choses ! L'homme retourne le sablier pour mesurer les heures; mais ce n'est pas lui qui fait les heures.
Soit: n ajoutez rien de plus; que je ne vous empêche point de vous réjouir! Allez, puisque vous le voulez ainsi, allez couronner vos têtes de fleurs; allez, allez vous travestir; confondre les rangs, les âges, les conditions; revêtir une autre figure que celle que Dieu vous a donnée ; allez changer de sexe et peut-être de nature; faites rencontrer ensemble, par la diversi:é des costumes, toutes les mœurs, tous les temps, tous les pays; épuisez toutes les res-