‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 207 sur 217 · PREMIER FRAGMENT · texte numérisé non relu

PREMIER FRAGMENT

- -~*ag?^- tQ) 4f£s^~- —

28 mai 1808.

Souffle du printemps, pourquoi viens-tu murmurer à mon oreille le bonjour matinal? Tu m'apportes bien les douces émanations des fleurs; mais tu as oublié les riantes illusions de l'avenir. J ai reconnu que le bonheur était une plante étrangère, qui croît dans les champs du ciel, et qui ne peut s'acclimater sur la terre. Souffle du printemps, laisse-moi.

Jadis, dans mes longues rêveries, j'arrangeais le monde au gré de mes désirs; j'y cherchais ma place, et l'espérance cherchait avec moi en souriant. Bientôt je fus détrompé, et je compris le secret renfermé dans les paroles mélancoliques de Job. Cette tristesse des hommes qui ont sondé les abymes du cœur et qui ont étudié les choses de la vie, ne me surprit plus.

Les merveilles de la nature, les créations du génie venaient encore quelquefois enchanter mon imagination; mais c'était un plaisir vide et de courte durée. Assis à un banquet, ma tête se retirait en arrière, et je refusais de prendre part à la joie des convives, parceque je devinais que cette joie netait qu'apparente.

La présence des hommes me fatiguait, et j étais mal lorsque j'étais seul. Je m'interrogeai, et je crus qu'il me fallait cette douce société établie par Dieu même, cette société qui est le charme de la solitude, et qui est en même temps une solitude, mais aimable, mais animée.

Je jetai les yeux autour de moi , et j'allai§ demandant la femme selon le cœur de l'homme de bien , celle qui devait rendre au zéphyr son souffle élyséen ; aux fleurs , leurs parfums ; à toute la nature , sa magie; enfin à mes pensées, leur calme et leur jeunesse.

Je me lassai de chercher. Ma voix ne savait plus former que des soupirs , et mon oreille ne savait plus ouïr que des gémissements. J'étais comme le palmier du désert qui est destiné à avoir une existence stérile, et à mourir ignoré après avoir bu pendant quelques jours les larmes de l'aurore.

Pourquoi s'obstiner à ne voir l'avenir que dans la vie? Eh ! réfugions-nous dans cet autre avenir qui est

FRAGMENTS. 47 i

au-delà! Ainsi, peut-être, jetais près de in accoutumer à cet état de vide et de délaissement. Jf avais cessé de me confier à l'espérance, et j'avais pris en pitié les destinées humaines.

Cependant un jour une voix arrive jusqu'à mon cœur; et ce son ravissant, qui semblait détaché dune harpe céleste, me révèle tout-à-coup une existence nouvelle. La voilà, medis-jeen moi-même, la voilà celle que Dieu m'a promise. Elle a été mise sur la terre pour partager ma bonne et ma mauvaise fortune , pour donner un motif à mes actions et un but à mes pensées.

Mes jours lui seront consacrés, elle saura tous les secrets de mon ame. Mes ennuis s'évanouiront devant le charme de ses paroles. Je la mettrai entre le ciel et moi pour conjurer le malheur.

Mais le malheur ne l'a pas respectée elle-même. Cette douce et innocente victime n'est point étrangère aux choses de la douleur: j'ai vu des larmes dans ses yeux, et déjà son cœur a connu l'amertume de la vie.

Page 1