‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 208 sur 217 · DEUXIÈME FRAGMENT · texte numérisé non relu

DEUXIÈME FRAGMENT

23 juillet 1808.

J'ai cru un instant que le bonheur allait luire sur ma triste vie ; ma poitrine commençait à ne plus gémir si profondément : cependant je ne sais quelle voix intérieure me criait de me méfier de cette nouvelle ruse de l'espérance. Mais le cœur de 1 homme est si facile à se laisser décevoir, que je fermais l'oreille à cette voix importune, et que, jetant derrière moi cette terrible expérience des destinées humaines, je me mettais comme auparavant à composer mon avenir à mon gré.

Autrefois, au fond de la vallée solitaire, je me plaisais à entendre le bruit des zéphyrs se jouant dans le feuillage des arbres, pendant qu'une source s'échappait en murmurant d'un rocher. Dans ma rêverie, je me figurais deux jeunes filles pleines d'innocence et de beauté, assises au bord du ruis seau, et se faisant à voix basse de douces co'n~

dences; ou deux sylphes se racontant leurs aveu turcs aériennes.

Plus avancé dans les secrets de la vie , j'ai comparé ces sons vagues aux vains désirs du cœur. Toute cette poésie fantastique du jeune âge s est éteinte, mon imagination n'a plus vu que les choses réelles; et les voix du fond de la vallée ne mont plus rappelé que ce gémissement douloureux dont parle Milton, et que poussa la nature au moment où nos premiers parents furent exilés d'Eden.

Lorsque vous prévoyez un événement qui doit combler tous vos vœux, dites: Ou cet événement n'aura pas lieu , ou je l'achèterai à un prix qui me le rendra bien amer. En effet, lequel parmi les hommes peut se promettre de faire exception à la commune loi? N'avons-nous pas tous reçu le don des larmes? et fragiles nous-mêmes, ne sommesnous pas tous entourés de choses fragiles? Ne nous plaignons pas d'inégalités dans la dispensation des biens et des maux, pareeque cette plainte accuserait injustement le ciel.

Nous manquons de mesure pour apprécier la

somme de bonheur ou de malheur qui est réservée

à chaque homme. La misère et la pauvreté habitent

chez le riche, et les heureux du siècle sont en proie à

^e poignantes douleurs ignorées des misérables. Nous

ntvoyons que les choses extérieures , les choses se-

crêtes et intimes nous échappent. Le rire cache souvent des peines , et le bonheur est quelquefois austère et sérieux. De beaux paysages couvrent un volcan; le lacryma-cliristi mûrit sur les flancs du Vésuve.

Nous serions bien moins étonnés de souffrir, si nous savions combien la douleur est plus adaptée à notre nature que le plaisir. L'homme à qui tout succède selon ses vœux oublie de vivre. La douleur seule compte dans la vie, et il n'y a de réel que les larmes.

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