LIVRE SECOND
Le lendemain , la famille de Priam se réunit autour de Tirésias, pour entendre la suite de son récit; et le divin vieillard continua en ces mots :
« OEdipe croit conjurer le malheur en se privant lui-même de la douce clarté du jour. Il enfonce de ses propres mains une agrafe d'or dans ses yeux ; et , sans se plaindre des tourments qu'il endure , il dit , avec une sorte de joie affreuse : « O que je me « plais dans ces ténèbres ! Il me semble qu'enfin je « commence à entrer en possession du calme si desi- « rable qui nous attend au fond du tombeau. Ob- « scurité terrible et douce , je te salue ! Sois mon « asile ! sois le lieu de mon repos ! Je pourrai peut- « être supporter la vie, lorsqu'elle ne sera pour moi « qu'une longue mort! Soleil, dont j'ai si long-temps « profané la lumière, je ne te verrai plus colorant « des premières teintes de l'aurore la double cime « du Parnasse , ou inondant de tes feux les riches i( campagnes de Thèbes, ou te jouant parmi ces u nuages étincelants qui , le soir, entourent d'une
t ceinture charmante les sommets de l'Hélicon ! « Ombre de Laïus! accepte mon sacrifice volontaire !
< Et vous , redoutables Euménides , ne poursuivez
< pas davantage ma famille! Déjà la compagne malt heureuse de mes tristes destinées , cette femme «que je n'ose appeler d'aucun nom, ma précédé
< dans la nuit éternelle ! Paix à sa cendre ! Que la
< terre soit légère à ses os , et qu'à présent je sois seul c exposé au courroux des Dieux ! »
« Etéocle et Polynice , tous les deux également
insensibles, ne peuvent être touchés du spectacle si
pitoyable d'OEdipe s'arrachant les yeux avec un
courage barbare. Gréon, sans respect pour ce qu'il
y a de sacré dans le malheur, accable encore le roi
des traits d'une sanglante ironie. « Où s'arrêtera , se
« disent-ils tous les trois , où s'arrêtera sa fureur ?
«< L'insensé ! après avoir lassé Némésis par son or-
« gueil , après avoir comblé la mesure de l'impru-
« dence, après avoir appelé sur lui-même sa propre
« malédiction , il livre à ses mains impies son visage
« déshonoré ! Quel sentiment veut-il que nous lui
« gardions , quand il ne craint pas de se traiter
«ainsi? Roi de l'énigme, ajoute Gréon, le sceptre
«aurait-il encore quelque charme pour vous? Re-
« noncez-vous à tout, excepté au rang suprême? »
« Mon père , s'écrie ïsméne , vous venez d'en- « tendre Créon : hâtez-vous d'abandonner à cet