‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 41 sur 217 · LIVRE II. ii · texte numérisé non relu

LIVRE II. ii

« père, ou pour garder les troupeaux, ou pour filer « la laine de nos vêtements. Elle semble accoutumée « à l'indigence, mais son ame est fière; elle ne veut « devoir qu'à son travail l'hospitalité qu elle réclame « pour quelques jours seulement. D'où vient-elle? "OÙ veut -elle aller? et pourquoi nous cacher ses «aventures? nous qui sommes si touchées de ses «mystérieuses infortunes! nous qui aimons tant à « pleurer avec elle î Peut-être la belle étrangère est « une divinité de l'Olympe; et sa tristesse vient de ce « quelle a pris en pitié la misère des destinées hu- « maines. Si ce n'était pas ainsi, comment trouve- « rions-nous tant de charmes auprès d'elle? pour- « quoi sentirions-nous un tel soulagement dans la « communication de ses nobles douleurs? Mais ne « troublons pas le si'ence qui entoure la demeure où « dort la belle étrangère. »

« Hémon pleurait d'admiration. Il ne doutait point que la belle étrangère ne fût Antigone ellemême, la pieuse fille d Œdipe. Il se rappelait alors le jour terrible où, au milieu des révélations les plus étranges, au milieu des plus grandes calamités, il avait lu pour la première fois dans lame de la vierge magnanime. Aussitôt il se montre aux jeunes filles. Elles veulent fuir , mais il leur fait signe de rester. «Ne craignez point, leur dit-il en s'appro- « chant, je connais la belle étrangère, celle qui est

n6 ANTIGONE.

« venue pour consoler les hommes, pour pleurer « avec eux. »

«A ce moment paraît Antigone, la tête couverte seulement d'un chapeau thessalien. Aussitôt quelle aperçoit Hémon , elle se retire en rougissant. Le fils de Gréon continuait de répandre des larmes: il n'eut pas la pensée de suivre la vierge modeste. Il était dans la même attitude , lorsque le vieux pasteur sortit de sa cabane, et, Rapprochant du héros , lui dit ces paroles : « Jeune guerrier, entrez dans ma « demeure, je vous offrirai l'hospitalité; votre sœur « paraît en proie à une tristesse plus cruelle que la « douleur. Venez la consoler et pleurer avec elle. » Hémon alors suivit le vieux berger.

« Antigone avait repris un visage serein; et, saluant le fils de Créon d'un sourire plein d'innocence et de majesté, elle lui parle ainsi : « Noble Hémon , « recevez mes adieux. J'ai entendu les derniers eiv « seignements de mon père; je dois accomplir ses «volontés: il me semble même que, près de lui, « j'habite déjà le séjour des ombres heureuses. Déjà « mon ame semble ne tenir à ceux qu'elle a aimés « que par la douce puissance des souvenirs. Retour- « nez dans Thébes ; dites à ïsmène qu' Antigone est « destinée à accomplir les dernières volontés de son « père. Noble Hémon, recevez mes adieux. »

« Hémon, en écoutant ces paroles, demeure im-

Page 1