TOME I
pour le combat. Voyez, il ne sait accueillir aujourd'hui que l'ironie terrible de Pascal; demain peutêtre il sera dompté par le puissant génie de Bossuet: heureux si le jour suivant il vient à prendre goût aux chants mélodieux de Fénélon, lorsqu'il charme notre exil par les plus douces paroles qui se soient trouvées jamais sur les lèvres d'un habitant de la terre !
( Dans la Ville des Expiations , plusieurs choses ébauchées ici recevront leurs développements, et sur- tout seront présentées sous un jour nouveau. Il faut bien se rappeler que cet écrit, dont une partie seulement avait été insérée dans le petit volume des Fragments , a vingt-six ans de date. )
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ADTEUX A ROME.
Juillet i8i3.
Ville illustre entre toutes les villes , adieu ! Voyageur d'un moment, ne ressemblé -je pas à ces autres voyageurs qui sont nés sur ce sol, et qui y sont morts? Mon voyage, qui n'a été qu'une circonstance dans ma vie, est comme leur vie entière. Voyageur d'un moment, donne-leur des larmes; car tu ne peux leur donner que cela : donne-leur des larmes en passant. C'est avec leurs sueurs, c'est avec leur sang qu'ils ont élevé tant de monuments, qu'ils ont, pour ainsi dire, creusé cet abyme d'admiration dans lequel tu te perds. Chacune des pensées que tu as eues leur a coûté du sang, des larmes, leur vie. Ils sont morts de fatigue, de douleur, de misère, pour qu'un jour il te fût donné de dire : Ville illustre entre toutes les villes, adieu!
Ils ont été voyageurs, et je suis voyageur. Ils ont senti, aimé, souffert; ils ont eu de courts plaisirs et
de longues peines : ils ont passé. Je sens, j'aime, je souffre comme eux; comme eux, j ai de courts plaisirs et de longues peines: je passerai comme eux. Ils ont laissé des traces, j'en laisserai aussi; car quel est l'homme qui ne se survit pas? La différence est dans le plus ou le moins de durée des souvenirs. Qu'importe néanmoins que ces souvenirs soient de quelques jours, de quelques années, ou de quelques siècles? Le temps a subsisté après eux; mais il viendra un instant où le temps finira. Homère a devancé Virgile. Un grand poète peut-être mourra la veille du dernier jour de l'univers. Son immortalité d'un jour aura été aussi longue que celle de Virgile et que celle d'Homère. Eh bien! je laisserai au moins un souvenir d un jour; et pendant que l'herbe qui aura crû sur ma tombe se flétrira, on dira peut-être encore : Il s'est éteint comme se desséche l'herbe qui a crû sur sa tombe.
Mais pourquoi cette immortalité d'un jour ne commencerait-elle pas dès à présent? Ce serait autant d'ajouté à la courte prolongation de mon existence fugitive. Ah ! si un voyage est une image triste, mais parfaite , de la vie , mon départ ne ressemblet-il pas à une mort? Vous que j'ai rencontrés sur ce noble coin de terre, vous avec qui il ma été donné de rompre le pain de l'étranger, accordez-moi donc, je vous en conjure, accordez-moi la douce hospitalité du souvenir. Que je continue de vivre dans votre
pensée! Est-ce trop exiger? Non. L'indifférence et l'oubli sont comme le néant que se promet l'athée dans son dernier asile. Et je ne puis me résoudre à ne rien laisser après moi.
Les véritables monuments sont ceux qui sont érigés dans le cœur de l'homme ; car tout se passe au fond du cœur, et la magie d'un beau jour, et la douceur d'un regard qu'animent des sentiments tendres ou élevés. C'est une belle prérogative cependant que celle de tout trouver en soi. Ville de souvenirs, ville veuve et déserte , tes solitudes me plaisent ; mais elles me plaisent pareequ elles peignent la misère des destinées humaines. Je ne te demande point que tu conserves quelque mémoire de moi. Je suis resté étranger au milieu de tes ruines : ce n'était pas toi que j étais- venu chercher. Je le sens, il manque déjà des cordes à ma lyre. La poésie et les arts ne m'offrent plus que de faibles enchantements, et ont perdu tout pouvoir de me distraire et de m exalter. Ma vie s'est comme réfugiée dans mes affections: elles seules peuvent me faire jouir et souffrir. Ville illustre entre toutes les villes , adieu !
Je me sépare sans peine de la ville des Brutus et des César. Pour elle, ce mot d'adieu sort de ma bouche sans émouvoir mon cœur. 11 n'en est pas ainsi de la ville où saint Pierre vint en voyageur; seul, mais accompagné de la force de Dieu. Religion née dans un hameau , cachée ensuite dans des cata-
combes , puis éclatante parmi toutes les pompes du pouvoir, parmi toutes les merveilles des arts, que tu es belle ! Que tu es belle dans la crèche de Bethléem , dans les cachots des martyrs , dans la basilique de Saint-Pierre ! Ton deuil, religion de Jésus-Christ , religion du pauvre et du malheureux , véritable religion de l'homme, ton deuil est ta parure! Cette magnificence d'hier, et qui n'est plus aujourd'hui, ravit toutes les puissances de l'ame. Rome, qui fut la maîtresse du monde profane, restera la capitale du inonde chrétien. Ville de saint Pierre, je ne te dis point adieu !
Mars i83o.
( Ainsi la vieille ville de Rome ne m'avait point alors révélé ses mystères. J'étais plongé dans tous les lieux communs de l'histoire; et sur-tout je ne pouvais être frappé que de la grande ombre du souverain pontificat, tout brillant de son absence même. Nous étions bien près du moment où le puissant dominateur de l'Europe allait disparaître. Il est bon de le remarquer, la sanction apportée à la révolution par la restauration a été pour le peuple français "aussi bien que pour moi une initiation immense. L'épreuve, jusque-là, n'avait pas été comprise; et le génie de la restauration, à son tour, s'est d'abord ignoré. )
Sunt lacrymae rerum, et mentem mortalia tangunt.
Virg., JEn. 1.
La présente édition, à laquelle j'ajoute une préface, est une simple réimpression de celles de 1814 et de 1819, sorties, toutes les deux, des presses de M. Didot l'aîné. La dernière est ornée de six gravures exécutées sur les dessins et sous les yeux de M. Bouillon, à qui nous devons le Musée des Antiques, l'une des plus belles entreprises de notre temps.
Une édition antérieure aux deux précédentes , qui s'imprimait à Lyon au moment où survinrent les événements de 1814? n'a jamais été achevée.
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Lorsque ÏAntigone fut sur le point d'être publiée pour la première fois , je voulais la faire précéder d'une préface qui devait être assez considérable, mais qui est restée en projet. Voici les principales questions que je me proposais d'y traiter :
Limites de la poésie et de la prose ; leurs attributions respectives dans la langue française ;
Véritable caractère de l'épopée ; son histoire;
Théorie de l'expiation du malheur, du dévouement;
L'antique énigme du Sphinx, qui est la grande énigme des destinées humaines;
De la fatalité chez les anciens ;
De Némésis, symbole qui repose sur des idées si différentes de celles du Destin.
La plupart de ces questions devant se présenter par la suite sous diverses formes , il serait fort inutile de s'y arrêter pour le moment. Je me bornerai donc à quelques observations plus directes , et tout-à-fait sommaires.
M. Nodier, dans le Journal des Débats, prétendait que le personnage d'OEdipe fut inventé, à l'origine, pour servir d'exemple et de preuve de la fatalité Cependant le symbole de Némésis, que j'ai introduit dans ma fable pour l'éclairer, il est vrai , d'un jour nouveau , a été admis par les plus anciens poètes comme l'emblème de
lyi PREFACE.
la justice divine, et même de la Providence, d'après Bacon. L'idée, telle que j'ai voulu la rendre, remonte jusqu'à un hymne orphique, conservé par Stobée; et elle exclut formellement celle dont on a coutume de revêtir le Destin. Une Dissertation de Herder sur Némésis mérite d'être consultée. Lowth compare fort judicieusement, à mon avis , l'histoire d'OEdipe avec celle de Job. Ce critique éminent pensait aussi que le roi de l'énigme , c'est ainsi que je l'ai nommé , devait être considéré plutôt comme un type des misères humaines que comme une personnification de l'empire de la fatalité.
Le vers de Virgile , que j'ai choisi pour épigraphe , exprime avec une élégante énergie ma pensée à cet égard : « Il est des choses qui semblent contenir elles- « mêmes des larmes , et les peintures de la condition « mortelle peuvent seules toucher notre ame. »
M. Malte-Brun, dans la Quotidienne, reproche à la scène du Sphinx une teinte trop mystérieuse. Mais que peut-il y avoir de plus mystérieux que l'énigme générale de l'humanité? La convenance d'une telle couleur, dans cet endroit, a été fort bien exprimée par M. Nodier. La même convenance existait pour la peinture de la mort d'OEdipe sur le Cythéron , et pour les circonstances de cette horrible guerre de Thébes , qui finit par le duel tout fatal des deux frères. M. Brifaut l'a remarqué, dans la Gazette de France , il fallait bien que là tout fût empreint du caractère de Fanathème ; comme , dans les funérailles d Antigone et d'Hémon , Famé devait reconnaître l'apaisement de la colère céleste par la vertu de l'expiation. C'était pour la première fois , sans doute , qu'une cérémonie funèbre ressemblait à une cérémonie nuptiale.
M. Malte-Brun a regretté que je n'eusse pas employé plusieurs pensées et l'expression de plusieurs sentiments qui se trouvent dans les tragiques grecs. J'ai pris mon sujet dans les temps anciens, et je l'ai transporté tout entier au sein des croyances modernes; je me le suis donc approprié, en le changeant de sphère, en lui faisant suhir une sorte de palingénésie. Ce christianisme en puissance, qui est venu animer ainsi la composition, et qui a été signalé par M. Nodier, imposait le devoir dune unité supérieure à celle dont M. Malte-Brun eût voulu me faire porter le joug.
M. Nodier aussi a noté les différences principales de ma fable avec les traditions. Ces différences sont grandes en effet, car toutes les scènes sont changées, et prises dans le même sentiment poétique plutôt que dans la même poésie. On pourrait dire, en effet, que j'ai puisé non point précisément dans les tragiques grecs , mais aux mêmes sources qu'eux. J'avais eu d'abord la pensée de faire une imitation de la Bible, ou, au moins d'Homère, afin d'aller directement à la recherche de l'inspiration épique. Remarquez bien que, dans la composition nouvelle, Antigone ne meurt pas de faim, que sa mort est sans angoisses, qu'elle a pu voir encore une fois Hémon avant d'expirer, et qu'Hémon ne termine pas sa vie par le suicide ; si je suivais les changements apportés par moi aux traditions consacrées , il me serait peut-être facile d'établir que je leur ai rendu leur simplicité primitive , en les dépouillant de tout ce qu'y avait successivement introduit le génie dramatique.
M. Géraud, qui , dans un journal de Bordeaux, a fort approuvé ces dernières peintures , n'a point donné son
assentiment aux interruptions du récit par les chants de Daphné. Quant à moi, j'ai cru que je pouvais diriger ainsi les impressions de mes lecteurs, comme les chœurs des tragiques grecs étaient destinés à diriger les impressions des spectateurs. Il n'y avait, de plus, qu'une telle forme de récit, et une telle manière de le couper, qui pût jeter le lecteur au milieu même de toute cette apparition de l'antiquité. S'il en résulte quelque monotonie, il en résulte aussi un effet plus continu et plus général. M. Nodier a vivement senti cet avantage. C'était le moyen d'échapper aux circonstances connues. Je pouvais supposer mes lecteurs aussi bien instruits que les princes de la cour dePriam, des faits antérieurs à l'action. Ainsi le cadre une fois admis , il en résultait nécessairement ce choix de détails que le Constitutionnel a cru devoir louer, et cette perspective dans laquelle, selon M. Nodier, j'avais su heureusement me placer.
Les poétiques établissent assez généralement qu'il faut éviter une perfection désespérante, dans le héros dune épopée. M. Nodier pense, avec la plupart des critiques, que l'on ne peut s'y intéresser assez qu'autant qu'il se rapproche de nous par des faiblesses. Je crois que l'invraisemblance serait bien plutôt l'inconvénient d'un idéal trop complètement parfait. Mais il s'agissait ici de toute autre chose que d'un objet d'art. Au reste , est-ce par une sorte de condescendance que j'ai quelquefois attribué à la suppliante du Cythéron de légers retours sur elle-même? est-ce la raison cachée de cette solennelle consécration d'Antigone par OEdipe , qui , dès le second livre , en fait une créature séparée des autres ? Par-là , l'idéal le plus parfait devient la nature même.
J'ignore le nom du critique par qui j'ai été si bien traité dans le Constitutionnel, et qui a répondu avec une si parfaite justesse à l'objection du sujet trop connu. Il est à remarquer que, chez les anciens , tous les maîtres de doctrines littéraires et poétiques depuis Aristote jusqu'à Horace, ont, au contraire, fait un précepte formel de ce qui avait été une objection pour ceux à qui le Constitutionnel répondait. Avouons cependant que nous n'avons pas ces cycles épiques où les tragiques grecs puisèrent à pleine main. Toutefois je pense qu'un sujet est toujours nouveau lorsque l'auteur entre dans le sens intime et profond. J'irais plus loin, et j'oserais dire qu'un sujet est comme la toile pour le peintre. C'est du moins ce qui m'est arrivé ici, puisque j'ai cherché l'inspiration épique et l'inspiration chrétienne là où était le génie tragique , là où dominait la fatalité.
Mais quoique je sois remonté jusqu'à la sphère épique, j'ai cru que je ne devais pas me renfermer dans les théories de l'épopée de convention : ce que je voulais sur-tout éviter c'était de donner lieu à ces discussions sur ce qu'on appelle prose poétique ; je n'y ai pourtant pas échappé. La question, au reste, sera traitée ailleurs. J'ai supprimé , pour la même raison, plusieurs morceaux qui avaient le double inconvénient de faire longueur, et de trop marquer la forme que je desirais éloigner de la pensée : une description de bouclier, où se trouvait représenté l'ancien Péloponèse avec la ceinture des différentes mers dont il est entouré ; un dénombrement , et les emblèmes et devises des chefs , choses qui m'étaient indiquées par les tragiques , et qui appartenaient peut-être déjà aux Thébaïdes épiques primitives. En général , je me suis abstenu de toute imitation.
L'auteur d'un rapport fait au sein de l'académie de Nîmes approuve, ainsi que M. Nodier, le plan adopté par moi. Le savant académicien a, en quelque sorte , surpris mon secret, lorsqu'il a comparé les chants de Daphné aux chœurs des tragédies grecques. Mais peut-être, s'il eût voulu examiner de plus près l'économie de ce plan, aurait-il aperçu que les interruptions du récit ne sont pas simplement des artifices de la composition , qu'elles servent aussi à compléter l'effet général.
Le savant académicien pense que j'aurais pu tirer un meilleur parti de la trilogie de Sophocle, et, en cela, il se trouve d'accord avec M. Malte-Brun ; j'ai déjà répondu à cette observation. Il en est de même de la couleur fantastique, reprochée également par l'un et par l'autre à certaines parties de l'ouvrage , et je répondrai parles mêmes raisons de convenance.
Le Dante avait emprunté à Stace cette terrible peinture d'Ugolin, et Stace lavait lui-même empruntée à Silius Italicus. Je devais conserver à la mort de Tydée les couleurs que lui donna l'antiquité ; toutefois je les ai fort adoucies. J'ai obéi à des convenances de différents genres dans tous les autres épisodes de la guerre maudite.
Tirésias, dans YAntigone, est loin de jouer le rôle que depuis je lui ai fait jouer dans Y Orphée. Je n'ignorais point que Tirésias , fondateur d'un culte , aurait pu me servir à pénétrer dans le sens des allégories de l'antiquité , à montrer la source des sentiments sociaux et des sentiments religieux, peut-être à exposer la théogonie et la cosmogonie de ces temps reculés ; mais je crois que j'aurais oté à cette composition , si j'ose le dire,
le charme de l'unité. Il ne fallait pas disperser l'intérêt ; et je voulais me borner à peindre la pieté domestique , selon l'heureuse expression du savant académicien de Nîmes. D'ailleurs c'est bien plus tard que j'ai conçu l'épopée générale par où je devais un jour entrer dans une nouvelle carrière historique.
Je crois inutile de marrêter davantage. Je sais que la présente publication se terminera par deux volumes de notes. Ainsi les questions qui tiennent à tout l'ensemble , et qui pourtant s'appliquent plus directement à chaque composition , trouveront là leur véritable place.
On vient de voir que le personnage de Tirésias sera complété dans Y Orphée. L'énigme du mont Phicéus deviendra d'abord l'énigme des enfants de Bélus , puis l'énigme du Capitole. Dès-lors je ne pouvais m'occuper qu'à la fin de tous ces symboles successifs. Il en est de même de ce Destin qui devait passer par tant de transformations avant de devenir une loi générale de l'humanité, avant d'être la Providence gouvernant le monde dans l'accord de la prescience divine et de la liberté des êtres intelligents.