LIVRE PREMIER
Tirésias, désolé des maux qui ne cessaient d'accabler l'héritage d'OEdipe, s'était retiré en Asie, accompagné de sa fille Daphné : elle guidait les pas du vieillard fugitif, car il était privé de la douce clarté du soleil. Le roi Priam avait reçu le devin aveugle, et la charmante prêtresse d'Apollon. Tous les deux s'asseyaient à la table du puissant monarque, au milieu de sa nombreuse famille. Là, étaient le vaillant Hector, et sa jeune compagne, la belle Andromaque , tout étonnée encore d'avoir échangé le modeste vêtement des vierges contre la parure des nouvelles épouses; Gassandre, qui avait reçu d'Apollon la vaine prérogative de lire dans l'avenir; Polyxène, ornée de mille grâces, et dont le trépas cruel coûtera tant de larmes à sa mère ; Polite , destiné à être immolé par Pyrrhus au pied des autels domestiques , et sous les yeux mêmes de ses parents ; Laodice, qui, à l'aurore de la vie, passait déjà pour la plus belle des filles de Pergame; Polydore, le dernier des enfants du roi , et qu'une horrible trahison devait ravir de si bonne heure à la lumière
du jour. Là, était le berger cle l'Ida, juge entre trois déesses, Paris, que la faveur de Vénus ne pourra garantir des hasards de la guerre. Là, était aussi cette femme de Sparte, Hélène, transfuge du lit conjugal: elle était timide comme une jeune fille; son visage se colorait dune aimable rougeur, lorsque sa beauté attirait les regards des hommes ; elle ne quittait point les côtés de son nouvel époux , et semblait toujours craindre quelque sentiment secret d'aversion, à cause de la pudeur trahie. Quelquefois elle pensait, en soupirant, à cette patrie qu'elle ne pouvait plus espérer de revoir, aux rives fleuries de l'Eu rotas, aux verdoyants sommets du Taygéte, à tous les lieux enchantés où, dans ses jours d'innocence, elle menait des danses légères, avec les compagnes de sa jeunesse.
La famille de Priam ne se lassait point d'entendre Tirésias, lorsqu'il rappelait la mémoire des temps anciens, lorsqu'il peignait le vieil Inachus et son fils Phoronée, héritiers de la sagesse de l'Egypte, répandant les bienfaits de la société parmi des hordes sauvages. Le savant vieillard connaissait l'histoire des peuples , et l'origine des plus illustres maisons de la Grèce : il racontait les aventures de Gécrops, qui réunit les peuples de l'Attique; de Gadmus, qui donna des lois et des arts à la Béotie; deDanaiis, qui fonda la puissante monarchie d'Ar-