DIVERS SUJETS
Comme la société a été d'abord famille, et puis État, l'instruction des hommes a dû commencer par des proverbes, et doit finir par des pensées. Le proverbe est une maxime de conduite appliquée au gouvernement moral ou matériel de la famille, et l'apologue ou la fable n'est et ne doit être qu'une maxime ou quelquefois même un proverbe revêtu d'une image familière. Les pensées ont un objet plus général, et doivent offrir des règles d'opinions ou de conduite pour les hommes réunis en société d'État ou publique; elles conviennent à la fois à des hommes plus occupés et à des esprits plus exercés. Elles sont en doctrine ce que l'analyse est en géométrie, ce que les billets de banque sont pour la circulation d'argent : d'un côté, elles réduisent un grand nombre d'idées sous une expression plus abrégée; de l'autre, elles offrent, comme des formules générales, des applications positives à un plus grand nombre de circonstances. C'est là ce que doivent être des pensées morales et politiques; et je sens qu'il est plus facile d'en donner la définition que l'exemple.
Même après l'exemple de la France, il manque à l'Europe une dernière leçon. Malheur au peuple destiné à la lui donner!
La religion avait placé la monarchie dans le cœur. La philosophie l'en a tirée et l'a mise dans la tête. Elle était sentiment; elle est système. La société n'y gagne rien.
Que s'est-il donc passé dans la société, qu'on ne puisse plus faire aller qu'à force de bras une machine démontée qui allait autrefois toute seule, sans bruit et sans effort ?
Le ruban que les conventionnels tendaient le long de la terrasse des Feuillants pour empêcher le peuple de passer outre, représente au naturel les précautions que la politique moderne prend pour défendre la société des entreprises du pouvoir populaire.
Les Russes sont encore un peuple nomade, au moins d'inclination, et les maisons de Moscou n'étaient que les chariots des Scythes dont on avait ôté les roues. Aussi les Russes ont un singulier penchant à varier la distribution et l'ameublement de leurs maisons; on dirait que, ne pouvant les changer de place, ils y changent tout ce qu'ils peuvent. Cette disposition ajoute à leur force d'agression et même à leur force de résistance. C'est une entreprise insensée que d'aller avec un peuple sédentaire attaquer chez lui un peuple nomade. Mal en a pris aux Romains et aux Français.
Des sottises faites par des gens habiles; des extravagances dites par des gens d'esprit; des crimes commis par d'honnêtes gens Voilà les révolutions.
Dans l'état où se trouvent aujourd'hui les deux mondes, il en faudrait un troisième où pussent se réfugier tous les mal-
heureux et tous les mécontents. L'Amérique, dans l'autre siècle, sauva peut-être l'Angleterre d'un bouleversement total. Cette dernière ressource manque aujourd'hui au pauvre genre humain, et il ne lui reste plus de nouveau monde que l'autre monde.
Dans les crises politiques, le plus difficile pour un honnête homme n'est pas de faire son devoir, mais de le connaître.
Lne conduite déréglée aiguise l'esprit et fausse le jugement.
L'administration doit faire peu pour les plaisirs du peuple, assez pour ses besoins, et tout pour ses vertus.
Une révolution a ses lois, comme une comète a son orbite: et la première de toutes est que ceux qui croient la diriger ne sont que des instruments; les uns destinés à la commencer, les autres à la continuer ou à la finir. L'ouvrier change à mesure que l'ouvrage avance. Bonaparte a été soumis à cette loi comme les autres, et plus que les autres.
La justice, après une révolution, est Varc-en-ciel après 'or a se.
L'état agricole, première condition de l'homme, est essentiellement monarchique. La propriété territoriale est un petit royaume gouverné par la volonté du chef et le service des subalternes. Aussi l'Evangile, qui est le code des sociétés, compare perpétuellement le royaume à la famille agricole. Le bon sens ou les habitudes d'un peuple d'agriculteurs sont bien plus près des plus hautes et des plus saines notions de la poli-
lique que tout l'esprit des oisifs de nos cités, quelles que soient leurs connaissances dans les arts et les sciences physiques.
Les agriculteurs vivent en paix, et il ne peut y avoir entre eux de rivalité ni de concurrence; les commerçants, au contraire, sont les uns avec les autres en conflit nécessaire d'intérêts; et l'on peut dire que l'agriculture, qui laisse chacun à sa terre, réunit les hommes sans les rapprocher, et que le commerce, qui les entasse dans les villes et les met en relation continuelle, les rapproche sans les réunir.
Quand l'État est monarchique, les municipalités sont et doivent être des États populaires. L'autorité monarchique y serait trop sentie, parce que le sujet y est trop près du pouvoir. Ainsi autrefois en France, on se moquait un peu des maires, des échevins, même des intendants, et les affaires n'en allaient pas plus mal. Mais lorsque la politique moderne a voulu transporter dans l'État le régime populaire, il a fallu donner aux maires et aux préfets une autorité despotique.
Ce n'est assurément pas par ambition ou par intérêt, encore moins par vanité, que quelques hommes s'obstinent à soutenir des opinions en apparence décréditées, qui ne conduisent ni aux honneurs ni à la fortune, et font taxer leurs écrits de paradoxe ou même d'exagération. C'est uniquement par respect pour leur nom, et de peur que la postérité, s'ils y parviennent, ne les accuse d'avoir cédé au torrent des fausses doctrines et des mauvais exemples.
Quand la politique a perdu de vue les principes, elle fait des expériences et tente des découvertes.
Dans un État où les mœurs classent le plus grand nombre des familles dans des professions héréditaires, les hommes qui s'élèvent ont un obstacle de plus à vaincre; ils doivent plus à la nature qua l'art et à l'instruction, et n'en sont que plus forts.
Les gouvernements qui exigent des peuples de forts impôts, n'osent ni ne peuvent en exiger autre chose. Comment, par exemple, commander le repos religieux du dimanche à des hommes qui n'ont pas assez du travail de toute la semaine pour nourrir leur famille et payer les subsides? Les peuples le sentent, et se dédommagent en licence de ce qu'ils paient en argent. Le gouvernement le plus fort et le plus répressif serait celui qui aurait le moins de besoins, et qui pourrait n'exiger des peuples que d'être bons.
Le luxe des arts, et surtout de l'art de la guerre, a mis les rois dans la dépendance des peuples.
Les rois doivent punir tout ce qui s'écarte de l'ordre, tout, car il y a des hommes et des fautes assez punis par le pardon; mais le pardon n'est ni oubli ni silence.
Chez les Juifs, il paraît qu'il n'y avait point de profession infâme, il n'y avait pas même de bourreau, au moins dans les premiers* temps, puisque le peuple lapidait lui-même les coupables; comme encore aujourd'hui, dans les corps militaires, les soldats exécutent sur leurs camarades les sentences à peine aftlictive ou capitale. Les peuples modernes n'ont pas le même respect pour l'homme, et ils avilissent les uns pour le plaisir ou l'utilité des autres.
La Frau.ce, premier né de la civilisation européenne, sera la première à renaître à l'ordre ou à périr.
Quand une révolution commence ou quand elle doit finir, les obstacles qu'on oppose à ses progrès ou au retoui de l'ordre, deviennent autant de moyens qui les accélèrent.
Il y a des hommes qui, par leurs sentiments, appartiennent au temps passé, et par leurs pensées à l'avenir. Ceux-là trouvent difficilement leur place dans le présent.
La grande erreur de l'Europe est d'avoir cru que Bonaparte ('•tait toute la révolution.
« Rois, gouvernez hardiment, » a dit, non un général d'armée, mais unévêque, Bossuet; et les deux ministères les plus heureusement hardis qu'il y ait eu en Europe, sont en France, celui d'un cardinal encouragé par un capucin; et en Espagne, celui d'un cordelier devenu cardinal.
Les méchants même, lorsqu'ils sont punis, se rendent plus de justice qu'on ne pense; on ne risque jamais de pousser à bout que les bons.
Que les rois sont forts quand ils savent de qui ils sont, par qui ils sont, et pourquoi ils sont!
Avec deux principes opposés de constitution politique, le populaire et le monarchique, il est plus facile de faire dans le
même pays deux peuples différents et inême trois, quedyfon der une société.
Les États, en général, cherchent aujourd'hui la force dans l'administration, plutôt que dans la constitution; dans les hommes, plutôt que dans les choses. Il leur faudrait toujours pour ministres, des hommes d'un esprit supérieur et d'une extrême habileté, et la nature en est avare. Encore faudrait-il que les ministres de la constitution, qui sont les corps politiques, fussent toujours d'accord avec les ministres ou agents de l'administration; ce qui n'est pas facile, parce que tous veulent quelquefois changer de rôle : ceux qui administrent veulent faire des lois, et ceux qui font des lois, administrer.
Autrefois en France l'administration allait d'habitude, et l'on ne s'occupait même pas de la constitution; nous ressemblions à un homme robuste qui dort, mange, travaille, se repose sans songer à son tempérament. Aujourd'hui il faut soigner la constitution comme l'administration, faire aller l'une comme l'autre, et les mettre d'accord si l'on peut.
(Ju'est-ce que l'état de roi? Le devoir de gouverner. Qu'estce que l'état de sujet? Le droit d'être gouverné. Un sujet a droit à être gouverné, comme un enfant à être nourri. C'est dans ce sens que « les peuples ont des droits, et les rois des >» devoirs. »
Depuis qu'on a confié aux seules armées la défense des / États, on a pris la tactique pour la force, et la discipline pour l'ordre.
J'aime, dans un État, une constitution qui se soutienne %
toute seule, et qu'il ne faille pas toujours défendre et toujours conserver. Ces constitutions si délicates ressemblent assez au tempérament d'un homme qui se porte bien, pourvu que son sommeil ne soit jamais interrompu, son régime jamais dérangé, sa tranquillité jamais troublée, qu'il ne sorte de chez lui ni trop tôt ni trop tard, et qu'il n'aille ni trop loin ni trop vite.
M. Hume dit que les Anglais haïssent les Français beaucoup plus que les Français ne les haïssent; cette différence tient à la différence de leurs institutions. Si elles étaient jamais les mêmes, la haine serait réciproque, et l'humanité en souffrirait.
La force défensive, en Espagne, était dans la religion; en France, dans la constitution; en Angleterre, dans la position; en Allemagne en général, dans l'administration. Celle-ci est la plus faible de toutes.
On peut plutôt gouverner avec des faibles, quand les institutions sont bonnes, qu'avec des forts, quand elles sont mauvaises.
Un gouvernement ne périt jamais que par sa faute, et presque toujours par d'anciennes fautes qui en font commettre de nouvelles.
Les princes légitimes et les usurpateurs ne se soutiennent pas par les mêmes moyens, et ne périssent pas par les mêmes causes. L'usurpateur règne par des intérêts, et périt pour les avoir compromis. Le prince légitime règne par des lois, et périt pour les avoir violées.
« Les troubles, dit Montesquieu, ont toujours affermi Le » pouvoir, » comme les sièges rendent une place plus forte en en faisant connaître les endroits faibles.
Les apanages en terres pour les princes du sang royal étaient le dernier reste de la barbarie des premiers temps, où les rois partageaient le royaume entre leurs enfants; aussi cet usage a-t-il eu de fâcheuses conséquences pour la tranquillité de l'État. M. de Machault, contrôleur-général, avait voulu l'abolir.
La royauté, sous Saint-Louis, était plus vénérée par ceux qui combattaient contre le Soi, qu'elle ne l'était même, sous Louis XIV, par ceux qui le servaient,
Ceux qui s'élèvent avec tant d'amertume contre la noblesse héréditaire, devraient provoquer une loi qui défendit aux enfants d'embrasser la profession de leurs pères. Comme un père, par une disposition aussi louable qu'elle est naturelle, désire que son fils occupe dans la société le rang qu'il y a luimême occupé, et même, s'il se peut, un rang plus élevé, le magistrat et le militaire feront donner à leurs enfants une éducation qui les dispose à entrer dans l'une ou l'autre de ces deux professions, nobles elles-mêmes et source de toute noblesse. Dira-t-on que les enfants n'y entreront pas, s'ils n'ont pas les vertus et les talents nécessaires? Soit; mais à moins qu'on ne prenne des programmes de collège pour des listes de promotions, si un jeune homme n'est pas décidément reconnu pour un idiot ou un vaurien, comment savoir, avant qu'il l'ait exercé, s'il a ou s'il n'a pas les talents, et plus encore, les vertus de l'état pour lequel il a été éleé? Il sera donc juge ou militaire, comme son père; il ne deviendra pas, si l'on veut, chancelier ou maréchal de France; mais ces dignités, tout
éminentes qu'elles sont, ne constituent pas la noblesse et n ont jamais été héréditaires. Les mêmes motifs, et toujours plus puissants à mesure que les services des pères seront plus anciens et plus nombreux, porteront le petit-fils aux mêmes emplois; et voilà comment s'établissent, malgré les hommes, leurs jalousies, leurs opinions, leurs systèmes, et par la seule force des choses, la noblesse héréditaire et l'illustration des familles.
La haine de toute illustration de famille s'étendit, au commencement de la révolution, jusque sur la malheureuse illustration qui vient du crime; et les mêmes philosophes qui voulaient plus lard abolir le préjugé qui honore une famille pour des services rendus à la société, commencèrent par attaquer l'opinion qui la flétrit, pour les crimes dont un de ses membres s'est rendu coupable. Ils prétendirent que la société ne devait mettre aucune différence entre la famille de du Guesclin et celle de Cartouche, et même ils placèrent l'exemple à côté du précepte; et c'est à de si pauvres esprits que, pour la honte éternelle des rois et des peuples, une Providence sévère a livré l'Europe!
Nos rois, depuis Henri IV, et nos philosophes, ont de concert décrié la ligue; ceux-ci, parce qu'elle avait empêché la démocratie calvinienne de s'établir en France; ceux-là, parce qu'elle avait fait de la religion de l'Etat une condition nécessaire de la royauté; ce qui, au reste, a été fait en Angleterre et ailleurs pour la religion protestante. En effet, si les ligueurs de la cour voulaient un roi lorrain ou espagnol, les ligueurs de la France voulaient un roi catholique. Quand la religion était attaquée, on ne séparait pas la royauté de la religion. Aujourd'hui que la légitimité a été méconnue, on ne sépara pas la royauté de la légitimité. La France voulait alors, comme
elle veut aujourd'hui, la royauté, ou consacrée par la religion, ou affermie par la légitimité. L'objet est le même, les motifs sont différents; les ligueurs de ce temps seraient les royalistes du nôtre, et l'auteur connaît des familles qui en offrent l'exemple.
On connaît en Europe la balance des pouvoirs, la balance du commerce, la balance des États ou l'équilibre politique. Il n'y manque que la balance de la justice.
Quand on voit hausser les denrées de première nécessité et baisser les objets de luxe, si cet effet est constant et général, on peut être assuré que la population augmente, et que, par conséquent, la richesse relative diminue; et alors il y a dans les marchés plus de concurrents pour ce qui est nécessaire, et moins pour ce qui n'est que superflu : d'autres causes sans doute agissent concurremment, mais celle-là est la plus profonde, la plus générale, et peut-être la moins aperçue.
Voulez-vous qu'une balance soit dans une oscillation continuelle? mettez-y deux poids parfaitement égaux, la moindre ondulation de l'air la fera hausser ou baisser : c'est là l'histoire des partis.
On dit aujourd'hui d'un homme qui a des principes lises de inorale et de politique, qu'il a des systèmes, et c'est un grand tort aux yeux de ceux qui n'ont ni assez d'esprit pour faire des systèmes, ni assez d'instruction pour avoir des principes.
Dans un Etat où tous les cilovens indistinctement sont
admissibles à tous les emplois, il ne faudrait pas, lorsqu'ils les sollicitent, qu'ils pussent en refuser aucun, et c'est trop à la fois pour l'administration, que tous puissent demander, et que chacun puisse choisir.
On doit prendre garde, dans la distribution des emplois, de ne pas humilier celui qui n'en demande aucun.
Là où la société sera constituée sur des principes peu naturels, il y aura beaucoup d'esprits faux, de caractères bizarres, d'esprits singuliers, d'imaginations déréglées; il y aura beaucoup d'originaux et même de fous. La nature nous fait intelligents, mais la société donne à nos esprits telle ou telle direction. Après les changements religieux et politiques arrivés en Angleterre sous Henri VIII, on remarqua dans cette île une prodigieuse quantité de fous, et il y a encore plus d'hommes singuliers que partout ailleurs.
La constitution d'un peuple est son histoire mise en action. Ainsi, à ne connaître que les lois politiques d'une nation depuis longtemps anéantie, on pourrait deviner les événements de sa vie politique, à peu près comme dans VAnatomie comparée, on peut refaire l'animal ignoré dont on retrouve la moindre partie, ou, comme dans l'art de la sculpture, on pourrait rétablir les proportions d'une statue dont on aurait conservé des fragments.
Là où la religion et la royauté sont trop à l'étroit, elles se font faire place ou elles se retirent.
Rapprocher les hommes n'est pas le plus sûr moyen de les y réunir.
Un peuple qui solde de nombreuses armées ne sait plus se défendre, comme un homme opulent qui a beaucoup de domestiques à ses ordres, ne sait plus se servir lui-même.
Les troupes soldées sont plus propres pour attaquer, et les peuples pour défendre. Un ennemi n'attaque qu'avec une partie de sa population; un État se défend avec toute la sienne. L'un attaque par obéissance; l'autre se défend avec des sentiments.
Quelques peuples, dans les guerres de la révolution, ont défendu contre nous leur première frontière, d'autres n'ont défendu que la dernière : là, c'était le courage de l'honneur; ici, celui du désespoir.
Dans les Causes de la grandeur et de la décadence des Romains, M. de Montesquieu expose plutôt les moyens de l'élévation de ce peuple ou de sa chute, qu'il n'en donne les véritables causes. La cause de la grandeur des Romains fut dans la partie monarchique de sa constitution; le principe de sa décadence, dans la partie démocratique. Le sénat, qui représentait la partie monarchique, avait bien l'esprit de la monarchie, mais il n'en avait pas les formes. Le pouvoir y était collectif, et il n'avait qu'un pas à faire pour devenir populaire. Une fois hors du sénat, il passa aux tribuns, aux triumvirs, entin aux empereurs, véritables tribuns de la soldatesque, qui achetaient avec des largesses le peuple du camp, comme les Gracques et les Saturnins entraînaient avec des partages de terres le peuple du Forum. Les anciennes familles, l'honneur et la force de
Rouie, avaient péri clans les (roubles civils, et il ne put s'en former de nouvelles. Dans un ordre régulier de gouvernement les anciennes familles, lorsqu'elles s'éteignent, sont remplacées par de nouvelles, qui, introduites dans un corps tout formé, en prennent bientôt l'esprit et les habitudes; mais lorsque toutes les antiques races périssent à la fois, l'esprit public qu'elles formaient par leur exemple se perd, les traditions dont elles étaient dépositaires s'effacent, le feu sacré s'éteint, et même, avec des vertus et des talents, des hommes tout nouveaux ne peuvent le rallumer. La société finit, elle n'a plus d'avenir à attendre, parce qu'elle n'a plus de passé à rappeler, et que l'avenir ne doit être que la combinaison du passé et du présent. Tant que le sénat fut roi, le peuple romain devait se conserver et même s'étendre, parce qu'il était, comme peuple monarchique, plus fort et mieux constitué que tous ses voisins. Quand la démocratie eut pris le dessus, celte société chercha un chef, comme elles le cherchent toutes, et ne rencontra que des tjrans. Ce peuple, admirable dans ses premiers temps, fait pitié sous ses tribuns, horreur sous ses triumvirs, et, soumis à ses empereurs, n'excite plus que mépris et dégoût.
Les nombreux architectes qui ont travaillé à reconstruire l'édifice qu'ils avaient détruit, ont cru établir un principe en écrivant dans leur Code : Article ICT. Ils bâtissaient sur le sable, et prenaient la première pierre pour un fondement.
Toute famille qui a rendu de grands services à l'Étal, a rempli sa destination. Elle peut finir dans la société, puisqu'elle doit vivre dans l'histoire. Beaucoup de familles ont vécu trop d'une génération.
Tous les hommes doivent à la société le sacrifice de leur vie,
les bons comme service, et les méchants comme exemple. Les ministres, les juges, les prêtres, les artisans consument leur vie et abrègent leurs jours dans des travaux souvent au-dessus de leurs forces. Les militaires font un état de donner ou de recevoir la mort. Comment, dans un état de société si prodigue de la vie des bons, la philosophie a-t-elle pu soutenir que la société n'avait pas le droit de punir de mort même l'assassin? Pitié cruelle et insensée! elle refusait la mort, et ne pouvait faire grâce de l'infamie.
Là où les lois n'ont été que la volonté des plus forts, toutes y les volontés des hommes puissants peuvent devenir des lois.
L'art de l'intrigue suppose de l'esprit et exclut le talent.
Les grandes propriétés sont les véritables greniers d'abondance des nations civilisées, comme les grandes richesses des corps en sont le trésor.
Pour les nations dont la constitution était imparfaite, tout est bon dans les nouvelles institutions que leur donne une révolution, parce qu'elles n'ont pas d'idée d'un meilleur état, et que ce qui est nouveau a toujours quelques avantages. Mais pour celles qui ont goûté de la perfection, rien ne peut les satisfaire que le meilleur, et elles sont inquiètes et agitées jusqu'à ce qu'elles y soient revenues. Bossuet et J. J. Rousseau ont senti celle vérité, et l'ont exprimée chacun à leur manière. <( Chaque chose, dit Bossuet avec sa grave simplicité, com- » menée à goûter le repos quand elle est dans sa bonne et » naturelle constitution. » « Si le législateur se trompant dans » son objet, dit Jean-Jacques avec plus d'apprêt et d'emphase, » établit un principe différent de celui qui naît de la nature
» des choses, l'État ne cessera d'être agité jusqu'à ce qu'il soit » détruit ou changé, et que l'invincible nature ait repris son » empire. » Ainsi, l'inquiétude et l'agitation pour un peuple comme pour un homme, sont des indices certains de malaise et de fausse position; et quand les sots disent qu'un peuple n'est pas mûr pour une loi, pour une institution qu'ils veulent lui donner, parce qu'il les rejette, et ne peut y plier son esprit et ses habitudes; les habiles voient dans cette répugnance une preuve de sagesse et de raison : nous, par exemple, nous étions trop, avancés, et surtout trop sages et trop habiles pour beaucoup de lois que nous ont données, pendant dix ans, nos infatigables régénérateurs.
Dans les débats politiques l'orgueil, toujours injuste, accuse de mauvaise foi ceux qu'il n'ose taxer d'ignorance.
C'est une prime accordée au vice qu'un mauvais exemple donné par l'autorité.
11 connaissait aussi peu la vérité que les devoirs de l'homme de bien, le faible philosophe qui disait qu'il se garderait bien d'ouvrir la main, s'il y tenait renfermées toutes les vérités : il entendait sans doute parler de celles qu'on nous a depuis si largement prodiguées.
On confond beaucoup trop le devoir d'opiner avec le devoir d'obéir. Le sujet peut obéir à la conscience du gouvernement; le magistrat ne doit opiner que selon la sienne.
L'opposition, inévitable dans tout gouvernement représentatif, y est toujours dangereuse : elle intimide le gouvernement quand il faudrait l'enhardir; elle l'irrite et le pousse quand il
faudrait le retenir; et peut-être partout où l'opinion du gouvernement est bien connue, ceux qui ne la partagent pas, et qui sont en état de la combattre, devraient s'abstenir de prendre part à la législation.
La religion, l'honneur, la royauté ont aujourd'hui en France la force de choses antiques et la grâce d'une nouveauté.
L'opinion est indulgente, en Angleterre, sur les variations politiques, et sévère en France, même sur les conversions religieuses. Cette différente manière de voir et de sentir ne sera pas sans influence sur notre gouvernement.
Les erreurs font les partis; les passions intriguent; et il y a y aujourd'hui en France trop de raison et de lumières pour qu'il puisse y avoir de véritables partis, et trop de passions pour qu'il n'y ait pas des intrigues.
Le monde moral et politique, comme le monde physique, n'a plus ni printemps ni automne. On ne voit qu'opinions qui glacent, ou opinions qui brûlent.
Quel état de société que celui où ce qui était crime la veille, devient loi le lendemain !
Le tutoiement s'est retranché dans la famille; et après avoir v tutoyé tout le monde, on ne tutoie plus que ses père et mère. Cet usage met toute la maison à l'aise : il dispense les parents d'autorité et les enfants de respect.
y* Les hommes trop souvent se placent entre eux dans la société comme les corps dans îes fluides : les plus pesants descendent, les plus légers s'élèvent.
Les corporations d'arts et métiers étaient pour les classes inférieures une sorte de noblesse municipale et même héréditaire, qui donnait de l'importance et même de la dignité aux individus les plus obscurs et aux professions les moins relevées. Ces corporations étaient en même temps des confréries, et c'est surtout ce qui a excité la haine des philosophes qui poursuivaient la religion jusque dans les plus petits recoins. Cette institution, tout à fait monarchique, avait en administration les plus grands avantages, et le pouvoir des maîtres contenait cette jeunesse sans éducation, que la nécessité d'apprendre un métier et de gagner sa vie, soustrait de bonne heure au pouvoir paternel, et que son obscurité dérobe au pouvoir public. Enfin, l'hérédité des professions mécaniques servait encore aux mœurs publiques, en opposant une digue aux changements ruineux et ridicules des modes.
V II y a dans les crises politiques des hommes et des états du genre masculin, du genre féminin et même du genre neutre.
Quand les esprits nés pour gouverner deviennent rares, on multiplie les délibérations et les conseils. Le vaisseau qui n'a plus de boussole se dirige par estime.
Pascal dit quelque part qu'on peut ôter aux Parisiens leurs privilèges et leurs franchises, mais qu'il faut bien se garder de leur ôler leurs enseignes. Nombre d'écrivains se croyant philosophes, ont regardé comme une preuve du peu de lumières et de la barbarie du peuple moscovite, que Pierre-le-Grand ait
PENSEES DIVERSES. 2o
eu moins de peine à changer ses lois qu'à lui faire quitter la barbe et l'habit long. J'y vois au contraire une preuve de raison et un sentiment très-juste de liberté personnelle; c'est qu'effectivement le peuple distingue très-bien ce qui est du ressort de l'État et du gouvernement, de ce qui appartient en propre à l'homme et à la famille. Les privilèges, les franchises, les lois sont des concessions ou des actes de l'autorité publique, et elle peut les révoquer ou les changer. La barbe et l'habit appartiennent à l'homme, et l'État n'v a aucun droit.
Dans la société comme au théâtre, le public a un sentiment du bon et du mauvais, qui est plus sûr et plus prompt qu'un jugement réfléchi.
L'autorité doit punir le crime : elle le doit aux méchants plu;- encore qu'aux bons, parce qu'elle doit la justice avant la vengeance.
On a un peu trop, dans ces derniers temps, regardé comme dangereuses pour un citoyen d'un Etat monarchique, les maximes républicaines que les jeunes gens trouvent dans les écrivains de l'antiquité. Les enfants puisaient dans l'histoire ancienne des sentiments et non des principes, et j'aime assez, je l'avoue, dans un homme, ce mélange de sentiments d'indépendance républicaine et de principes d'obéissance et de fidélité monarchiques : c'est là, si l'on y prend garde, ce qui constituait l'esprit français, et ce qui fait l'homme fort dans une société forte. Il est vrai aussi que l'histoire des anciens a été écrite avec peu de discernement, et surtout avec peu de connaissances politiques.
Beaucoup de gens lisent dans l'histoire, et écrivent sur l'histoire; très-peu lisent et écrivent l histoire.
Les États modernes ont bien plus d'hommes à gouverner que les États anciens, même les plus peuplés, parce que les esclaves, partie si considérable de la population, gouvernés despotiquement par le pouvoir domestique, étaient hors de l'action du pouvoir public, qui ne s'occupait guère d'eux que pour les tuer lorsqu'ils se révoltaient, et jamais pour les nourrir, ou même améliorer leur sort. Il me semble que cette observation a échappé aux législateurs modernes, qui ont affaibli et borné l'action des gouvernements, lorsqu'elle aurait dû être plus forte et plus étendue.
Le pouvoir, dans toute société, se partage entre la famille et l'Etat, entre la religion et le gouvernement; quand il en manque d'un côté, il en faut davantage de l'autre. Si le pouvoir public est faible, le pouvoir domestique doit être plus fort; et c'était là l'état des sociétés anciennes. Chez les peuples chrétiens, où le pouvoir public est plus fort, l'autorité paternelle peut être plus douce. Si le frein de la religion se relâche, il faut renforcer l'action du gouvernement, et multiplier les agents de la police à mesure que le nombre des ministres de la religion diminue. Si tous les pouvoirs s'affaiblissaient à la fois, si la royauté devenait un objet de suspicion et d'alarmes, la religion un objet d'indifférence ou de haine, l'autorité paternelle un sujet de discussion, tout périrait à la fois, la religion, l'État et la famille.
Le déni de justice, ou plutôt de jugement, dissout la société publique, en rendant à la famille le droit de défense personnelle, et en la replaçant ainsi dans l'état où elle se trouvait avant tout établissement d'État politique.
Les hommes qui constituent les États avec leurs opinions personnelles, les administrent avec leurs intérêts.
Il faut avoir des principes sûrs de politique pour tirer quelque profit de l'expérience des événements, par la même raison qu'il faut connaître sa route pour se remettre dans le chemin.
En Angleterre, on condamne l'auteur ou l'imprimeur d'un ouvrage répréhensible à une détention de toute la vie, en le taxant à une amende qu'il ne pourra jamais payer. En France, nous n'aurons pas cette ressource; et quand la loi l'ordonnerait, les mœurs ne le permettraient pas.
Heureusement pour l'Angleterre, elle a conservé de vieux sentiments, avec ou plutôt malgré ses institutions. En France, on avait travaillé à nous ôter nos sentiments avant de changer nos institutions. La révolution d'Angleterre fut un accident, la nôtre a été un système.
Les gouvernements ne suffiront plus bientôt à l'administration. Les peuples se gouvernent par des exemples plutôt que par des lois, et par des influences plus que par des injonctions. Mais quand la population s'accroît, la richesse relative diminue, c'est-à-dire que les classes qui reçoivent l'exemple augmentent seules de nombre, et que celles qui le donnent, en s'appauvrissant, perdent de leur influence et de leur considération, ou même retombent dans la classe du peuple. Alors le gouvernement est réduit à ses tribunaux et à ses soldats, et l'administration devient impossible, parce qu'elle est à la fois et trop dispendieuse et trop dure. L'administration des Étals dans l'antiquité n'était presque que le pouvoir des maîtres sur les esclaves. L'administration des Etats chrétiens jusqu'à nos jours, n'était que l'influence des classes supérieures sur celle du peuple; bientôt il n'y aura que des autorités et plus d'influences. L'absence des influences locales qui préparent et fa-
eililent l'action de l'administration, est la grande plaie politique de l'Europe, et la cause des embarras inextricables de ses gouvernements.
Depuis que la physique a découvert le moyen de préserver les édifices de la foudre, je ne connais qu'un malheur publie dont les gouvernements soient tout à fait innocents.... un tremblement de terre.
Quels sont les rapports de l'État et de la famille, du pouvoir public et du pouvoir domestique? Grande question qui devrait commencer tous les traités de politique et que les publicistes n'ont pas même aperçue!
L'objet de la famille est la production des individus, l'objet de l'État est la conservation des familles, parce que l'Etat est une société de familles, comme la famille est une société d'individus.
La famille existe avant l'État, et peut exister sans l'État. L'État n'a existé qu'après les familles, et ne peut même exister sans elles; il n'a rien que ce que chaque famille lui donne, ou ee que toutes les familles lui ont donné.
La famille, qui consiste en hommes et en propriétés, doit à l'État une partie de ses hommes et de ses propriétés, dont il compose la force publique destinée à assurer la conservation des familles.
Si l'État exige trop, il ruine la famille; si la famille ne donne pas assez, elle affaiblit, elle appauvrit l'État, et tout périt, l'État par la ruine des familles, la famille par la faiblesse de l'État.
Le service de l'État est assuré par le contingent en hommes que fournit la famille, et par le contingent qu'elle fournit sur sa propriété.
La fixation de ce contingent en hommes et en propriétés est la grande affaire des États et des familles, et peut devenir la cause des révolutions des uns et de la ruine des autres.
Celte fixation doit être faite pour les temps ordinaires, c'està-dire pour les temps de paix et de tranquillité. L'état accidentel et extraordinaire, celui de guerre et de trouble, ne peut être soumis à des lois, et il le faut abandonner à la sagesse du gouvernement et au besoin des circonstances.
Au reste, il s'agit moins de savoir ce que l'État peut demander de la famille, que ce qu'il ne doit pas en exiger.
Et, par exemple, l'État ne doit jamais prendre pour le service militaire l'aîné d'une famille, et il doit le laisser au père, à la mère, à ses frères, à la culture des terres. Aussi le droit de primogéniture a-t-il été respecté chez les peuples anciens, et n'a été méconnu chez les peuples modernes que dans des temps de révolution et de désordre. La raison de ce droit de primogéniture n'est pas, comme on l'a dit quelquefois, dans les premières affections des parents, car les premières comme les dernières doivent être égales pour tous les enfants; la raison en est dans les besoins de la société, qui demande que le pouvoir domestique ne soit jamais vacant ou absent; et qu'il puisse à tout instant, et en cas de mort du père, être exercé par un régent ou par le successeur : aussi dans quelques contrées de l'Europe, la mère, à la mort de son époux, remet les clefs à son tils aîné, en aveu et reconnaissance de sa nouvelle dignité.
La fixation de la quotité de l'impôt (foncier) peut aussi être soumise à des règles, et l'on pourrait faire le budjet de la famille, comme on fait celui de l'État.
A la vérité, la même proportion d'impôt foncier qui serait trop forte pour les fortunes médiocres ne le serait pas assez pour les fortunes plus considérables; mais les impôts indirects dont les riches payent plus que les pauvres, et à proportion de leurs jouissances et de leurs besoins, peuvent toujours compenser les inégalités inévitables de l'impôt foncier.
Les peuples anciens pouvaient payer le dixième, mais les peuples modernes ont plus de besoins, et les arts ont multiplié les jouissances qui sont devenues des besoins.
La fortune publique ne peut que gagner à une quotité modérée d'impôt territorial, parce que le propriétaire emploie en amélioration de culture ce qu'il ne paye pas en impôt.
En général, dans la question de l'impôt, on n'a considéré que les besoins de l'Etat et jamais ceux de la famille. Mais si l'État doit se conserver, la famille doit vivre; et si l'État avait dans les temps ordinaires des besoins tels qu'il ne pût y subvenir qu'en prenant sur le nécessaire de la famille, il y aurait certainement un vice radical d'administration ou de constitution.
L'État qui prend trop sur les hommes et les propriétés de la famille, est un dissipateur qui dévore ses capitaux.
Je crois qu'il ne faudrait pas aujourd'hui d'impôt foncier chez un peuple agricole, mais seulement des impôts indirects. L'État qui impose la terre, prend sur son capital; quand il impose les consommations, il vit de son revenu.
Chez les Juifs, une loi faisait retirer du combat l'homme qui avait épousé la jeune femme qu'il n'avait pas encore rendue mère, bâti une maison qu'il n'avait pas habitée, ou planté une vigne dont il n'avait pas encore cueilli le fruit. C'étaient des délicatesses d'humanité qui sont inconnues à notre fastueuse philanthropie.
Partout où il y a beaucoup de machines pour remplacer les hommes, il y aura beaucoup d'hommes qui ne seront que des machines. L'effet des machines, en épargnant les hommes, doit i^tre à la longue de diminuer la population.
La disposition à inventer des machines qui exécutent le plus de travail possible avec le moins de dépense d'intelligence de la part de l'ouvrier, s'est étendue aux choses morales. Le juge lui-même, au criminel, est une machine qui ouvre un livre, et marque du doigt la même peine pour des crimes souvent fort inégaux; et les bureaux ne sont aussi que des machines d'administration.
Bonaparte avait un instinct confus de la fonction que la France doit exercer en Europe; mais il s'est trompé, en prenant dans un sens matériel ce qui doit être entendu au moral, et en mettant une domination à la place d'une magistrature.
Il y a des pertes irréparables pour l'homme; il n'y en a pas pour la société. Le temps manque à l'un, et non à l'autre.
Il n'y a eu en Europe pendant vingt ans que des vues * courtes et fausses en politique, parce qu'il n'y a eu aucune vue religieuse; car il n'y a que la religion qui entende la politique.
Il faut considérer la religion en homme d'État, et la politique en homme religieux : Suger, Ximenès, Richelieu, ne les ont jamais séparées.
En Angleterre, jusqu'à sa dernière révolution, l'État avait empiété sur le particulier, et les Cours de haute commission, ou les Chambres étoilées, avaient mis à la disposition du prince les biens, la personne, et jusqu'à la pensée des sujets. Depuis la révolution de 1688, le particulier a empiété sur l'État. « Les » changements introduits depuis le règne des Sluarts, dit » Hume, ont rendu la liberté et l'indépendance des particu-
» liers plus pleines, plus entières, mieux assurées, et celles » du public plus incertaines et plus précaires. » Dans ce gouvernement, il est, dans les temps ordinaires, plus aisé au particulier de constituer en prison son débiteur, qu'au roi de faire arrêter un séditieux, et il est moins dangereux pour sa liberté personnelle d'ourdir une conspiration que d'endosser une lettre de change; c'est ce qu'on appelle la liberté publique.
T'admire qu'on tienne tant à la liberté individuelle chez des peuples qui en font si peu de cas, que les trois quarts au moins des citoyens l'hypothèquent journellement dans des engagements de commerce qui entraînent la contrainte par corps, et chez qui l'on peut faire arrêter et retenir en prison son voisin, son ami, son frère, son père même pour une traite de quelques francs; il est assez singulier que la classe occupée de commerce soit précisément celle qui réclame avec tant de chaleur la liberté politique, religieuse, littéraire, lorsque le commerce lui-même, peu estimé pour cette raison des Romains et même des Francs, a porté une si rude atteinte à la liberté personnelle.
On a longtemps disputé chez nos voisins sur l'obéissance passive au souverain, et ils ont fini par la résistance la plus active; ils n'ont jamais bien entendu cette question. L'obéissance, au contraire, doit être active pour être entière, et la résistance passive, pour être insurmontable.
Le pouvoir n'est un si grand sujet de division parmi les hommes que, parce qu'il ne peut être un objet de partage : les richesses, les titres, le faste, qui sont l'extérieur du pouvoir <>t comme ses vêtements, peuvent se partager; mais le pouvoir lui-même est indivisible, c'est la tunique sans couture, qu'on
ne peut partager sans la déchirer; dans les révolutions, elle se tire au sort entre les soldats, et le plus heureux l'emporte.
Quand les rois étaient de Dieu, l'insulte et l'injure contre leur personne étaient regardées comme un homicide de l'être moral, et punies comme un sacrilège; quand ils ne sont plus que de l'homme, la loi ne voit en eux qu'un être physique; elle ne venge que leur assassinat, et le plus sanglant outrage fait au roi ne serait puni que d'un changement de domicile.
Quelle haute idée nos pères ne devaient-ils pas avoir de la rovauté, puisqu'ils respectaient des rois qui marchaient pour ainsi dire au milieu d'eux, dépouillés de tout l'éclat qui les environne aujourd'hui !
La succession au trône, dévolue aux femmes à l'exclusion des mâles, en usage dans quelques États, menace la tranquillité de tous; elle a le grand danger de détrôner des familles vivantes, qui contrarient la marche générale de la société en descendant quand toutes les autres montent, et qui vont cherchant partout des trônes à occuper.
A toutes les phases de la révolution, les révolutionnaires ont dit, comme les apôtres sur le Thabor : Il fait bon ici, faisons-y des tentes; mais ils n'ont fait que des tentes, et ils ont toujours pris une halte pour un séjour.
Un dit communément que la peine poursuit le coupable; il est aussi vrai de dire que le coupable poursuit la peine : les succès passagers de la révolution et de l'usurpation sont un piège tendu sur le chemin de bien des gens, et dans lequel
tomberont tous ceux qui croient qu'on recommence à volonté les révolutions de la société, et comme une représentation de
théâtre.
Ce n'est pas sans raison qu'on applique aux esprits des expressions tirées des propriétés des corps, et qu'on dit un esprit léger, un esprit superficiel, un esprit profond. L'esprit léger ne voit dans les objets que des points et des lignes; l'esprit superficiel en voit la surface; l'esprit profond en embrasse les trois dimensions et en pénètre la solidité.
Les personnes qui ont, comme on dit, le compas dans l'œil, éprouvent une sensation de mal-aise dans un appartement irrégulier, où le défaut de parallélisme entre les côtés est trop sensible; la même chose arriverait aux esprits très-droits qu'une révolution aurait placés dans un ordre de choses politique faux et contre nature.
L'homme qui a désiré et demandé un emploi public, a contracté envers la société l'obligation d'être habile, et même l'obligation d'être heureux, et le malheur peut lui être imputé à faute.
La diplomatie, dans les derniers traités de paix, a arrangé l'Europe d'une manière; une habile politique l'aurait arrangée d'une autre : l'une a soigné des intérêts locaux ou personnels; l'autre aurait travaillé pour les intérêts généraux de la société européenne; elle aurait vu où était le danger et où pouvait être le remède, dans quelle vaste étendue de pays la nature avait répandu la plus grande force d'agression, et dans quelles limites elle avait resserré la plus grande force de résistance.
Qu'il y a eu de force dans les armées de l'Europe, et de faiblesse dans ses conseils! La réunion de toutes les puissances chrétiennes dans un même lieu, événement sans exemple, et le plus solennel de l'histoire du monde, aurait dû être le jugement dernier de la société; elle a été un arrêté de compte.
L'histoire des sociétés anciennes qui étaient en révolution permanente, et celle des sociétés modernes, dans le temps qu'elles ont été en révolution passagère, est plus intéressante que celle des Etats constamment tranquilles, parce qu'elle est plus anecdotique et qu'il y a plus d'incidents et d'épisodes dans le désordre. On fait l'histoire de la maladie d'un homme, mais comment faire celle de sa santé? C'est ce qui répond au reproche adressé à nos historiens, de n'avoir pas égalé ceux de l'antiquité.
La politique moderne a deux données qu'elle croit infaillibles pour juger de la prospérité d'un État ou de sa décadence, le registre des naissances, et celui des importations et exportations; j'aimerais mieux la liste des communions à Pâques, et le registre des tribunaux criminels.
Madrid est la seule capitale de l'Europe, et peut-être du monde, qui ne soit pas située sur un fleuve navigable, ou sur les bords de la mer. C'est un avantage immense pour l'Espagne, dont la capitale ne peut pas, comme tant d'autres, s'agrandir démesurément; en effet, le transport par terre de toutes les choses nécessaires à la vie est beaucoup trop coûteux pour qu'une grande population puisse se former et subsister dans l'enceinte d'une ville qui ne peut pas s'approvisionner par le transport par eau. Un ministre croirait peut-être illustrer son administration en ouvrant à Madrid un canal de navigation,
et je crois même qu'on s'en est occupé; il ne ferait qu'affaiblir l'Espagne et préparer des embarras à son gouvernement.
C'était depuis longtemps un lieu commun de déclamations, que les vices du gouvernement et même du caractère espagnol; j'avoue que je ne conçois pas ce qui pourrait manquer à un peuple qui, après avoir sans gouvernement, et même malgré son gouvernement, maintenu avec un courage et uue constance au dessus de tout éloge son indépendance contre la puissance qui avait asservi l'Europe, est rentré paisiblement sous le joug des lois et du pouvoir, et s'est ainsi défendu de lui-même, de ses ennemis, et même de ses amis : n'y changez rien si vous voulez qu'il reste le même. L'Espagnol est sobre, loyal, patient et désintéressé; il est fier, il est brave, il est religieux. Que lui veut-on de plus, ou de moins? 11 a les défauts de ses vertus, mais il n'a pas de vices.
Si l'on connaissait les ténébreuses intrigues des gouvernements les uns contre les autres, depuis trois siècles, pour se nuire et s'affaiblir réciproquement, on serait effrayé de leurs résultats, pour ceux qui y ont été les plus habiles et même les plus heureux.
Aujourd'hui que le siège du gouvernement, le centre de l'administration, le séjour des grands propriétaires se trouvent dans les capitales, leur conquête par l'ennemi peut entraîner les plus grands maux. Toute capitale tend donc à se placer au centre, et par conséquent à reculer sa frontière si elle en est trop voisine. Ainsi un prince qui placerait sa capitale trop près de la frontière, donnerait à son voisin de ce côté un juste sujet d'appréhension. C'est ce qui est arrivé entre la Russie et la Suède; et le jour où Pierre Ier fonda Saint Pétersbourg à l'ex-
trémité de son empire, la Suède fut menacée et la Finlande fut conquise.
Jadis quand on avait bâti dans une même enceinte la maison de Dieu, la maison du roi et la maison des pauvres, la cathédrale, le palais de la justice et l'Hôtel-Dieu, on croyait avoir bâti une cité; et à Paris même la Cité, dans son origine, n'était pas autre chose. Aujourd'hui il faut encore, il faut surtout, des théâtres, la bourse, des académies, des casernes et des maisons de détention.
Bonaparte appelait rétablir la religion, donner la légion d'honneur aux évêques, des tableaux aux églises, des règlements aux marguilliers, et des salaires aux curés.
Autrefois on ne parlait en France que de la force des lois, aujourd'hui on n'entend plus parler que de la force armée. Ce changement est-il un effet du progrès des lumières?
La diffusion des lumières n'est pas leur progrès, ni même un progrès.
Ceux qui s'extasient sur le progrès des lumières, sont ceux que la révolution a élevés ou enrichis. Ils ont raison, car ils entendent par le progrès des lumières l'art de faire fortune, qui certainement s'est perfectionné et a acquis à la fois plus de fécondité d'invention, plus de grandeur dans son objet, et de célérité dans ses moyens.
La constitution d'un État en est le tempérament, et l'administration en est le régime. Cette vérité est consignée dans
notre langue, qui, en parlant de l'homme, dit indifféremment tempérament ou constitution. L'homme dont le tempérament est fort, peut impunément se permettre des écarts de régime et même des excès. Si le tempérament est faible, le régime doit être sévère. Ainsi, dans quelques États, les fautes de l'administration étaient sans danger; dans quelques autres, elles seraient sans remède.
C'est, je crois, une grande erreur de vouloir tracer des lignes précises de démarcation entre le pouvoir et l'obéissance, et poser à l'avance dans la constitution des sociétés, des limites fixes au pouvoir du chef, à la coopération de ses agents, aux devoirs des sujets. Si les limites sont marquées, chacun en temps de guerre se porté à son extrême frontière, les partis sont en présence et le combat s'engage; et au lieu de disputer pour déterminer les limites, chacun s'efforce de les reculer. S'il reste un nuage sur ces questions déiicates, on passe à côté les uns des autres sans se rencontrer, on va quelquefois de part et d'autre un peu trop loin; mais après quelques excursions, chacun rentre sur son terrain. C'est là 1 histoire des démêlés de nos anciennes cours de magistrature avec l'autorité royale ou plutôt avec les ministres. Dieu lui-même a voulu nous laisser ignorer comment il influe sur notre liberté et triomphe de notre résistance; et l'on a bien plus disputé sur le pouvoir de Dieu et le libre arbitre de l'homme, que sur le pouvoir des rois et la liberté politique; ce qui n'empêche pas que Dieu ne soit tout-puissant et que nous soyons tout à fait libres. Si jamais il prenait envie à des législateurs de déterminer avec précision le pouvoir et les devoirs des pères et des enfants, des maris et des femmes, des maîtres et des serviteurs, la société de famille serait impossible. 11 y a quelque chose de semblable chez les Chinois, au moins pour les choses extérieures, et c'est aussi le peuple le plus ridicule, le plus corrompu et le plus borné de la terre. « Tu honoreras ton père et ta mère, » a dit
le Législateur suprême; et dans ce peu de mots, il a renfermé tous les pouvoirs et tous les devoirs publics et privés, et malheur au peulple obligé d'en faire le commentaire, et d'écrire les mœurs comme les lois! On a beau faire, il faut, dans un État comme dans une famille, un pouvoir discrétionnaire, ou bientôt la société tout entière, chefs et subalternes, ne sera qu'un troupeau d'automates.
Ou n'aura jamais de tribunaux forts avec des lois faibles, et même les tribunaux seront toujours plus faibles que les lois.
L'Angleterre doit tout ce qu'elle possède à la nature et à sa position, et tout ce qui lui manque aux. hommes et à leurs lois.
Les Anglais renvoient leurs femmes au dessert, et les placent sur le trône. En France, au contraire, les femmes sont tout dans la famille et rien dans l'Etat. Nous étions en tout plus près de la nature, qui, en faisant l'homme pour les soins publics, a fait la femme pour les soins domestiques. Celte différence de principes constitutifs explique la différente destinée des deux peuples.
Les catholiques d'Orient, au temps des disputes théologiques qui agitaient le Bas-Empire, étaient appelés, par les Ariens, melchites ou royalistes, du mot arabe melk, qui signifie roi. C'est, comme on voit, une vieille passion.
Le roi de Prusse Frédéric II est un des rois qui a le plus affaibli la vénération pour la royauté, tout en attirant l'admiration sur sa personne. Il est trop souvent descendu du pié-
destal pour se mêler à la foule, et faire beaucoup de clioses que les rois doivent laisser aux autres hommes. Un roi qui veut être auteur et philosophe, devrait être le premier des philosophes et des écrivains.
On ne parle jamais que de l'oppression publique ou politique que les gouvernements exercent sur les peuples, et jamais de l'oppression privée ou domestique que l'homme exerce sur sou semblable. La séduction de la femme ou de la allé de son prochain, un procès injuste qu'on lui suscite, une calomnie, une usurpation de sa propriété, môme colorée d'un titre légal, une vente frauduleuse ou à trop haut prix, un paiement de dettes ou de salaires refusé ou même différé trop longtemps, un tort enfin fait à son semblable, dans sa personne, son honneur ou ses biens, sont autant d'actes d'oppression contre lesquels les lois sont trop souvent impuissantes, et qui sont bien plus fréquents, surtout bieii plus sensibles que des actes d'oppression publique, qui pèsent de si loin et sur tant de têtes, et auxquels l'homme obscur et tranquille échappe toujours. Ce sont encore des actes d'oppression, que des exemples pernicieux, des leçons de corruption, des ouvrages impies ou licencieux. Les plus zélés partisans de la liberté individuelle, de la liberté politique, de la liberté de la presse et de toutes les libertés, et qui prêchent avec le plus de chaleur la résistance à l'oppression, n'ont garde de parler de celle-là; et tous tant que nous sommes, qui souffrons avec tant d'impatience l'autorité de nos supérieurs, nous sommes trop souvent les tyrans de nos égaux. Il est utile de remarquer que l'oppression que j'appelle privée ou domestique, par opposition à l'oppression publique ou politique, n'est nulle part plus fréquente que dans les États réputés libres, et qu'elle y fait en quelque sorte partie de leurs libertés. Il se commettait bien plus de délits en Angleterre qu'en France, malgré la différence de population des deux Etats; il y avait beaucoup plus
de procès; le recours à la justice civile ou criminelle y était plus long, plus dispendieux, plus incertain, et même la lenteur et la complication des formes judiciaires y est, dit-on, un effet ou une sauvegarde de la liberté. Eu général, il y a plus d'oppression privée là où il y a plus de liberté publique, telle qu'on l'entend aujourd'hui, et qui n'est autre chose que l'affaiblissement du pouvoir, et par conséquent plus d'impunité et de facilité pour le désordre.
Le Traité des Délits et des Peines de Keccaria a eu, dans un temps, toute la vogue qu'obtenait alors un livre faux, et par conséquent dangereux. Lorsque les crimes ont perdu, comme les esprits, leur simplicité primitive, la justice, qui en apprécie la gravité, devrait être une combinaison de la raison, et Beccaria en a fait un tarif.
Il faut, dans un État, punir plus que récompenser, par la même raison que, dans une marche militaire, on reprend ceux qui quittent les rangs, et qu'on ne dit rien à ceux qui les gardent.
De petites récompenses pour de grands services offensent l'amour-propre; mais de grandes récompenses pour de petits services corrompent les mœurs.
Les princes ont un singulier penchant à accorder à ceux qui demandent, à employer ceux qui se présentent, et à croire des talents à ceux qui s'en donnent.
Les faibles sont sensibles à l'ingratitude, et les forts à l'in- >^ justice. L'ingratitude blesse le cœur; mais elle flatte l'orgueil, et laisse au bienfaiteur toute sa supériorité. L'injustice hu-
milie; elle est aveu forcé de dépendance, et elle fait trop sentir à l'homme l'infériorité de sa position.
L'école de Bonaparte a pu former quelques administrateurs, mais elle ne pouvait pas faire des hommes d'Etat.
Tous sont propres à détruire, peu à réédifier. Si l'on donnait à une troupe de marmots le château des Tuileries à démolir, les plus petits casseraient les vitres, les autres briseraient les portes ou mettraient le feu aux charpentes, et l'édifice, malgré sa solidité, serait bientôt en ruine; mais si on leur donnait une chaumière à construire, ils ne sauraient comment s'y prendre, parce qu'il faut, pour bâtir, un plan, un ordre de pensées et de travaux, et qu'il ne faut rien de tout cela pour détruire. C'est là l'histoire des révolutions, et la raison du grand nombre des talents révolutionnaires que l'on a trouvés jusque dans les derniers rangs, et que les sots admirent.
La Politique d'Aristote est, je crois, le plus mauvais ouvrage de ce philosophe, et il y a de quoi perdre sens et raison à vouloir l'expliquer. Et comment aurait-il pu traiter de la politique lorsqu'il n'y avait dans l'univers que des peuples tyrans ou des peuples esclaves? Son dernier traducteur dit qu'il faut juger avec circonspection un homme qui a étudié cent cinquante-huit constitutions différentes, comme s'il y en avait plus de deux, une bonne et conforme à la nature des hommes et de la société, une mauvaise et contre la nature de l'un et de l'autre, celle de l'unité de pouvoir, et celle de la pluralité des pouvoirs. Mais Aristote et son traducteur prennent des municipalités pour des Étals, et des règlements de police pour des constitutions.
A lire tout ce que dit l'abbé de Mablv, dans des observalions sur l'histoire de France, des vices de tous les ordres de l'État, il est miraculeux que les Français ne fussent pas devenus pires que les Holtentots. Si l'on veut ignorer à jamais notre histoire et notre constitution, il faut lire cet auteur, qui a traité de la politique comme son frère Condillac de la métaphysique.
Dans les premiers temps, la royauté était autant magistrature que généralal d'armée; dans le second âge, et chez les peuples que nous appelons les anciens, elle était plutôt commandement des armées que magistrature. Aujourd'hui elle a suivi les progrès de la civilisation, elle est devenue ce qu'elle doit être dans des sociétés bien constituées, plus civile que militaire, et sappuye plutôt sur la force des lois que sur celle des armes.
Rien dans les parties fondamentales de notre ancienne constitution n'était de main d'homme, et c'est ce qui a fait dire aux uus et croire aux autres que la France n'avait pas de constitution.
C'est l'habitude d'être gouvernée parla nature qui rend la France moins dociie aux lois données par les hommes.
Bonaparte avait été obligé d'employer une force excessive dans son administration, parce qu'il n'y en avait aucune dans sa constitution. L'exemple est séduisant, mais il est dangereux.
On ne persuade pas aux hommes d'être justes, on les y contraint. La justice est un combat : elle ne s'établit pas sans effort:
el c'est pour celle raison qu'il a élé dit : « Heureux ceux qui » souffrent persécution pour la justice. »
La justice sévère fait les peuples forts. Les supplices sanglants font les peuples féroces. Il faut effrayer l'imagination, et laisser les sens tranquilles. Le peuple doit attacher au supplice une idée d'infamie plutôt que de douleur. La mort doit être prompte, et surtout sans effusion de sang. La peine capitale aujourd'hui en usage en France est précisément le contraire; elle n'avilit plus, et elle est sanglante. C'est un contre-sens, et plus grave qu'on ne pense.
Dieu seul punit, parce que seul il peut égaler la peine à la faute. Les hommes ne punissent pas, même en faisant mourir le coupable; ils ne font que le bannir de la société, et le renvoyer un peu plus tôt devant son juge naturel.
Si la société n'avait pas le pouvoir d'infliger à un assassin la peine capitale, la nature aurait refusé à l'homme la force physique de donner la mort à son semblable.
Dieu commande à l'homme de pardonner, mais en prescrivant à la société de punir.
Le gouvernement qui affecte l'indulgence s'expose au danger d'une inflexible sévérité.
L'esprit de notre ancienne jurisprudence criminelle était de venger la société. L'esprit de la nouvelle est de sauver le prévenu.
Ceux qui se plaignent des mesures sévères employées contre eux ou contre leurs amis, oublient qu'en ôtant au gouvernement le pouvoir et la force de tout punir, ils lui ont ôté le pouvoir et la force de tout pardonner.
La France souffrait des abus inséparables dis meilleures institutions; d'autres peuples jouissent des avantages qui se rencontrent jusque dans les plus mauvaises. Celte différence explique beaucoup de eboses.
Les petits esprits ne voient dans les meilleures institutions y que leurs abus, et dans les plus mauvaises que leurs avantages. La première de ces dispositions fait les révolutions, la seconde les prolonge.
Lisez l'bistoire d'Angleterre, et dites si jamais, dans les temps de troubles et de partis, son parlement a acquitté un innocent ou condamné un coupable.
L'Angleterre est le pays de l'Europe où les révoltes ont fait verser le plus de sang par la main du bourreau. On se croit en Asie lorsqu'on lit les pages sanglantes de son histoire; c'est la faiblesse de sa constitution qui ne permet pas à l'administration d'être indulgente.
L'Angleterre s'est rapprochée d'un gouvernement plus concentré, à mesure que nous nous en sommes éloignes, et noire démocratie a fortifié son oligarchie.
Il y a deux mondes dans l'univers moral, le monde de l'erreur, du vice, du désordre et des ténèbres; c'est de ce monde, le beul qu'il y eût alors, lont parle J.-C, lorsqu'il dit que son
royaume n'est pas de ce monde. Il y a le monde de la vérité, de l'ordre, de la lumière; c'est celui que le christianisme est venu former sur la terre, et dont les différentes parties, réunies sous les mêmes croyances générales, et dans les mêmes lois politiques, ont pris le nom de chrétienté : c'est le monde négatif et le monde positif, dont l'un aboutit à la corruption et à la destruction; l'autre a pour objet la perfection et la conservation. Ces deux mondes sont l'un contre l'autre en opposition nécessaire, et la société, qui est le monde de l'ordre et de la vérité, est-la guerre des bons contre les méchants. C'est pour cette raison que le pouvoir suprême de la société s'appelle le dieu des armées. Dans cette guerre toujours de ruse, et quelquefois de violence et à force ouverte, les bons, qui marchent en corps d'armée régulier, et sous la conduite de leurs chefs, sont souvent surpris par les méchants, qui font la guerre en partisans, et chacun pour leur compte. Quand les méchants triomphent, ils parodient la société; ils ont leur gouvernement, leurs lois, leurs tribunaux, même leur religion et leur dieu; ils donnent même des lois au désordre pour le faire durer, tant est profonde et naturelle l'idée de l'ordre !
Si le législateur suprême awil fait de la constitution des sociétés une science aussi laborieuse et aussi compliquée que nous le faisons nous-mêmes, nous serions les premiers à nous plaindre qu'il eût mis tant d'art à une chose si naturelle.
La nature rétablit les sociétés qu'elle a fondées, et laisse périr les autres.
La pensée veut la solitude, et l'art de parler, les assemblées. La plupart des hommes de nos jours n'ont vécu que dans les assemblées politiques.
Une maladie épidémique, particulière à notre siècle, est la fureur de régner; et comme on n'a pu guérir le mal, il a fallu tromper le malade, et décréter en principe la souveraineté du peuple.
L'hérédité du trône est la garantie de toutes les hérédités, et la sauvegarde de tous les héritages.
Uu homme d'un caractère élevé et d'un esprit propre aux affaires, s'accommoderait fort bien du gouvernement républicain, qui lui ouvrirait plus qu'à bien d'autres des chances d'honneur, de fortune et de renommée, s'il ne fallait être raisonnable avant d'être riche, célèbre ou puissant.
Les hommes qui ont plus de modération dans le caractère ■> que de force dans l'esprit, son propres à conserver; mais ils ne sont bons ni pour détruire ni pour édifier.
Les orgueils blessés sont plus dangereux que les intérêts lésés, et surtout plus incommodes; car on ne peut les mettre ni à la demi-solde ni à la retraite.
La royauté héréditaire, attaquée par toutes les ambitions, comme un vaisseau battu des vents, est retenue par deux ancres qui ne démordent pas : l'une est jetée dans le passé, l'autre sur l'avenir.
On no doit punir que celui qu'on peut récompenser : or, un bon roi ne pouvant être récompensé que par l'amour de ses sujets, un mauvais roi ne peut être puni que par leur haine. Dira-t-on que la royauté toute seule est une récompence? Demandez-le aux roi?.
i8 PENSÉES DIVERSES.
On peut remarquer, au moins dans certaines provinces, que le peuple ne parle jamais à un homme qu'il respecte, de ses animaux, de ses vêtements, de son lit, de sa table, en un mot de ce qui est immédiatement personnel à celui qui parle, sans employer la formule d'excuse. Il y a, dans cette précaution oratoire, une grande délicatesse de respect, et qui tient à des notions morales très-élevées. D'où sont-elles venues au peuple? et qu'il y a de raison dans son instinct!
Paris a fait la révolution à son profit, et les provinces l ont supportée. L'existence de province a disparu avec le nom.
La capitale ne voit dans le gouvernement que la police : les provinces ont des notions plus justes sur la partie morale et politique. Paris voudrait organiser l'État comme un bureau, et les provinces le constituer comme une famille. Les capitales devraient cultiver les arts, et les provinces faire des lois.
Autrefois toutes les villes de l'intérieur du royaume avaient des enceintes derrière lesquelles de paisibles citadins devenaient, au besoin, d'intrépides soldats. Les sièges les plus opiniâtres dont l'histoire fasse mention ont été soutenus par des habitants; et c'est en partie au grand nombre de places bien ou mal fortifiées que l'Espagne a dû son salut. Tous les villages avaient leur château, où les paysans se retiraient avec leurs effets en cas de danger. Ces défenses ne pouvaient pas arrêter les armées de 1 Etat, aujourd'hui qu'elles traînent à leur suite de si puissants moyens de réduire les places. Les gouvernements, en ordonnant ou permettant aux villes de combler leurs fossés, d'abattre leurs portes, de changer leurs remparls en promenades publiques, ont contracté envers leurs habitants l'obligation de les garantir contre toute irruption de bandes indisciplinées, de partisans audacieux, tels qu'il s'en
élève dans toutes les révolutions. Cet engagement, dont les gouvernements n'ont peut-être pas connu toute l'étendue, était moins sûr et plus imprudent à mesure que le nombre excessif des troupes soldées s'augmentait dans tous les États; et aujourd Lui il y a peu de villes en France qu'un parti, même peu nombreux, ne pût mettre à contribution. Les guerres de religion, et la défense désespérée de quelques villes, avaient intimidé le gouvernement; et ce mal local et passager lui (il perdre de vue des avantages généraux et d'un intérêt plus éloigné. Il était beaucoup plus facile de faire une police exacte, ou même, en cas de contagion, d'employer des précautions sanitaires dans des villes fermées. Ce que les ordres ou la tolérance du gouvernement ont fait pour les villes, les particuliers, par goût du luxe et des aisances de la vie, l'ont fait dans les châteaux. II n'y a plus ni fossés, ni créneaux, ni tours, ni tyrans pour les mélodrames; mais aussi il n'y a plus de refuge.
Les guerres privées permises aux familles pour leur défense, avant l'établissement de la société publique, sont devenues les procès qu'elles intentent ou soutiennent les unes contre les autres. Aucune autorité n'a le droit de les y faire renoncer, et de leur commander la paix quand elles ont de justes motifs de guerre.
La population croît en raison géométrique, et n'a point de bornes. Les subsistances croissent en raison arithmétique, et la fertilité de la terre a un terme. Cette réflexion de 31. Maltbus, dans son excellent Essai sur la population, doit être un sujet de méditation pour les hommes d'État.
Beaucoup d'ouvriers politiques travaillent en Europe comme certains ouvriers en tapisserie, sans voir ce qu'ils font. Ils
seraient bien étonnés s'ils pouvaient voir le revers de leur
ouvrage.
Si la société, même littéraire, eût été divisée sous Louis XIV rorome elle l'a été depuis, les grands écrivains d'un parti auraient été méconnus ou méprisés de l'autre, et nous n'aurions pas une littérature nationale.
Voulez-vous qu'un peuple soit susceptible d'enthousiasme et montre un grand caractère dans les grands dangers? Ne vous alarmez pas trop, quand il est religieux et fidèle, d'uu peu de fierté, d'indocilité même aux injonctions de la police, ou à quelques règlements d'administration. Les provinces espagnoles qui se sont défendues contre les armées de Bonaparte avec le plus d'opiniâtreté, sont celles qui avaient défendu leurs privilèges avec le plus d'obstination. Mais ces mêmes hommes, quelquefois si peu dociles aux ordres ou aux prohibitions de l'administalion, montraient pour les pratiques de la religion et les arrêts de la justice une soumission sans bornes et un profend respect. Vous brisez le ressort à force de contraintes et de rigueurs, et vous voulez qu'il se relève; vous faites comme les enfants qui cassent les jambes à leur poupée, et veulent qu'elle se tienne debout et marche.
L'Europe, dans les temps ordinaires, avait peut-être autant besoin d'un peu de négligence dans l'administration de la France, qu'elle avait besoin dans tous les temps de toute la force de sa constitution. La France est au cœur de l'Europe, et elle en est le cœur; s'il bal trop fort ou trop vile, la fièvre et le désordre peuvent se mettre dans le corps entier; et le mouvement, quelquefois un peu lent peut-être pour la France, était généralement assez rapide pour l'Europe.
La révolution française, ou plutôt européenne, a été un appel fait à toutes les passions par toutes les erreurs; elle est, pour me servir de l'énergie d'une expression géométrique, le mal élevé à sa plus haute puissance.
La représentation dont le goût du luxe, de l'oisiveté, de la vanité, a fait une condition indispensable des grands emplois, a tué la science de l'homme d'Etat. Quand le gouvernement est dans les salons, l'administration est dans les bureaux, et il n'y a personne dans le cabinet.
C'est en rétablissant l'ordre au profit de tous, et non en pro- l longeant le désordre au profit de quelques-uns, qu'on fait disparaître les traces des révolutions.
On ne conçoit rien à la politique de certaines personnes : elles veulent un gouvernement monarchique; mais s'il montre quelque indépendance, elles crient à la tyrannie : elles veulent des chambres; mais si elles montrent quelque énergie, elles crient à la sédition : elles veulent de la religion; mais si elle prend quelque influence, elles crient au fanatisme. Si le roi agit seul, il viole les lois et opprime la liberté des peuples; si ses ministres agissent en son nom, tout ce qui contrarie leurs mesures ou leurs opinions est un attentat à l'autorité du Roi. Le pouvoir législatif réside en partie dans les chambres, mais si elles font des amendements ou des changements à une loi proposée, elles usurpent le pouvoir législatif. Les ministres peuvent être accusés de concussion; mais s'ils demandent de l'argent, ils n'en doivent aucun ' compte à ceux qui le donnent, et qui seuls ont le droit de les accuser. La nation
1 Celle doctrine a été avancée à la Chambre des Pairs.
.YÀ PENSÉES DIVERSES.
envoie des députés pour voter l'impôt, et concourir en son nom à la formation des lois; mais ils ne sont pas même pour cela ses représentants. Tout ce qu'on y voit de plus clair, est qu'on craint l'ordre presque autant que le désordre, et qu'on voudrait retenir la société entre l'un et l'autre, dans un état de bonté moyenne, qu'on a combiné sur un petit plan de fortune personnelle. On ne voudrait plus des crimes de la révolution, mais on en relient les principes; elle est comme une maitresse longtemps adorée, qu'on a cessé de fréquenter, mais qu'on ne peut se résoudre à ne plus voir.
Le bon sens, dans le gouvernement de la société, doit remplir les longs interrègnes du génie.
Qu'un crime ait ou non de succès, il est toujours un crime; mais s'il ne réussit pas. il est de plus une sottise. Que de sots, à ce compte, chez le peuple le plus renommé par son esprit!
Les philosophes ont travaillé à la fois à corrompre les grands et à égarer les petits : ils ont parlé à ceux-ci de leurs maux, à ceux-là de plaisirs, et ils ont aigri les uns et amolli les autres.
S'il y avait dans les campagnes et dans chaque village, une famille à qui une fortune considérable, relativement à celle de ses voisins, assurât une existence indépendante de spéculations et de salaires, et cette sorte de considération dont l'ancienneté et l'étendue de propriétés territoriales jouissent toujours auprès des habitants des campagnes; une famille qui eût à la fois de la dignité dans sou extérieur, et dans la vie privée beaucoup de modestie et de simplicité; qui, soumise aux lois sévères de l'honneur, donnât l'exemple de toutes les vertus,
ou de toutes les décences; qui joignit aux dépenses nécessaires de son état et à une consommation indispensable, qui est déjà un avantage pour le peuple, cette bienfaisance journalière, qui, dans les campagnes, est une nécessité, si elle n'est pas une vertu; une famille enfin qui fût uniquement occupée des devoirs de la vie publique, ou exclusivement disponible pour le service de l'État, pense-t-on qu'il ne résultât pas de grands avantages, pour la morale et le bien-être des peuples, de cette institution, qui, sous une forme ou sous une autre, a longtemps existé en Europe, maintenue par les mœurs, et à qui il n'a manqué que d'être réglée par des lois.
Le plus grand mal que le luxe ait fait à la noblesse, dans toute l'Europe, est moins de l'avoir appauvrie, que de l'avoir rendue avide de richesses.
Qu'on ne s'y trompe pas, partout où il y a seulement deux hommes, un homme domine. A la place d'une autorité légale, s'élève une autorité personnelle, celle de l'adresse, de la violence, de l'habileté en affaires, de l'obstination de caractère. L'abolition des seigneuries particulières a mis à l'aise quelques amours-propres; mais qu'y a gagné le peuple, le peuple qui travaille? Ce ne sont pas les gens riches qui oppriment le peuple, mais ceux qui veulent le devenir. Le seigneur ne prétait pas à usure, il ne faisait pas payer ses conseils; il ne stipulait pas pour prix d'un service rendu, des intérêts en denrées reçues au plus bas prix, et payées au plus haut; et, loin d'usurper le bien de ses voisins, il avait en général assez de peine à défendre le sien. On aura beau faire, il y aura toujours un seigneur d'une manière ou d'une autre, dans chaque villageci si à l'autorité de l'argent, du crédit réel ou supposé, des connaissances en affaires, de l'intrigue, un homme joint l'autorité municipale, il y aura un tyran.
La hauteur des manières fait plus d'ennemis que l'élévation du rang ne fait de jaloux. L'homme, dans toutes les conditions, sent qu'un autre homme peut n'être pas son égal, mais qu'il est toujours son semblable, qu'il est au-dessus de lui et non autre que lui.
V Les présomptueux se présentent, les hommes d'un vrai mérite aiment à être requis.
Les faibles se passionnent pour les hommes, et les forts pour les choses.
Un noble n'est pas seulement sujet, il est de plus subordonné; et comme dit très-bien Terrasson, « la subordination » est plus marquée dans les premiers rangs que dans les der- » niers. » Ainsi, ce qui serait, de la part du roi, abus d'autorité envers le simple citoyen, peut, envers le noble, n'en être que le légitime exercice; c'est un officier que son supérieur peut envoyer aux arrêts. Il est raisonnable de désirer la noblesse, mais il ne faut pas en séparer la dépendance nécessaire.
Dans un gouvernement monarchique, où toutes les places sont à la nomination de l'autorité, et où elle est responsable à l'opinion publique de tous les choix, la faveur peut bien élever un sujet indigne, mais elle ne peut élever un sujet infâme, et si le roi ne punit pas un coupable, il n'est pas à craindre qu'il le récompense. Mais dans un gouvernement où des places importantes sont au choix du peuple, le hasard des élections, l'influence des partis, la séduction et l'intrigue peuvent porter aux honneurs un homme vil ou odieux, et même un grand criminel, tant que les lois ne l'ont pas frappé, et ne lui ont pas ôté le caractère d'éligibilité qu'on a attaché à des conditions matérielles, bien plus qu'à des conditions morales. 11 est sin-
gulier que l'honneur d'un corps de législateurs soit, sous ce rapport, plus exposé que celui d'un corps d'avocats, de notaires, ou même d'huissiers.
Quaud les hommes jugeront sainement des choses, ils regarderont les délits contre l'Etat comme plus graves que les délits contre les individus, et la félonie leur paraîtra plus coupable qu'un assassinat. Je sais que le courage que supposent les attentats contre l'autorité publique, et la bassesse de sentiments qui conduit aux crimes obscurs, font, ou peu s'en faut, admirer les uns en même temps qu'on déteste les autres; mais ce n'est pas la raison qui juge ainsi, c'est l'orgueil.
Une famille qui, par d'éclatants services, des emplois éminents, une faveur constante, une ancienneté historique et de grandes richesses, a acquis dans un Etat monarchique assez d'importance pour ne pouvoir plus être déshonorée par la félonie, qui, même lorsqu'il s'élève des partis dans l'État, peut impunément se partager entre eux, pour trouver au besoin un appui dans celui qui triomphe, devrait être soumise à l'ostracisme.
Il y a des lois pour la société des fourmis et pour celle des abeilles; comment a-t-on pu penser qu'il n'y en avait pas pour la société des hommes, et qu'elle était livrée au hasard de leurs inventions? Ces lois, quand elles sont oubliées de la société publique, se retrouvent dans la constitution de la société domestique.
L'homme est libre dans un ordre de choses nécessaire; il peut faire des lois d'administration , lois transitoires et qui règlent les actions privées; mais il ne peut faire des lois de constitution, lois fondamentales, qui déclarent l'état naturel de la société, et ne le font pas.
Avec les papiers de banque, un enfant peut tenir dans sa main le prix et le sort de tout un royaume; une haute politique, plus attentive aux intérêts généraux qu'aux intérêts particuliers, avait cherché à rendre moins rapide la circulation de l'argent : à Sparte, par la monnaie de fer; dans les Etals modernes, par la défense du prêt à usure.
Les mêmes hommes qui ont réclamé si hautement, en France, la liberté des cultes, ont vu, avec la plus profonde indifférence, l'état des catholiques dans quelques parties de l'Europe; ils avaient deux poids et deux mesures.
Les révolutions ont des causes prochaines et matérielles qui frappent les yeux les moins attentifs : ces causes ne sont proprement que des occasions; les véritables causes, les causes profondes et efficaces, sont des causes morales, que les petits esprits et les hommes corrompus méconnaissent. Un choc, un coup de vent ont fait, dit-on, crouler cet édifice : sans doute; mais depuis longtemps les murs avaient perdu leur aplomb. Vous croyez qu'un déficit dans les finances a été la cause de la révolution; creusez plus bas, et vous trouverez un déficit dans les principes même de l'ordre social.
Il y a en France, comme partout ailleurs, des injustices privées; il peut même y en avoir de légales, parce qu'il y a des passions dans le cœur de tous les hommes, et que partout les tribunaux sont sujets à erreur; mais ce ne serait pas la connaître que de croire qu'une injustice générale, une iniquité publique, en un mot une loi de circonstance fausse et corruptrice puissent s'y affermir : les plantes vénéneuses peuvent germer sur ce sol, mais elles ne sauraient y porter du fruit.
Dans la société, le bien tend toujours au mieux, et le mal
au pire; comme ils marchent l'un et l'autre d'un pas égal, le meilleur peut se rencontrer avec le plus mauvais; et c'est ce qu'on a vu pendant notre révolution, qui a offert à la fois des vertus héroïques et des crimes exécrables.
11 faut toujours dans un État la même quantité de pouvoir. Quand il échappe aux mains du prince, il tombe dans celles d'un particulier, homme puissant, ministre, favori, ou dans celles d'un corps. En France, il était dévolu aux corps de magistrature, contre lesquels aucun particulier, eût-il été du sang royal, ne pouvait lutter qu'avec désavantage. On disait alors que ces corps entreprenaient sur le pouvoir; et dans le fait, ils ne faisaient que l'exercer à la place du prince, comme un régent dans un temps de minorité, et il arrivait alors dans l'État ce que l'on voit dans une famille où la femme gouverne, quand le mari ne sait pas commander. Ces corps, en France, ne pouvaient pas usurper le pouvoir monarchique, et le faire dégénérer en aristocratie, parce qu'ils n'avaient, par la constitution, aucun pouvoir législatif, qu'ils ne pouvaient que suspendre la loi, et non la faire, et que leurs membres n'avaient personnellement qu'une existence obscure et modeste : en un mot, trop faibles, trop gênés par leurs propres formes pour s'emparer du pouvoir, ils avaient assez de force pour empêcher tout particulier de l'usurper. Les corps dangereux sont les corps législatifs : comme ils ont une part légale et constitutionnelle du pouvoir, ils n'ont qu'un pas à faire pour s'emparer d<: toute l'autorité; mais alors, et pour leur malheur, l'armée passe nécessairement sous leurs ordres, et ce serviteur indocile, bientôt las d'obéir à des orateurs et à des jurisconsultes, finit par devenir le maître.
Il y avait autrefois en France de la légèreté dans les manières, et de la gravité dans les esprits : la révolution a changé tout
cela; elle a rendu les esprits superficiels et les manières tristes; et il n'y a plus ni raison, ni gaîté.
La politique ne change pas les cœurs; ce miracle est réservé à la religion. L'une et l'autre peuvent faire des hypocrites; la religion seule fait des convertis.
Une société tend à perfectionner ses lois, comme un fleuve à redresser son cours.
La constitution actuelle de l'Europe est tout à fait incompatible avec l'existence d'une république puissante. Si, redoutant pour sa tranquillité intérieure ses propres troupes, elle reste désarmée au milieu de puissances en armes, elle tombe sous leur dépendance; et c'est ce qui est arrivé à la Hollande, à la Suisse, à Venise. Si elle tient sur pied de nombreuses armées, elle les jette sur ses voisins, comme l'ont fait Rome et la France, et elle se soumet à la nécessité de toujours vaincre, sous peine de périr. Comment des vérités confirmées par tant d'expériences ont-elles pu être ignorées, et des hommes qui de bonne foi ont travaillé à fonder en France une république, et des hommes d'État des pays voisins qui en ont vu les progrès sans en être alarmés? La France république serait la fin de l'Europe monarchique, et l'Europe république serait la fin du monde.
^ « Avec un grain de foi, dit l'Évangile, vous transporterez » les montagnes. » La foi a manqué à ceux qui ont été à la tête des affaires de l'Europe pendant la révolution, la foi politique comme la foi religieuse; cette foi qui croit à la force infinie, irrésistible, de la royauté, de la religion, de la justice, de l'ordre. On aurait transporté des montagnes, et on a échoué contre des grains de sable.
Bonaparte n'a vécu que pour détruire. Les jacobins avaient été ses pères, comme les fédérés ont été ses enfants. Il n'avait paru que pour régulariser la destruction, c'est-à-dire, pour mieux détruire, et n'a un moment reparu que pour détruira l'instrument même de la destruction. L'Europe, quoi qu'on dise, est sur la voie de son rétablissement; et pour ce grand objet, on dirait qu'elle attend quelqu'un ou quelque chose.
Dans l'appel que la révolution a fait aux passions, l'orgueil, en France, a répondu le premier. En Angleterre et en Allemagne, dans leurs révolutions religieuses, ce fut la cupidité.
Bien des gens ne voient le désordre que dans le bruit, et la y paix que dans le silence.
Les fabriques et les manufactures qui entassent dans des lieux chauds et humides des enfants des deux sexes, altèrent les formes du corps et dépravent les âmes. La famille y gagne de l'argent, des infirmités et des vices; et l'État une population qui vit dans les cabarets et meurt dans les hôpitaux.
Dans tout Etat où il a des ordres distincts de citoyens, il y a toute l'égalité politique que comporte l'état social; les hommes ne sont pas égaux individuellement, parce que la société ne peut pas faire ce que la nature ne fait pas; mais ils sont égaux collectivement, puisqu'un ordre est égal à un autre ordre, et que dans les assemblées publiques, où les divers ordres exercent des droits politiques, le vote de l'un pèse autant que le vote de l'autre; il faut ensuite, pour l'égalité politique, qu'aucune loi n'empêche aucun citoyen de passer d'un ordre dans un autre, en remplissant les conditions prescrites par la société.
Il y a quelque chose de bon dans l'homme, même le plus méchant, et quelque chose de mauvais dans le meilleur; c'est là le cachet de l'humanité, et la preuve de la sublimité de notre origine et de la fragilité de notre nature; mais il faut éviter de se laisser séduire aux bonnes qualités des méchants, ou prévenir contre les défauts des bons.
Il faut, quand on gouverne, voir les hommes tels qu'ils sont, et les choses telles qu'elles doivent être; souffrir l'imperfection des hommes, et tendre de toutes ses forces à la perfection dans les choses : car à la longue les bonnes institutions rendent les hommes meilleurs; beaucoup de gens, au contraire, demandent la perfection dans les hommes, et sont toujours contents des choses, quelles qu'elles soient.
Que de gens se croient innocents des conséquences dont ils ont établi ou défendu le principe! C'est ainsi que les architectes de nos malheurs et de nos désordres s'en déchargent sur les manœuvres.
L'Écriture sainte appelle le peuple Juif, qui se révolte contre le pouvoir, un peuple adultère; il y a dans cette expression une haute vérité politique et une grande leçon : on y trouve aussi une preuve de rapport de la société publique à la société domestique.
Les défauts du bel esprit ne sont pas sans beautés, "et ses beautés ne sont pas sans défauts; mais les beautés sont ternes, et les défauts brillants; le génie, au contraire, est en général tout à fait bon ou tout à fait mauvais; il ne sait guère être médiocre : c'est l'aigle qui ne peut pas voler dans la moyenne région; il s'abat sur la terre ou plane au plus haut des airs.
Les grandes découvertes, dans les sciences, ne sont pas des idées complètes, mais des idées fécondes.
Il y a des lumières qu'on éteint en les plaçant sur le chandelier.
N'en croyez pas les romans; il faut être épouse pour être * mère.
Le luxe n'est souvent qu'une recherche inquiète de perfection; le faste, au contraire, est un étalage insolent et sans goût de la richesse; voilà pourquoi le faste se trouve presque toujours avec la sottise, et le luxe avec les délicatesses de l'esprit et l'élévation des sentiments.
On est bienfaisant pour faire oublier aux autres, et oublier soi-même, qu'on a été injuste; c'est ainsi qu'un négociant étale un grand luxe pour en imposer au public sur le mauvais état de ses affaires.
La déclamation et l'enflure sont proprement l'éloquence de l'erreur; il n'y a que la vérité qui puisse être simple, comme il n'y a que la beauté qui puisse se passer d'ornements.
La faveur se trouve souvent sur un chemin qui conduit à la A. disgrâce, et finit à l'oubli.
11 y a moins de gens que l'on ne pense qui sachent se conduire eux-mêmes et penser avec leur propre esprit; et tel homme qui, gouverné autrefois par son directeur, n'eût été peut-être que ridicule, gouverné dans la révolution par son domestique, son voisin ou son compère, a été un scélérat.
J'aime les hommes faciles, faibles, si l'on veut, sur les choses indifférentes et dans le détail de la vie, et qui réservent leur fermeté pour les grandes occasions; assez souvent les gens roides sur les petits intérêts sont faciles et même faibles sur les choses importantes.
Les hommes devraient avoir des vertus acquises, et les femmes des vertus innées. L'homme qui n'a que des vertus de tempérament est faible, parce qu'il n'a aucune occasion d'exercer la force de sa raison et de sa volonté : la femme qui n'a que des vertus de réflexion est contrainte et roide, et cet état habituel de combat contre elle même, trop fort pour sa faiblesse, Ole le naturel et la grâce à ses manières, et même à ses vertus.
t^- A un homme d'esprit il ne faut qu'une femme de sens : c'est trop de deux esprits dans une maison.
La plus petite choses faite en commun lie entre eux les hommes, et combien d'amitiés nées d'une rencontre fortuite! la plus petite chose poursuivie concurremment les divise. C'est pour cette raison que la monarchie établit des corps et des hérédités de professions, qui multiplient les liens et diminuent les concurrences.
Il y a des choses plus fortes que les hommes et les gouvernements, plus fortes que tout, car elles ont la force de Dieu même: ce sont les choses raisonnables et naturelles. Tout le monde est d'accord sur ce point; mais la difficulté est sur le mot naturelles, que les uns entendent d'une nature, les autres d'une autre. Donnons-en un exemple. C'est une chose naturelle assurément que le partage égal entre tous les enfants des biens du père commun. Mais la nature qu'on invoque à l'appui de cette égalité de partage, est la nature de l'individu qui ne
cherche que des jouissances personnelles, sans s'inquiéter des intérêts de la société. Cependant la société domestique, j'entends la famille agricole, qui a aussi sa nature et veut sa conservation, en décide autrement. Elle réclame tout aussi fortement le droit de primogéniture, et une part plus considérable pour l'aîné de la famille; aussi, partout où le droit de primogéniture, respecté dans les temps les plus anciens et des peuples les plus sages, a été aboli, il a fallu y revenir d'une manière ou d'une autre, parce qu'il n'y a pas de famille propriétaire de terres qui puisse subsister avec l'égalité absolue de partage à chaque génération, égalité de partage qui, un peu plus tôt, un peu plus tard, détruit tout établissement agricole, et ne produit à la fin qu'une égalité de misère.
Il y avait sous Louis XIV, comme il y aura toujours, de la jalousie entre les grands et les petits, ou plutôt entre les aînés et les cadets. Mais alors ceux-ci voulaient monter et se mettre au niveau des autres; aujourd'hui ils veulent monter et faire descendre les autres pour être seuls. Il y avait alors ambition louable; aujourd'hui ambition envieuse et jalouse.
La barbarie de la nature brute et sauvage est moins honteuse et moins destructive que la barbarie de l'État policé. C'est la déraison de l'enfant opposée à la malice raisonnée de l'homme fait. Qu'importe que je sois dépouillé par une irruption de sauvages, ou par des décrets et des considérants de beaux esprits; que je sois massacré par les uns ou envoyé à l'échafaud par les autres? Les sauvages ne détruiront que la récolte d'une année, les beaux esprits m'enlèvent la propriété même du fonds. Les uns insultent mon cadavre, les autres poursuivent ma mémoire; je ne vois de progrès que dans les moyens de nuire, et le plus sauvage est celui qui fait le plus de mal.
Mv
6i PENSÉES DIVERSES.
On peut être modéré avec des opinions extrêmes. C'est ce qu'affectent de ne pas croire ceux qui sont violents avec des opinions faibles et mitoyennes.
Chacun fait le pouvoir à la mesure de son esprit et de son caractère. Les uns le veulent absolu, d'autres le veulent balancé; et dans un temps de relâchement des principes et de rappetissement des esprits, les constitutions mixtes doivent être à la mode.
Je connais des lois en Europe que l'on a faites en cent articles pour y en placer trois.
« Combien d'opinions, dit Duclos, admises comme vraies » par une génération, et dont la fausseté a été démontrée par » la génération suivante? » Le discrédit où sont tombées parmi nous les idées philosophiques, fait trembler pour les idées libérales.
Quand il y a deux partis dans un État, voulez-vous qu'un des deux soit modéré? donnez-lui un avantage décidé. C'est la lutte qui entretient les désordres et les violences, au lieu que la victoire désarme le vainqueur. Cela est vrai partout, et surtout en France; et nous avons vu les jacobins eux-mêmes, une fois sans rivaux, devenir plus humains et presque débonnaires.
L'indépendance du pouvoir judiciaire est un mot vide de sens partout où les juges sont payés par le gouvernement, et n'ont pour la plupart que les honoraires de leur emploi. Indépendant et salarié sont contradictoires. Les jurés tirés de la foule au moment du jugement pour y rentrer aussitôt après, confondus avec les justiciables, et exposés par-là à toutes les préoccupa-
lions et à tous les ressentiments, ne sont pas plus indépendants; je veux dire qu'ils sont tous, juges et jurés, dépendants par situation; même lorsqu'ils sont indépendants par caractère, leur indépendance personnelle peut être présumée, mais leur dépendance publique est prouvée. Les journaux remarqueraient le courage d'un jury qui condamnerait un particulier puissant par ses emplois et son crédit. Le parlement aurait envoyé un prince du sang à l'échafaud, qu'on ne se serait entretenu que du crime.
Je n'aime pas ces enseignes nationales surchargées de lions, d'aigles, de léopards, d'éléphants, de chevaux, etc. C'est un reste de la barbarie des premières peuplades, uniquement occupées de la chasse; et ce n'est pas aux bêles à marcher ainsi à la tête des hommes. Ce qu'il y a de beau dans les armes de France, est qu'on ne sait pas ce qu'elles sont; ses fleurs de lis ne ressemblent à rien, et le blanc de ses enseignes est l'absence de toute couleur.
L'acharnement que des législateurs ont mis à conserver trois couleurs dans nos enseignes, annonce un profond mépris pour une nation qu'on croit capable de se passionner pour de pareilles puérilités.
Malheur à la société qui ne laisse que le suicide pour sorlirA du monde à ceux qui ne veulent pas du monde, ou dont le inonde ne veut pas! C'était là l'avanlage immense en politique des institutions monastiques; ou leur a reproché leur oisiveté; eh! que font la plupart des hommes? et que la société serait heureuse si elle pouvait condamner au repos leur inutile ou criminelle activité!
Avec un seul principe de gouvernement on peut souffrir différentes opinions dans les administrateurs; et nous avons
vu le despotisme se servir avec le même succès de royalistes et de démocrates; faire de la monarchie avec des républicains, et de la religion avec des athées.
Les capitales sont devenues à la lettre la tête des États, et quand la tête est malade tout le corps s'en ressent. La division de l'Espagne en royaumes particuliers est une des choses qui a le plus contribué à son héroïque résistance. Bonaparte connaissait l'influence de cet esprit particulier des provinces, lorsque, pour les engager à soutenir son usurpation, il rappela, après un si long temps d'oubli, leurs anciens noms de Bretagne, de Normandie, de Provence, etc. Il faut de l'unité dans le gouvernement, et de la diversité dans l'administration. On fait aujourd'hui le contraire, le pouvoir est divisé et l'administration uniforme.
Si l'on juge des soins et de l'intelligence du berger plutôt par le bon état de son troupeau que par le nombre des bêtes qui le composent, quelle idée, je le demande, peut donner des soins et de l'habileté des gouvernements européens cette population hideuse de misère, de grossièreté et de corruption qui surcharge toutes les grandes cités?
En 1549, on redoutait l'excessif accroissement de Paris. Un édit en fixa les bornes. Louis XIV renouvela la défense de bâtir au-delà de certaines limites, a parce qu'il était à crain- » dre, disent les lettres patentes de 1672, que la ville de Paris, » parvenue à une excessive grandeur, n'eût le sort des plus » puissantes villes de l'antiquité, qui avaient trouvé en elles- » mêmes le principe de leur ruine. »
Partout où se pose la reine des abeilles, la ruche s'amasse. 11 arrive quelque chose de semblable aux princes : là où ils
établissent leur cour, il se forme de grandes villes. Nos premiers rois voyageaient continuellement, et tout, jusqu'à la justice, voyageait avec eux; ils prévenaient ainsi l'excessif accroissement de ces villes immenses, dont la subsistance et la tranquillité sont de véritables tours de force d'administration, et presque des miracles.
Les peuples, en devenant plus corrompus, sont devenus moins indulgents pour les faiblesses de leurs princes. On sait qu'il n'y a pas de censeurs plus sévères de la conduite des femmes, que les libertins.
Dans toute révolution où il y a nécessairement deux partis, /»^£ il s'en forme bientôt un troisième aux dépens des deux autres, qui se croit modéré parce qu'il leur accorde à tous quelque chose, fort parce qu'il les combat tous sur quelques points, sage enfin parce qu'il est neutre. Les deux partis extrêmes savent nettement ce qu'ils veulent, le parti moyen sait ce qu'il ne veut pas, mais il ne sait pas aussi bien ce qu'il veut; il ne peut pas même le savoir, parce que l'opinion qu'il se fait, formée des deux autres, est nécessairement indécise, même quand ceux qui la professent seraient des hommes décidés. Celte opinion a pour elle les hommes qui ont dans l'esprit plus de subtilité que de force, et plus de sagesse de caractère que d'énergie; mais elle a contre elle les esprits plus forts, qui savent que la vérité n'est pas au milieu comme la vertu, et le peuple, qui n'entend rien aux idées subtiles et composées. C'est précisément à ce parti, qui se croit modéré parce qu'il est mitoyen, qu'il n'est pas permis d'être modéré et de poser les armes, parce qu'il a à se défendre contre deux rivaux dont chacun veut l'entraîner de son côté. Lorsqu'il se croit menacé, il est violent comme deux, parce qu'il est violent contre deux; et s'il est forcé de se décider entre l'un ou l'autre, et de cher-
08 PENSÉilS DIVERSES,
cher des auxiliaires dans l'un des deux, il fait souvent un mauvais choix.
Le ton de la voix dans la conversation est devenu plus bas et l'expression moins franche et plus étudiée, à mesure qu'il y a eu moins de bonne foi dans les opinions et moins de force dans les caractères. On dirait qu'on a craint non-seulement d'être compris, mais même d'être entendu.
11 est commode de se mettre au-dessus de toutes les bienséances et quelquefois de tous les devoirs, et de passer malgré cela, ou même à cause de cela, pour un homme de génie. Les sots regardent le génie comme une espèce d'obsession ou de possession qui lourme»te le malheureux qui en est affligé, et le rend inquiet, irascible, bizarre, jaloux, orgueilleux, sans attention sur lui-même, sans égard pour les autres. L'homme d'un vrai génie, j'entends dans les choses morales, serait un homme sans défaut.
Entre deux armées ennemies, il n'y a d'opposition qu'au moment du combat; entre deux partis de concitoyens, il y a l'injustice et l'injure.
Les hommes à argent qui montrent une prévention si furieuse contre la noblesse, ignorent sans doute que les classes inférieures ne voient la noblesse que dans la fortune.
La noblesse en France était pour la famille le dévouement héréditaire au service public; pour l'individu, l'exclusion de toute profession mercantile.
Dans les temps de parti, les femmes donnent volontiers leurs opinions à la place des sentiments qu'on leur demande.
Les deux sexes s'y trompent; la femme croit aimer, parce qu'elle gouverne; et l'homme plaire, parce qu'il sert.
Une seule idée fausse, ou plutôt incomplète, peut boule- "^ verser la société. Il suffit d'une vérité complètement développée et mûrie par le temps et les événements pour la rétablir.
Pourquoi est-il contraire à la civilité de fixer les yeux sur quelqu'un sans lui rien dire? C'est que c'est l'interroger sans qu'il puisse vous répondre. De là vient que le premier mouvement de celui qui est ainsi regardé, est de demander ee qu'on lui veut. Les yeux interrogent comme ils répondent; ils prouvent l'âme, puisqu'ils la réfléchissent.
La galanterie entre les deux sexes est une espèce de jeu où les personnes sensibles ne sont pas les plus habiles; elles y mettent trop de sérieux.
Folles douleurs : fausses douleurs et courts regrets.
Depuis que le mariage a reçu, sous l'influence du chrislia- / nisme, toute sa dignité et toute sa douceur, il ne peut plus y avoir entre un homme et un homme de ces amitiés si célèbres dans l'antiquité païenne. La femme est l'amie naturelle de l'homme; et tout autre amitié est faible ou suspecte auprès de celle-là.
Les gouvernements sages doivent constituer l'administration de telle sorte que l'homme ait le moins possible occasion de demander, et eux -le moins possible occasion de choisir. Quand l'avancement est un effet de la faveur, l'homme intrigue et s'avilit; le gouvernement choisit, il se trompe, et presque tou-
jours le mécontent est plus dangereux que le préféré n'est utile. On fait des divers étals de la société une lutte d'ambition, au lieu d'en faire une carrière où, comme dans celle de la vie, les plus âgés marchent devant; si la société a besoin déjeunes talents, la nature les fera naître et saura les placer.
Il n'y a d'hommes d'esprit dans une révolution que ceux qui font fortune, ou ceux qui ne veulent pas la faire.
Ceux qui, pour excuser les désordres de noire temps, cherchent dans le passé des exemples de désordre, oublient qu'alors il était dans les mœurs ou dans l'administration, et que de nos jours il a été dans les lois; et qu'il n'y a jamais de désordre à craindre que celui qui est consacré par la législation. Jusqu'à nos jours il s'était fait en France de bonnes lois dans les temps de trouble; et la honte de notre temps est que le mal a eu son code, et même qu'il a été conduit avec méthode et régularité.
11 n'y a pas en Europe un homme éclairé qui ne regarde comme une erreur la distinction du pouvoir en législatif, exécutif et judiciaire, et qui ne sache qu'il ne peut y avoir dans la société qu'un pouvoir, le pouvoir législatif, dont l'administration civile ou militaire et celle de la justice sont deux fonctions. N'importe : éternellement on répétera dans nos assemblées politiques, sur la foi des philosophes du dernier siècle, la distinction des trois pouvoirs; et nous nous moquons de l'asservissement des écoles anciennes aux erreurs de physique ou de philosophie d'Aristote! Celles-là du moins étaient sans danger.
Ceux qui, dans le gouvernement des affaires humaines, se dirigent uniquement par des faits historiques, et ce qu'ils ap-
pellenl l'expérience, plutôt que par des principes qui apprennent à lier les faits et à en tirer l'expérience, ressemblent tout à fait à des navigateurs qui ne prendraient ni compas ni boussole, mais seulement des relations de voyage et des journaux de marins.
Ils se trompent ceux qui croient le gouvernement populaire plus indulgent que le monarchique. Celui-ci peut être clément sans danger, et non pas l'autre : dans un grand coupable, la monarchie ne voit qu'un sujet incommode; la république peut craindre un tyran.
Un peuple nomade ne connaît que la propriété mobiliaire. Aussi, partout où la propriété foncière sera attaquée, on remarquera dans les peuples moins d'attachement aux foyers paternels.
On prend en Europe de la diplomatie pour de la politique, des bureaux pour des gouvernements, et des décrets pour des constitutions.
Il y a telle ville en Europe qu'une politique éclairée et prévoyante aurait dû, pour l'intérêt de la société générale, donner ou laisser à la France.
La nature pose des limites : la politique ne fait que tracer des lignes sur le papier. La politique avait placé le royaume de Navarre entre la France et l'Espagne, la nature l'a coupé en deux, et a interposé au milieu les Pyrénées.
Les crimes des peuples naissent de leurs erreurs, comme X dans l'homme l'action suit la pensée. Un peu plus tôt, un peu plus lard, toujours 89 aurait produit 93, et le produirait encore aujourd'hui.
Bossuet parle des grands esprits faux, infatigables pour segarer eux-mêmes et égarer ceux qui les suivent.
Les sauvages ne sont pas des peuples naissants ou primitifs, mais des peuples dégénérés, des débris de nations qui ont eu des lois, des législateurs et des philosophes. Qui oserait dire ce que nous serions devenus si l'état moral, politique, littéraire de la France, en 1793, eût pu subsister seulement pendant un siècle?
// faut marcher avec son siècle, disent les hommes qui prennent pour un siècle les courts moments où ils ont vécu. Mais, depuis Tacite, on appelle l'esprit du siècle tous les désordres qui y dominent, seculum vocatur. Ce n'est pas avec un siècle, c'est avec tous les siècles qu'il faut marcher; et c'est aux hommes, quelquefois à un homme seul, qu'il appartient de ramener le siècle à ces lois éternelles qui ont précédé les hommes et les siècles, et que les bons esprits de tous les temps ont reconnues.
Nous sommes mauvais par nature, bons par la société. Aussi tous ceux qui, pour constituer la société, ont commencé par supposer que nous naissions bons, frappés des désordres que la société n'empêche pas, et oubliant tous ceux qu'elle prévient, ont fini, comme Jean-Jacques, par croire que la société n'était pas dans la nature de l'homme. Ces écrivains ont fait comme des architectes qui, pour bâtir un édifice, supposeraient que les pierres viennent toutes taillées de la carrière, et les bois tout équarris de la forêt.
Combien de gens prennent des engagements pour des devoirs! C'est la vertu de ceux qui n'en ont pas d'autre.
Traiter sérieusement des choses frivoles est de la plaisanterie, traiter plaisamment des choses graves est de la bouffonnerie. C'est la différence du genre de Boileau et de Gresset à celui de Voltaire.
Une république est une loterie de pouvoir : l'un y place son courage, l'autre son habileté; celui-ci son intrigue, celui-là même sa richesse. Les hommes forts d'esprit et de caractère ne rejettent jamais la royauté que parce qu'ils veulent eux-mêmes être rois, sous un nom ou sous un autre. Les faibles ne pouvant y prétendre, s'attroupent pour dominer en commun; ce sont les seuls républicains de bonne foi, qui croient gouverner parce qu'ils délibèrent, et décider parce qu'ils opinent.
Dans un temps et chez un peuple où l'on ne célèbre que la « grâce des manières et les agréments de l'esprit, c'est un hasard si l'on trouve des caractères forts, des vertus mâles, des esprits solides.
Les plaisirs publics ne conviennent qu'aux hommes privés; -s les hommes publics ne doivent chercher de délassement que dans les plaisirs domestiques. Jadis eu France les magistrats auraient rougi d'être vus au spectacle.
Il y avait en France, dans le siècle dernier, une fabrique de réputations, dans laquelle, au moyen de quelque hardiesse d'opinion, sans aucun danger, et de force louanges prodiguées à des hommes célèbres, quelquefois d'une bonne table ouverte à de beaux esprits, on vous faisait une réputation de vertu, de talent et même de génie : une réputation d'orateur, de poêle, d'historien, de philosophe, de penseur profond; une réputation de magistrat, de militaire, d'homme d'État, même de roi. On prenait aussi dans celle manufacture d'anciennes réputations
à démolir et d'autres à restaurer : le temps en est passé. Il faut aujourd'hui faire soi-même sa réputation, et voilà pourquoi il s'en fait si peu.
Rien de plus commun que les vertus faciles. On est bon tils, bon époux, bon père, bon ami, juge intègre, négociant exact, el l'on est mauvais citoyen. On a toutes les vertus de la famille, pas une de celles dont l'État a besoin. C'est un piège pour les faibles, qui excusent des crimes publics avec des vertus privées.
Tous à peu près sont propres à être mari et femme; peu à être époux et épouse : un bien moindre nombre encore à être père et mère de famille. C'est une vérité que les philosophes et les gouvernements ont méconnue lorsqu'ils ont si indiscrètement recommandé le mariage à tout le monde; moyen infaillible de peupler l'État d'une foule de malheureux et de vauriens.
Sous Louis XIV, on dissertait beaucoup moins qu'aujourd'hui, et beaucoup moins de gens dissertaient sur la littérature et les arts, et il se faisait des chefs-d'œuvre dans tous les genres. J'ai vu des gens qui avaient mangé leur bien, faire de beaux raisonnements sur l'économie et la conduite des affaires domestiques.
Un homme ne vit pas longtemps avec un vice organique de tempérament. Un seul faux principe de constitution politique ou de religion est pour un peuple un germe de dégénération et une cause de décadence : Rome ancienne, la Turquie, la Pologne en sont la preuve. Si la constitution et surtout la religion des peuples modernes eussent été aussi mauvaises que nos philosophes l'ont soutenu, l'Europe chrétienne, loin de
croîlre, de siècle en siècle, en force et en connaissances, n'aurail pas duré seulement jusqu'au moyen âge.
Tous les genres de faiblesse s'expriment en français par le mol pauvre; même la mort, qui est l'extrême faiblesse de l'humanité. Ainsi on dit une pauvre tête, une pauvre conduite, un pauvre homme ou un homme pauvre, et l'on dit aussi familièrement ma pauvre enfant, ma pauvre mère, en parlant de personnes chères que la mort nous a enlevées. Ces locutions no pouvaient, ce semble, s'introduire que dans la langue d'une société où la propriété est le fondement de toute existence politique. Pauvre dans ces divers sens, répond au miser des latins.
L'agriculteur est pauvre, parce qu'il cultive mal; et il cultive mal, parce qu'il est pauvre.
Le luxe de l'agriculture est le plus ruineux de tous pour le particulier, et le plus avantageux pour l'Etat.
La police ordinaire suffit à défendre les proprilétés du commerçant et du capitaliste, et il ne faut que quelques patrouilles pour empêcher qu'on n'enfonce les portes ou qu'on ne dévalise les voyageurs. Mais les productions de l'agriculture, éloignées des habitations, et nuit et jour exposées à tous les regards et à toutes les tentations, ne peuvent être défendues que par la religion des peuples. Les délits contre les propriétés du laboureur sont rarement prouvés, et jamais prévenus. Aussi, les peuples agricoles ont toujours été plus religieux que les peuples commerçants; ceux-ci sont en général plus superstitieux, parce que dans une existence toujours livrée aux chances du hasard, et à des chances souvent éloignées, l homme, placé sans cesse entre l'espoir et la crainte,
ne vit que dans l'avenir, et cherche par tous les moyens possibles à en pénétrer le secret.
On s'amuse beaucoup, sur les théâtres de la capitale, de l'accent, des manières, des usages des provinces; Paris, après les avoir fait servir d'instrument à ses fureurs, se sert d'elles comme matière à ses plaisirs : elles l'ont mérité.
Dans une société bien réglée, les bons doivent servir de modèle, et les méchants d'exemple.
On a remarqué que les architectes ont, dans tous les temps, ruiné les princes et les États qui les ont employés, et cela doit être. Les productions de la peinture ou de la sculpture ont des dimensions déterminées par les dimensions des lieux destinés à les renfermer, par les organes de l'homme pour qui elles sont faites, par la nature des objets que les arts représentent, ou des matériaux dont ils se servent. On ne peut pas faire des statues hautes comme des tours, ni des tableaux grands comme des places publiques. Ce n'est que par des illusions d'optique que la peinture peut sortir des bornes qui lui sont prescrites, et représenter, dans le panorama ou les perspectives, un grand nombre d'objets et une vaste étendue de pays. Le genre colossal lui-même ne passe pas certaines limites; mais l'architecture n'a pour ses ouvrages de cadre que le ciel et la terre; elle n'a que des proportions entre les diverses parties, et point de bornes. Si un prince commandait à un architecte une pyramide comme celles d'Egypte, monument d'architecture le plus gigantesque qui existe dans le monde, l'architecte la ferait de quelques pieds plus haute, ne fut-ce que pour surpasser son modèle. 11 est remarquable combien, dans ce genre, le plus grand rappetisse tout à coup ce qui lest moins. Ceux qui ont vu Saint-Pierre de Rome, trouvent pe-
îiles réalise Notre-Dame de Paris ou celle qu'on appelle encore le Panthéon; et auprès des hautes et fortes colonnes du pérvstile de ce dernier édifice ou de celui de l'Odéon, celles du collège des Qualre-Nations ou de l'entrée du Palais-Royal, admirées de leur temps, ne semblent que des fuseaux.
Rien n'est plus opposé au caractère français que la liltéralilé en tout; car la littéralilé est aussi un esclavage, et l'esclavage de l'esprit et souvent de la raison. C'est ce qui constitue la pédanterie.
La tempête révolutionnaire a plus renversé d'arbres de notre antique forêt qu'elle n'en a déracinés.
On lit dans les journaux, immédiatement après le récit d'une bataille qui aura coulé la vie à trente ou quarante mille hommes, d'un incendie qui aura consumé les deux tiers d'une ville, d'une épidémie qui aura emporté la moitié de sa population, que mademoiselle N., célèbre artiste de l'Opéra, a dansé un pas de deux délicieux avec M. N., fameux danseur; que madame M., célèbre chanteuse, s'est engagée à Londres pour dix à douze mille francs par concert, ou qu'il y a eu bal et gala à la cour de tel prince. Ce rapprochement de désastres et de plaisirs, a, ce me semble, quelque chose qui blesse la char i lé chez des peuples chrétiens, et même la philanthropie des philosophes. Il faut raconter les malheurs communs à tous les hommes pour avertir la bienfaisance, et faire souvenir les hommes de leur condition; il faudrait taire les plaisirs pour ne pas éveiller l'envie et affliger les malheureux.
Comment des gouvernements chrétiens peuvent-ils souffrir qu'on fasse des difformités du quelques-uns un spectacle pour
la curiosité des autres, et que des pères spéculent sur le malheur de leurs enfants?
Il faut empêcher le vagabondage des gens valides, et surtout des enfants, que cette vie errante et licencieuse prive de tout moyen d'instruction; mais il faut laisser les vieillards et les infirmes demander leur pain. Si la mendicité est un malheur, l'aumône est un devoir. La liberté personnelle est la première condition de l'existence humaine, et je doute que l'État ait le droit de la ravir à ceux qui n'en abusent pas, même en la leur payant avec du pain, lorsqu'ils ne peuvent plus le gagner.
Les nouveaux systèmes sur les grands avantages d'une immense population ont dû amener la destruction des jachères qui en arrêtaient l'essor.
La philosophie voudrait que tous les secrets de la nature fussent dévoilés, toutes les terres cultivées, tout l'argent en circulation, tous les hommes et toutes les femmes mariés, tous les enfants faits et instruits; elle presse trop la marche du monde, et le pousse vers sa fin.
Il y avait en France des idées si enracinées de liberté, d'humanité, de respect pour l'homme, qu'après le métier d'exécuter à mort son semblable, le plus vil était de l'arrêter, ou même de l'assigner à comparaître, et que, dès le collège, et entre les enfants, l'action la plus odieuse et la plus lâche était de dénoncer son camarade.
Quelque philosophe de la cour de David lui persuade sans doute les grands avantages d'une immense population, puisque ce saint roi en ordonne le dénombrement. Dieu le punit
de ce mouvement d'orgueil; et le choix qu'il lui laisse de la peste, de la guerre ou de la famine, est en même temps une haute leçon de politique : car dans tout État excessivement peuplé, la cherté des subsistances est extrême, la mortalité plus fréquente, et les guerres inévitables. C'est là l'état habituel de la Chine.
Il n'y aura bientôt plus que l'opulence et la misère qui puissent vivre dans les grandes cités; la médiocrité, qui les sépare, en sera bannie par l'impossibilité d'y subsister décemment. Alors se fera le contact immédiat des deux extrêmes de l'état social, et il ne sera pas sans danger.
Les villes ont fait la révolution, et la révolution les dépeuplera. Déjà l'on peut remarquer que le goût de la vie des champs s'introduit dans nos mœurs; on déserte l'intérieur des cités pour se bâtir au-dehors, et se donner au moins la vue de la campagne. Les grands propriétaires reviennent dans leurs terres, avantage inappréciable, et qui peut réparer et compenser bien des maux, pourvu que les grands propriétaires s'observent eux-mêmes et veillent sur leurs domestiques.
Le monde politique est constitué comme le monde phy- ^. 7" sique. Les corps politiques ont, comme les corps célestes, leur mouvement propre et leur mouvement général, leurs mouvements apparents et leurs mouvements réels; et tandis que la politique, dans sa rotation de quelques heures, croit entraîner autour d'elle la religion, la religion, ce soleil du monde moral, immobile au centre du système, l'éclairé de sa lumière, l'enchaîne et la retient dans l'immense orbite de son année éternelle. Et les planètes politiques ont aussi leurs satellites et leurs éclipses; et de loin en loin d'effrayantes comètes
apparaissent sur l'horizon et menacent la société de sa destruction.
Une république est une société de particuliers qui veulent obtenir du pouvoir, comme une société de commerce est une association de particuliers qui veulent gagner de l'argent. C'est cette identité de principes qui rend les républiques commerçantes, et le commerce républicain.
Une révolution qui faisait des généraux d'armée sans services, des ministres sans expérience, des millionnaires sans travail, et des écrivains sans éludes, devait avoir de nombreux partisans, et laisser de vifs regrets à ceux qui sont venus un peu trop tard.
Au physique, la force employée avec adresse vient à bout de tout; au moral, des principes inflexibles et un caractère liant prennent sur les hommes un grand ascendant. Ce sont ceux dont il est dit : « Heureux ceux qui sont doux, parce qu'ils » posséderont la terre. »
Ua liberté physique est l'indépendance de toute contrainte extérieure; la liberté morale est l'indépendance de toute volonté particulière, et de la plus tyrannique de toutes, sa propre volonté. U'homme n'est moralement libre, et libre de la liberté des enfants de Dieu, comme dit l'apôtre, qu'en ne faisant pas sa volonté, toujours déréglée, pour faire la volonté de l'Auteur de tout ordre. Ua liberté politique n'est que la propriété, qui nous rend pour notre existence indépendants du pouvoir et de la fortune des autres. Ainsi, un homme détenu en prison n'a pas la liberté physique; un homme imbu de fausses doctrines, dont la raison est obscurcie par ses propres passions ou par les passions des autres, et qui met son esprit sous le joug
PExVSÉES DIVERSES. 81
«les vaincs opinions des hommes, n'a pas la liberté morale. Un homme qui vit de salaires n'a pas la liberté politique; et e'est ce qui fait que l'Etal de domesticité emporte l'exclusion de toute fonction politique. Autre chose est la liberté politique d'un individu, autre chose est la liberté politique d'une nation. Si un Etat indépendant et gouverné par ses propres lois et par ses propres enfants devenait province d'un autre Etat, il perdrait sa liberté politique. Hors de là je ne conçois pas ce qu'on entend par liberté publique ou politique. Dira-t-on que c'est la participation au pouvoir? Mais le pouvoir n'est pas la liberté; et il n'y a pas d'hommes moins libres que ceux qui sont constitués en dignité. Yeut-on que ce soit l'octroi volontaire de l'impôt? à la bonne heure; mais qu'on permette donc à chaque citoyen de se taxer lui-môme, et que l'impôt ne soit qu'un don gratuit accordé à l'État par chaque famille; et comment se fait-il que les Etats où l'octroi de l'impôt est volontaire, soient précisément ceux où les peuples payent les plus forts impôts?
Les révolutions commencent par la guerre des opinions )(. contre les principes, et se prolongent par des intérêts. Dans le cours de la crise révolutionnaire, les opinions sont absorbées, et, sauf quelques cerveaux incorrigibles où elles tiennent encore, il ne reste sur le champ de bataille que d'anciens principes et de nouveaux intérêts, et la guerre continue entre la société et l'homme; les particuliers ne peuvent rester neutres, ni les gouvernements incertains.
Je voudrais que par une loi solennelle le roi nous fît tous nobles; je dis tous, et je n'excepte aucun honnête homme : car je ne comprends pas qu'on puisse envier la nublesse à quelques-uns pour le plaisir ou la vanité de quelques autres. Je crois que ceux qui crient tant contre les nobles ne voudraient plus alors de la noblesse qu'il leur faudrait partager avec
tant de gens qui ne tarderaient pas à demander un autre partage.
Les hommes et les peuples qui ne sont pas tourmentés de la soif des richesses, et qu'on accuse de paresse, d'indolence, de peu d'industrie, sont les meilleurs; et comme ils sont peu occupés d'intérêts personnels, les gouvernements peuvent, au besoin, les occuper fortement, et même exclusivement, d'intérêts publics.
Il y a eu certainement en France, depuis trente ans, dé grandes erreurs et de grands crimes. Personne ne veut s'être trompé ni avoir été coupable, et la France n'est peuplée que d'esprits justes et de cœurs droits. Chaque époque de la révolution a eu ses hommes vertueux; et sans le Moniteur, nous serions embarrassés du choix.
Quand Alexandre, déjà meurtrier de Clitus dans un accès de colère et de débauche, voulut se faire rendre les honneurs divins, ses propres sujets, les Macédoniens, peuple monarchique, s'y refusèrent avec indignation. Les Grecs, qui servaient comme auxiliaires dans son armée, nés et élevés dans des républiques, non-seulement obéirent aux ordres d'Alexandre, mais prévinrent même ses désirs. Il n'y a que les sujets des États monarchiques qui sachent garder la mesure dans l'obéissance, parce qu'eux seuls sont dans la nature de la société. Si Bonaparte avait voulu se faire dieu, le collège des prêtres était tout prêt : il aurait été adoré; et peut-être nos Brutus et nos Cassius, ces fiers ennemis des rois, lui doivent quelque reconnaissance pour leur avoir épargné cette dernière honte.
« Vous serez des dieux, » dit aux premiers hommes, a fait dans le monde la première révolution. « Vous serez des rois,. »■
dit aux peuples, a fait la dernière. Et toujours l'orgueil ! Qu'elle est vraie et profonde la doctrine qui recommande l'humilité!
Si l'homme était tout entier dans ses organes, ou il en serait tout à fait le maître, ou, comme les animaux, il ne le serait pas du tout. Mais il y a comhat entre sa volonté et ses sens : donc ils sont deux.
C'est à l'homme à s'enrichir par le travail et l'économie. L'affaire de l'État, et môme sa seule affaire, est de le faire bon; et les gouvernements doivent rendre aux familles, en morale et en religion, tout ce qu'ils en exigent en hommes et en argent.
Bien des gens qui veulent des lois, des tribunaux et des gendarmes, craignent des lois trop rigoureuses, des tribunaux trop sévères, des soldats trop obéissants. Ils ressemblent à un médecin qui conseillerait des remèdes actifs, et ne prescrirait que des drogues éventées.
Quand les mœurs sont féroces, le plus grand crime est l'homicide; quand elles sont voluptueuses, le plus grand crime est le viol. Dans le premier état, l'homme fait la guerre à l'homme; dans le dernier, il la fait à la femme; et le viol, surtout celui de l'enfant, est un véritable homicide, et l'extrême oppression de l'extrême faiblesse. Je sais ce que des médecins *'t des physiologistes ont dit pour atténuer la gravité de ce «rime : mais, grand Dieu! est-ce avec des savants en physique qu'on fait des lois morales?
Idéologie, étude stérile, travail de la pensée sur elle-même, qui ne saurait produire. Tissot aurait pu traiter, dans un
second volume, de cette dangereuse habitude de l'esprit.
Tout désordre dans un Etat est un commencement de révolution, comme toute infirmité dans l'homme est un pas vers la mort.
loule la science de la politique se réduit aujourd'hui à la
statistique : c'est le triomphe et le chef-d'œuvre du petit esprit. On sait au juste (et j'en ai vu faire la question officielle) combien dans un pays les poules font d'oeufs, et l'on connaît à fonds la matière imposable. Ce qu'on connaît le moins sont les hommes; et ce qu'on a tout à fait perdu de vue, sont les principes qui fondent et maintiennent les sociétés. L'art de l'administration a tué la science du gouvernement.
Les grandes commotions politiques inspirent deux sentiments opposés; un profond amour du repos, ou une ambition effrénée : elles font des conspirateurs ou des anachorètes.
Il y a eu trois coalitions de peuples célèbres dans l'histoire du monde : celle des Grecs, pour venger l'injure faite à une famille; celle des Chrétiens, pour venger l'injure faite à leur religion; celle des Européens, pour venger l'injure faite à la royauté. Elles se rapportent aux trois états de la société : domestique, religieux et politique. La France a été, dans ces derniers temps, Y Hélène de l'Europe, et d'autres Achilles ont vu, sans sortir de leurs tentes, les progrès des Troyens, jusqu'au moment où leurs intérêts les plus chers leur ont fait prendre les armes; les dieux aussi se sont mêlés de la querelle, et y ont plus fait que les hommes,,
L'Europe est un grand panorama politique : vous y voyez au
naturel toul ce qui constitue la société... L'illusion est complète. Tout paraît se mouvoir, et rien ne marche.
Les litres honorifiques accordés à la noblesse, depuis qu'ils ne sont plus, comme au temps des grands fiefs, des titres de souveraineté, ont commencé sa ruine, et les décorations l'ont achevée.
Rien n'est utile dans la constitution d'un Etat, que ce qui y est nécessaire. On disait autrefois le sire de Joinville, le sire Bertrand du Guesclin : ils ne prenaient souvent entre eux aucun autre nom que celui que la religion leur avait donné au baptême, ne portaient aucune autre décoration que leur armure, et ils étaient cependant de bonne maison. On disait bien les Barons collectivement, ou le Baronnage en parlant des nobles assemblés devant le roi, en conseil ou en jugement; mais •aucun d'eux ne prenait la qualité de baron dans la vie privée; l'ordre était plus, et l'individu moins. Si l'on appela plus tard les rois Majesté, ce n'était que dans l'idiome latin, où ce titre, emprunté des lois des empereurs romains, était sans conséquence; et il semblait, chez les Chrétiens, réservé à Dieu seul. On ne donnait pas aux ministres du Monseigneur ni de l'Excellence; il y avait en tout plus de modestie dans les mœurs, et par conséquent plus d'égalité entre les hommes. L'accumulation et l'exagération des titres ont toujours été, dans les Etats, un accompagnement nécessaire du despotisme, et un signe infaillible de décadence. Nous avons eu la preuve de l'un et de l'autre dans le superlatif grec archi, dont Bonaparte avait surchargé les litres plus simples de nos anciennes dignités. Cette vanité était parvenue à son dernier e^cès chez les Grecs du Bas-Empire, comme tant d'autres vanités; et les peuples modernes auraient dû s'en défendre.
Les biens du clergé étaient la source uuiverselle de la ri-
chesse des familles, ils remplissaient cet objet de deux manières : l'Église se chargeait d'une partie des enfants, et la famille finissait par hériter de leurs épargnes.
Le christianisme a perfectionné ce qu'il y a eu de plus parfait chez les trois peuples les plus célèbres de l'antiquité : les arts des Grecs, les mœurs des Romains, et les lois des Juifs.
Nous avons plus de mérite que les anciens à mépriser la mort, parce que le christianisme, au moins jusqu'à nos jours, avait mis plus de douceur dans la vie, ne fût-ce que le commerce innocent entre les deux sexes, introduit par les mœurs chrétiennes, et la charité universelle qu'elles avaient répandue.
Les bons esprits du siècle de Louis XIV auraient été révoltés d'entendre parler de la liberté de la presse, que ceux du nôtre appellent à grands cris. Celte différence dans les opinions s'explique aisément : on ne demande des lumières que lorsqu'on n'y voit plus.
)C La liberté absolue de la presse est un impôt sur ceux qui lisent : aussi n'est-il demandé en général que par ceux qui écrivent.
L'histoire a injustement flétri du nom de fainéants quelquesuns de nos premiers rois. Juvenis qui nihil fecit; mais que pouvaient-ils faire avec ce ministère des maires du palais, si puissant, quoiqu'il ne fût ni solidaire ni responsable, qui les dispensait de régner, et les séparait de la nation comme des affaires ?
L'histoire d'Angleterre, depuis sa dernière révolution, est
celle de ses ministres bien plus que de ses rois; et elle date plutôt du ministère de Walpole, de Chalam ou de Pitt, que du règne de George II ou III.
J'aime mieux, pour le bien de l'État, des ministres qui se t croient responsables à Dieu, que des ministres qui sont responsables aux hommes.
La noblesse n'a soigné que le moral de son institution, et en a abandonné au caprice des hommes et au hasard des événements, le matériel; fortune, races, alliances, etc., c'est ce qui l'a perdue.
Le gouvernement avait eu tort de permettre l'accumulation des grandes terres dans les mêmes maisons : tout propriétaire de terres qui possédait deux manoirs avait détruit une famille.
31olière a fait une comédie bouffonne sur l'espèce de sentiment que la noblesse inspirait de son temps à la bourgeoisie; aujourd'hui on pourrait faire, sur ce môme sujet, un drame, et même assez sombre.
Il n'y a d'indépendant sur la terre que le pouvoir public et le pouvoir domestique. Le père de famille et le roi ne relèvent que de Dieu.
Un homme qui a des sentiments éloés s'honore d'être sujet, et se résigne, par devoir, à devenir subalterne.
Il y a pour l'homme tant de devoirs, domestiques, religieux, politiques, qu'il faut redouter les engagements; car on peut
être assuré que les engagements qui ne fortifient pas ies devoirs affaiblissent les vertus.
Ce ne sont pas les devoirs qui ôteut à un homme son indépendance, ce sont les engagements.
Faire quelque chose d'utile aux autres, c'est demander de l'emploi à la société; mais les hommes qui disposent des honneurs et de la fortune, veulent qu'on leur demande à cu\mêrnes; et c'est ce qui fait que tant d'oeuvres utiles sont demeurées sans récompenses.
Les uns savent ce qu'ils sont, les autres le sentent. Or on oublie ce qu'on sait, et jamais ce qu'on sent; et c'est ce qui explique dans les mêmes circonstances, et les hommes de la même condition, la souplesse des uns et la raideur des autres.
Je ne crois pas qu'un homme qui se justifie à lui-même, je ne dis pas de grandes fautes, mais de grands crimes, puisse avoir une idée juste en morale et en politique.
>j On ne devrait assembler les hommes qu'à l'église ou sous les armes; parce que là ils ne délibèrent point, ils écoulent et obéissent.
Il suffit que quelques uns soient coupables pour que tous soient malheureux. Une révolution n'est que la faute de quelques-uns et le malheur de tous.
X il y a beaucoup de gens qui ne savent pas perdre leur temps tout seuls Ils sont le fléau des gens occupés
PKNSKliS D1VEKSKS. 89
Les lois civiles sont assez bonnes quand elles sunl lixes. Les lois politiques ne sont fixes que quand elles sont bonnes.
Lorsqu'on a donné à la société un grand scandale d'opinion, qu'on est heureux de trouver l'occasion d'en faire une réparation publique ! Ce bonheur a manqué à J.-J. Rousseau. Il reconnaissait qu'il s'était trompé dans le Contrat Social. « C'est » un livre à refaire, disait-il lui-même; mais je n'en ai plus la » force ni le temps. » Voltaire, m'a dit souvent le premier de nos littérateurs, s'il avait pu voir l'effet des doctrines qu'il a propagées, aurait été prêcher contre lui-même, une croix à la main.
Les gens qui aiment la dispute devraient ne disputer que sur ce qu'ils ne peuvent jamais éclaircir; alors la dispute serait intéressante, parce qu'elle serait interminable. Mais disputer sur l'existence de Dieu, l'immortalité de lame, la vie future, etc., ce n'est pas la peine. Il n'y a qu'à attendre.
Supprimer le repos du dimanche, parce que ce jour-là le peuple s'enivre, c'est faire un mal général pour remédier à un désordre individuel; c'est du petit esprit, de cet esprit si commun de nos jours, qui des meilleures choses ne voit que les abus, et des plus mauvaises, que les avantages. Que le peuple se batte, qu'il s'enivre; mais qu'il soit religieux. Que l'enfant tombe, s'il le faut, mais qu'il marche.
La politesse pour un peuple est la perfection des arts; la civilisation, la perfection des lois. Il y a eu dans l'antiquité des peuples polis par les arts; il n'y a de civilisation que chez les peuples chrétiens. Etre policé, pour un peuple, n'est pas la même chose qu'être poli. Tous les peuples sont policés, plus ou
moins, selon leur progrès dans la vie sociale. Les sauvages, qui ne sont ni polis ni civilisés, ont leur police, et une association même de brigands se soumet à quelques règles.
Les peuples brillent par la guerre, les arts et les lois. Mais chez un peuple parvenu à un haut degré de civilisation, ou de bonté morale, la guerre, pour être honorable, doit être défensive; les arts, pour être utiles, doivent être chastes; les lois, pour être bonnes, doivent être parfaites.
Les petits esprits sont tortueux dans les affaires, entortillés dans leur style, apprêtés dans leurs manières, cérémonieux dans leurs civilités. Ils aiment le merveilleux dans les histoires, la profusion des ornements dans les arts, en politique les divisions et les balances des pouvoirs; en sorte que Ton pourrait dire qu'en tout les simples aiment le composé.
On a peine à croire à la douceur dune âme forte et à la fermeté d'un caractère doux et liant.
7^ La fermeté qui vient des principes est bien autrement raide
que celle qui vient du tempérament et du caractère.
Les gouvernements les plus moraux sont aujourd'hui ceux qui gardent une exacte neutralité entre les bonnes et les mauvaises doctrines.
Il ne faut pas donner pour raison de la permission d'imprimer de mauvais livres dans un pays, qu'ils seraient imprimés dans un pays voisin; car, outre que des éditions de livres français faites en Allemagne ou en Hollande sont peu correctes et
manquent même d'élégance typographique, si l'on mettait à empocher leur introduction, seulement un degré de moins d'intérêt qu'à empêcher l'entrée aux frontières des draps de Verviers ou des toiles de Silésie, on en préviendrait efficacement la circulation. Mais, dit-on, peut-on espérer de faire disparaître du commerce des ouvrages aussi répandus, par exemple, que ceux de Voltaire? Rien de plus facile, si les gouvernements le voulaient; rien même de plus conséquent aux principes de la Sainte Alliance prise à la lettre; d'ailleurs le système des douanes n'a pas pour objet d'anéantir les manufactures des Etats voisins, mais d'empêcher ou de rendre plus difficiles l'introduction de leurs produits. Et depuis quand est-il permis aux hommes de laisser au mal un libre cours, sous prétexte qu'ils ne peuvent pas le faire entièrement disparaître?
L'homme, pour faire le mal, n'a que sa propre force; les pouvcrnemenls ont pour l'empêcher et faire le bien une force immense; la force de Dieu même et de l'ordre éternel.
La langue est sans réserve et sans voile chez un peuple simple qui ne voit que des nécessités naturelles ou des devoirs; elle est licencieuse et effrontée chez un peuple sans morale qui fait tout servir aux passions et aux jouissances; elle est chaste et même prude chez un peuple éclairé sur les principes des lois et des mœurs, mais entraîné au plaisir par les arts.
Un ouvrage dangereux écrit en français est une déclaration de guerre à toute l'Europe.
Premiers sentiments, secondes pensées, c'est dans les deux k genres ce qu'il y a de meilleui .
On est assuré de la droiture de ses sentiments plus que de la justesse de ses pensées. Malheureusement il y a beaucoup de personnes qui se croient l'esprit juste, parce qu'elles ont le cœur droit : ce sont celles qui font le mieux le mal, parce qu'elles le font en sûreté de conscience.
Les intrigants sont des gens perpétuellement occupés à faire des romans; le mot intrigue s'applique même à la fable du roman, comme aux fables de la vie. Aussi, dans les pays où il y a beaucoup d'intrigues, il se fera beaucoup de romans.
Voltaire, J.-J. Rousseau, d'Alembert et d'autres écrivains du môme temps, ont vécu dans le célibat, ou n'ont pas laissé leur nom dans la société. Ils semblent avoir redouté l'arrêt définitif de la postérité, et avoir voulu n'être jugés que par contumace.
L'auteur d'un ouvrage sérieux a complètement échoué, si on ne loue que son esprit.
^ 11 n'y a jamais que deux partis dans la société. «. Qui n'est
» pas avec moi est contre moi, » a dit la vérité même.
La liberté, {égalité, la fraternité ou la mort, ont eu dans la révolution une grande vogue. La liberté a abouti à couvrir la France de prisons; X égalité, à multiplier les titres et les décorations; h fraternité, à nous diviser; la mort seule a réussi.
L'ordre politique a ses prodiges comme l'ordre physique. Le monde, dans son enfance, a vu ceux-ci; le monde, à son dernier âge, voit les autres.
La pire dos corruptions n'est pas celle qui brave les lois, mais celle qui s'en fait à elle-même.
Chez un peuple lettré, le plus grand mal qu'on puisse faire y à la société, est la publication d'une fausse doctrine de religion, de morale ou de politique. Les gouvernements redoutent beaucoup trop l'influence des journaux sur la tranquillité publique, et ils ne craignent pas assez la corruption lente, mais profonde, que répandent les ouvrages sérieux. Ils sont plus alarmés d'un accès de fièvre éphémère, que de la gangrène. Le remède à un article dangereux de journal, se trouve le lendemain dans un autre journal. La réfutation d'un mauvais livre ne vient quelquefois qu'après un siècle, et n'est souvent qu'une révolution. La société a rarement le spectacle des combats corps à corps entre des écrivains contemporains de même force. Bossuet et Fénelon sont nés dans un siècle, Voltaire et Jean-Jacques dans un autre.
On poursuit dans tous les États des biens imaginaires aux. dépens des biens réels. On fait du crédit avec des dettes, et des dettes avec du crédit.
On est propriétaire des fonds de terre, et possesseur de tout le reste. Les lois sur la propriété sont des lois politiques : les lois sur la possession, "des lois civiles.
Les mutations fréquentes de propriétés sont un avantage ^K pour le lise plus que pour l'État. Une vente de biens dans les campagnes est en général l'extrait mortuaire d'une famille.
L'Etat est réellement propriétaire de la partie de tous les fonds de terre que représente le capital de l'impôt foncier.
puisque les particuliers achètent les fonds, distraction faite de ce capital.
L'opulence est indépendante, et la pauvreté l'est peut-être davantage. Pour les hommes d'un certain caractère, la médiocrité est désespérante; elle n'est ni assez riche ni assez pauvre pour être indépendante.
Le regret d'avoir perdu tourmente bien moins les esprits, aigrit bien moins les cœurs, que la crainte continuelle de perdre. Cette vérité, puisée dans la connaissance du cœur humain, a été souvent méconnue de la politique.
En politique comme en religion, les nouveaux convertis ont quelquefois une ferveur indiscrète, et veulent un peu trop prouver leur changement.
On se fait un ennemi plus irréconciliable d'un hypocrite qu'on démasque, qued'un scélérat qu'on accuse. Endémasquant l'hypocrite, vous trahissez un secret; en accusant un scélérat, vous n'êtes coupable que de médisance.
On aurait en Europe aboli beaucoup plus tôt la question après condamnation à mort, s'il y avait eu plus tôt des sociétés secrètes, et de vastes et profondes conjurations.
Les habitants des pays plats ont, en général, moins du verve dans l'esprit, de chaleur dans les sentiments, d'originalité dans les idées, que ceux des pays montagneux; et par celte raison aussi, ils ont moins d'âpreté dans le caractère, et des formes plus douces et plus polies : en tout, ces deux peuples tiennent quelque chose du pays qu'ils habitent : dans les plaines, on n'a
point à combattre une nature rebelle, et l'homme n'a besoin ni d'autant d'efforts, ni d'autant d'industrie que l'habitant des montagnes.
Si les peuples du midi de la France, dans les classes inférieures, ont plus que ceux du nord de ce qu on est convenu d'appeler de l'esprit, une conception plus prompte, une expression plus vive et plus originale; la raison en est, je crois, que les premiers ont une langue à eux, et non pas les autres; les méridionaux parlent très-bien une langue qui leur est particulière, et les peuples du nord parlent très-mal une langue qui n'est pas la leur, puisqu'ils n'ont pu en suivre les progrès. Les uns possèdent mieux que les autres l'instrument de la pensée, et les peuples du midi parlent mieux leur idiome que le peuple picard ou normand ne parle le français. Cette observation s'applique aussi aux Basques, renommés pour leur esprit et leur vivacité, et qui parlent aussi leur propre idiome.
Les modes varient sans cesse chez les peuples qui n'ont plus de mœurs, à prendre cette expression dans le sens le plus étendu.
Des hommes qui n'ont d'estime que pour la bravoure per- ^ sonnelle, et qui taxent d'exagération et de folie la fermeté d'esprit et de caractère, la constance dans le malheur, la fidélité à ses serments, tiennent quelque chose du sauvage, dont le caractère est aussi une extrême légèreté d'esprit, et une rare intrépidité.
Dans un pays où tous les citoyens sont adtnissibles à tous les emplois, comment peut-on se croire déshonoré si l'on n'obtient pas une place lucrative, ou se croire puni, si, après en avoir
exercé une, longtemps et avec profit, on est prié de la céder à un autre qui en a besoin?
Quel changement s'est-il fait dans les mœurs, qu'il faille aujourd'hui tant de gardes pour défendre les rois contre leurs propres sujets, et tant de soldats pour défendre l'homme contre son semblable, et des concitoyens entre eux! Tous les progrès des arts, et les découvertes même d'un Newton, dans les hautes sciences, peuvent-ils compenser la plus faible partie d'un si grand progrès de dépravation et de malice?
Les tyrans veulent la division entre les hommes, pour régner sur eux avec moins d'obstacle; les philosophes veulent une rigoureuse uniformité dans les choses, pour administrer plus à leur aise. Réunissez les esprits et les cœurs, et laissez les diversités partout où la nature les a placées et où la coutume les a introduites.
L'homme partage avec les animaux les passions des sens; l'orgueil ou l'ambition du pouvoir, qui est une passion de l'esprit, est proprement la sienne. La nature l'a fait pour gouverner; et en lui inspirant le désir d'être père, elle a soufflé dans son cœur l'ambition d'être roi.
Chacun aime la licence, et tous veulent l'ordre; et certes ici la volonté générale de la société n'est pas la somme des volontés particulières des individus.
4— Dessenliments élevés, des affections vives, des goûts simples font un homme.
« Les grandes pensées viennent du cœur », a dit Vauvenar-
gues. Cette maxime est incomplète, et il aurait dû ajouter : « Les grandes et légitimes affections viennent de la raison. »
Dans quelques contrées de l'Europe (et ce n'est pas et: Turquie), la populace attaque des particuliers, pilie leurs magasins, brise leurs métiers, démolit leurs maisons; elle s'oppose à l'arrestation des coupables et à l'exécution des jugements criminels; elle s'assemble en plein champ pour délibérer sur le gouvernement, et ces désordres sont fréquents; iis sont anciens; ils se commettent avec une sorte de calme froid et tranquille, qui est le dernier terme de la dépravation. C'est cependant, chez un peuple chrétien, ce qu'on appelle un état de société, et ce que des fanatiques, qui mettent la liberté avant la vertu, avant la propriété, avant l'ordre, avant tout, excusent, admirent peut-être comme une preuve de liberté publique.
Le beau en tout est toujours sévère.
Le bel esprit dissipe sa fortune de son vivant et meurt pauvre; le génie amasse des trésors et les lègue à l'avenir.
Le petit esprit est l'esprit des petites choses. Le petit esprit a été l'esprit dominant dans le dernier siècle, où l'on n'a vu que les arts, les plaisirs, le crédit, le commerce, la population, en un mot, le matériel de la société, choses petites, comparée.aux choses morales dont on ne s'est occupé que pour les détruire
(Jue d'écrivains célèbres qui ont tout connu hors la société! L'école philosophique du dernier siècle n'y entendait rien; et ils auraient horreur d'eux-mêmes, les coryphées de cette
époque, s'ils pouvaient voir l'effet de leurs doctrines sur l'état de la société.
Un homme qui vous dit : a Je n'aime pas la métaphysique, » la géométrie, la poésie, etc. », donne la mesure de son esprit. C'est un instrument de musique qui n'a pas toutes ses cordes.
Dans les mêmes positions, les devoirs ne sont pas les mêmes pour tous les hommes, et il est demandé davantage à celui qui a plus reçu.
Il faut infiniment d'esprit pour pouvoir se passer, même pendant quelque temps, de principes fixes dans la conduite privée ou publique, comme il faut connaître parfaitement la carie d'un pays pour aller à travers champs. Les principes, qui ne sont que des règles toutes faites de conduite, sont le plus sûr guide de ceux qui n'ont pas desprit, et le plus puissant auxiliaire de ceux qui en ont; et le génie lui-même n'est en tout que la connaissance des vrais principes des choses.
La suffisance n'exclut pas le talent, mais elle le compromet.
Il v a des temps où les intrigants travaillent en grand et font des conspirations; et il y a des hommes chez qui l'habitude de conspirer est une passion violente, et presque un besoin; ils conspirent envers et contre tous.
Ce qui a perdu la France, est que tous les partis ont voulu, à l'envi les uns des autres, la rétablir.
Le chef-d'œuvre de l'esprit chevaleresque est d'avoir été au
courage sa férocité, et de l'avoir dirigé non vers l'oppression du fort, mais vers le soutien du faible.
Lu peu de romanesque dans les idées, et la conduite qui serait ridicule dans un particulier, ne messiérait pas toujours à un prince, parce que cette disposition d'esprit n'est guère compatible avec de grands vices et qu'elle fait mieux ressortir les vertus.
La corruption publique est celle qui naît de la licence des arts, et des arts de la pensée et de l'imagination. Il y a de la ressource tant qu'elle n'est que l'effet de passions privées : tout serait perdu si elle devenait spéculation et système.
A voir l'obstination avec laquelle le peuple repousse l'uniformité si vantée des poids et mesures, et les honnêtes gens persistant à dire, pieds, pouces, lieues, livres, arpents, etc., au lieu de mètres, millimètres, kilomètres, kilogrammes, etc., etc., on serait tenté de croire que cette uniformité, commode peutêtre pour les grandes opérations de commerce, d'administration fiscale ou de hautes sciences, est inutile pour les usages journaliers de la vie et le trafic intérieur, où elle a produit dans un an plus de fraudes et d'erreurs que la diversité des mesures n'en aurait produit dans un siècle. En effet, c'est sur la qualité qu'on trompe ou que l'on se trompe, plutôt que sur la quantité, et l'uniformité des mesures n'empêche pas la diversité des prix relative aux qualités différentes d'une même denrée. On a dû éprouver, pour changer les poids et mesures, la même difficulté qu'on éprouverait pour changer la langue d'un peuple, car cela aussi est une langue. Ainsi, l'uniformité des poids et mesures a établi une diversité de plus, celle du langage; et l'on se moquerait d'un savant qui, dans la conversation familière, évaluerait la taille d'un homme en mètres et
en millimètres. Au reste, celte invention a coûté cher à un grand nombre de jeunes gens, et tel conscrit qui se serait sauvé avec la mesure plus large en pieds et en pouces, n'a pu échapper à la précision des millimètres. Je crois qu'avec la volonté, les rigueurs et les frais de tout genre qu'on a employés pour établir, ou plutôt pour essayer l'uniformité des poids et mesures, on aurait établi l'uniformité de religion, si les savants n'avaient jugé l'autre plus utile, et surtout plus urgente.
C'est peut-être une grande question de savoir si, pour bannir la mendicité, il ne faudrait pas commencer par prévenir l'accroissement immodéré des fortunes. C'est le luxe qui crée la mendicité en faisant naître une population factice pour qui la nature n'a pas semé : et effectivement, on ne voit nulle part plus de misère que là où il y a d'immenses richesses. Si, dans une contrée, il y avait une population proportionnée à la quantité des subsistances et de travail que le pays peut fournir, et qu'on voulut y fonder l'indigence et la mendicité, il suffirait peut-être d'y appeler un riche fastueux, ou d'y établir une grande fabrique d'objets de luxe. Bientôt, à la faveur du surcroît de travail qui résulterait des fantaisies ruineuses de l'homme opulent ou des besoins de la fabrique, les ouvriers afflueraient de tous côtés, il se ferait des mariages, il se bâtirait des maisons, il naîtrait des enfants, et lorsque ces fortunes colossales, qui vont rarement à la seconde génération, seraient tombées, une population sans travail, et par conséquent sans pain, surchargerait le pays, qui ne pourrait la nourrir qu aux dépens de la population agricole, et il faudrait y établir des bureaux de bienfaisance, et bientôt, peut-être, des maisons de détention. Le désir louable et moral de s'anoblir, prévenait en France l'excessif accroissement des richesses; institution excellente, qui empêchait une famille de trop s enrichir, comme la loi des substitutions l'empêchait de se ruiner.
État légal, état légitime de société. Différence importante, et qu'on n'a pas assez méditée.
L'étal légitime est conforme à la volonté de la nature ou plutôt de son Auteur; et la première loi légitime et naturelle de l'étal politique, est la légitimité de la succession.
L'état simplement légal est établi par la seule volonté de l'homme : ainsi, l'indissolubilité du mariage est l'état légitime de la société domestique. Le mariage dissoluble par la loi est un élal légal. L'unité du pouvoir est l'état légitime de la société politique; la pluralité des pouvoirs en est l'état légal.
Le progrès de la société et sa perfection consistent à rendre légal tout ce qui est légitime, et légitime tout ce qui est légal, c'est-à-dire, à avoir des lois bonnes et naturelles, et à ne pas en avoir d'autres. Une société parvenue à cet état est dans sa plus grande force de stabilité; et si elle éprouve une révolution, elle trouve en elle-même et dans ses propres forces le principe ej les moyens de sa restauration.
Quand la société est tombée de l'état légitime dans l'état légal, et que les hommes ont mis leur propre volonté à la place des lois de la nature, ils montrent ou affectent un grand respect pour leur ouvrage. De là la magie du mot loi dans quelques gouvernements ou à quelques époques, qui justifie aux yeux des dupes ou des hypocrites les mesures les plus violentes ou même les forfaits les plus atroces. « C'est la loi », dit-on; et on courbe la lête sous le joug de toutes les erreurs et de ton les les passions.
Quand Dieu a voulu punir la France, il a fait retirer les Bourbons. Il a fait comme le père de famille qui éloigne la mère lorsqu'il veut châtier ses enfants.
Il a été plus aisé en France de renverser le pouvoir, qu'il ne léserait aujourd'hui d'ébranler la légitimité. On a renversé le pouvoir avec des opinions; on ne pourrait attaquer la lé^iii-
mité qu'avec des intérêts; et les opinions dont on s'honore ont bien une autre force que des intérêts qu'on n'avoue pas.
L'ordre va avec poids et mesure; le désordre est toujours pressé.
y- Ne rien demander, et ne se plaindre de personne, est une excellente recette pour être heureux.
^L La passion du devoir, la plus rare de toutes les passions, est aussi la plus ardente et la plus active, parce qu'elle n'est pas, comme les autres, refroidie ou ralentie par les dégoûts, les incertitudes ou les remords : aussi la passion du devoir est la seule qui ait fait de grandes choses, des choses qui durent.
Le mélange des bons et des méchants dans l'administration d'un Etat en révolution, sert merveilleusement à prolonger le désordre, parce que les bons conduisent avec sagesse ce que les méchants font avec violence et contre toute raison. Si les méchants étaient seuls à gouverner, ils pourraient bien détruire; mais ils ne sauraient rien établir. La crise serait violente; mais elle serait courte.
En Angleterre, les mœurs monarchiques de la famille servent de correctif à la constitution populaire de lEtat. 11 y a dans la famille plus de respect de la femme pour le mari, des domestiques pour leurs maîtres, des soldats pour leurs officiers, plus de subordination enfin des inférieurs envers leurs supérieurs. En France, au contraire, la constitution monarchique de l'Etat et la force du pouvoir étaient le contre-poids des mœurs moins sévères, et, si l'on peut le dire, plus populaires de la famille. On devait prévoir que les mœurs de la famille se
relâcheraient encore davantage, si le pouvoir de l'Etat venait à s'affaiblir, et que la constitution populaire serait partout, et dans l'État et dans la famille. C'est ce qui est arrivé.
Le système d'une dette publique place bien moins les particuliers dans la dépendance de l'État, qu'il ne met le sort de l'Étal dans les mains des particuliers.
L'impôt en nature de denrées est le seul qui se proportionne de lui-même et sans écritures, arpentages ou expertises, aux trois conditions nécessaires de toute production territoriale, la qualité du sol, l'état des saisons et l'industrie de l'homme. Cet impôt (si toutefois il faut un impôt foncier), combiné avec les impôts indirects, atteindrait, je le crois, la perfection dont cette matière est susceptible. On s'en exagère les difficultés, puisqu'il était levé dans toute l'Europe au profit de la religion.
Dans le système ancien de nos monarchies, tout le service public, la religion, la royauté, et le soulagement de toutes les faiblesses de l'humanité, était doté en terres. Dans le système moderne, tout est à la charge du trésor public. C'est le régime fiscal opposé au régime féodal. Lequel des deux met l'existence de la société le mieux et le plus à l'abri des événements? La nation a fait comme une famille qui vendrait ses terres pour en placer les capitaux à rentes viagères ou dans les fonds publics.
Si un État parvenait à une telle disposition de territoire qu'il ne pût désormais étendre ou resserrer ses frontières sans affaiblir sa défense, il serait fixe et fini. Alors une nouvelle politique commencerait pour lui, et un nouvel ordre de devoirs pour son gouvernement. Cette nation aurait atteint l'âge viril, cet âge auquel l'homme a fini son accroissement. Les États les
plus éloignés de cette situation sont la Russie et l'Angleterre, tomme puissance insulaire et maritime. Les plus près d'y arriver sont la France et surtout l'Espagne. Cela seul expliquerait la politique de tous ces États, les événements de leur vie sociale, et le rôle qu'ils ont joué en Europe. Rome n'eut jamais de frontière; Auguste, en prince habile, en sentit la nécessité et voulut lui eu donner une; mais Rome, si j'ose le dire, avait pris trop d'élan pour pouvoir s'arrêter; et cette cause précipita sa ruine, comme elle a hâté la chute de la France révolutionnaire.
La révolution française a été le crime de l'Europe; et la France en porte la peine. Il y a eu de grandes erreurs clans le traitement de la maladie révolutionnaire. On a donné des évacuants, et il ne fallait que des toniques. L'épuisement de la France ne profite à aucun autre peuple, et ne fera que prolonger l'état violent de l'Europe et les dangers qui la menacent.
Dieu laisse l'homme libre de faire le mal, pour qu'il ait le mérite de faire le bien. La politique moderne, au contraire, lie les mains aux rois de peur qu'ils n'oppriment.
Il doit y avoir dans tout Etat une proportion naturelle, mais inconnue, de nombre et de force, entre la partie qui possède et celle qui travaille à posséder. Quand de faux systèmes d économie et de politique ont rompu l'équilibre au préjudice des propriétaires, une révolution est inévitable.
Des législateurs présomptueux font des lois qu'ils croient parfaites; et comme elles ne sauraient s'établir, ils s'en prennent aux hommes de la résistance que les choses leur opposent. Rien ne peut les faire revenir de cette fatale méprise qui les conduit aux dernières violences, tels que des enfants qui tombent dans
des accès de rage, de ne pouvoir faire une chose au-dessus de leurs forces. C'est là la grande erreur de l'assemblée constituante.
Où était en Europe la perfection des lois, des mœurs, des manières, de la littérature, des arts, etc.? Était-ce chez les peuples républicains, qu'on appelle exclusivement des peuples libres, ou chez les peuples monarchiques? Quoi donc! la servitude serait-elle plus favorable que la liberté au développement de toutes les facultés humaines? Je ne sais; mais je crains qu'il ne se soit introduit dans la politique la confusion d'idées et de langage qui sVst introduite dans la religion. On a appelé esprits forts les incrédules qui sont réellement des esprits faibles; et l'on a regardé comme des esprits faibles les hommes attaches aux vérités religieuses, et qui sont les esprits les plus forts et les meilleurs; et peut-être aussi qu'en politique on a appelé libres les peuples qui le sont le moins, et qu'on a regardé comme privés de toute liberté les peuples les plus libres qui furent jamais.
D'où est venue la prompte et honteuse dégénération de la littérature, et même de la langue romaine, depuis le règne d'Auguste jusqu'aux derniers historiens de l'empire d'Occident? Comment se fait-il que les modernes, étrangers à ce peuple d'origine, d'habitudes, de mœurs, de lois politiques, de religion, de langage, aient, après tant de siècles de barbarie, et à laide de quelques copistes ignorants, retrouvé, imité, quelquefois surpassé la littérature des anciens, et même, on peut dire, refait leur langue, tandis que les Vopisquc, les Lampride, et autres écrivains de l'histoire augustale, compatriotes et presque contemporains de Tilc-Live, de Cicéron, de Tacite, de Virgile, d'Horace, qui pensaient et qui parlaient latin, qui avaient tant d'écrivains que nous n'avons plus, cl tant de rhéteurs et d'écoles pour leur en expliquer les beautés, qui vivaient sous l'influence des mêmes usages, des mêmes lois.
des mêmes traditions, de la même religion, du même climat, si l'on veut; comment se fait-il qu'ils aient dégénéré à ce point de leurs modèles, et en si peu de temps, et qu'ils soient si pauvres de pensée et de style, et même si barbares de langage? Ce problème à résoudre serait un beau sujet de prix académique, ou de discours de réception.
Il y avait à l'église Saint-Nicaise de Reims un arc-boutant qui remuait sensiblement au son d'une certaine cloche. Ce phénomène, dû au hasard, tenait sans doute à une certaine disposition des lieux environnants, peut-être au gissemenl défectueux de quelques pierres qui entraient dans la construction de l'arc-boutant, peut-être à l'alliage des métaux dont la cloche était composée, ou à l'angle sous lequel l'air agité venait
frapper l'arc Quoi qu'il en soit, l'arc-boutant et la cloche
ont été détruits, et l'on pourrait défier tous les architectes du monde de reproduire ce singulier phénomène, même en plaçant dans les mêmes lieux une cloche et un arc-boutant, et en rétablissant avec la plus scrupuleuse exactitude leurs dimensions. Il manquerait toujours à cette copie le principe intérieur et inconnu du mouvement. Ne pourrait-on pas appliquer cette comparaison aux imitations indiscrètes d'institutions politiques étrangères? On veut faire par art un ouvrage de hasard, dernier résultat des événements produits pendant une longue suite de siècles, par l'opposition des esprits, des caractères, des intérêts; par les circonstances extérieures au milieu desquelles un peuple a été placé, combinées avec des faits antécédents; ouvrage de hasard, je le répète, et qui a été chez un peuple autant l'effet de ses rapports avec ses voisins, que de son état intérieur. Tous aurez beau copier avec la plus servile précision les formes extérieures de ces institutions, en revêtir les livrées, en prendre les noms, en imiter les usages, en reproduire en un mot tout ce que vous pourrez en saisir; vous aurez la lettre, une lettre morte, et vous n'aurez pas l'esprit,
l'esprit qui vivifie, qui donne à cette grande et bizarre machine le jeux et le mouvement; et cet esprit, ce principe moteur, que vous cherchez dans une sage distribution de pouvoirs que vous crovez apercevoir, sera peut-être dans un abus que vous voudrez éviter.
Jamais on n'a autant parlé des progrès de l'esprit humain, ni vu autant d'hommes égarés : est-ce que le progrès des esprits n'empêche pas leur égarement? ou serait-ce cet égarement même que l'on prend pour un progrès?
Pour gouverner les peuples, lorsqu'il y a tant d'esprit, il faut plus que de l'esprit.
Les constitutions d'État compliquées font des hommes artificieux.
Dans le système moderne, le roi est placé de main d'homme. L'obéissance coûte moins à un caractère élevé, quand il le croit placé de la main de Dieu.
Tout pouvoir vient du peuple, dit la politique moderne-, omnis V potestas à Deo, dit la politique chrétienne, par la bouche de saint Paul. Les rois sont donc, selon l'apôtre, les ministres de Dieu pour procurer le bien, minister in bonum; les ministres de Dieu pour punir le mal, vindex in iis qui malè agunt. Ces deux ministères sont réunis dans la personnnc de tous les rois; quelquefois ils sont séparés, et Dieu envoie aux nations ou permet qu'elles se donnent des chefs qui ne sont que des ministres de châtiment et de vengeance; et, comme il le dit luimême, des verges de sa fureur. Ce sont les tyrans qui ne sont pas, comme les rois légitimes, des ministres de la justice divine et ordinaire à l'égard des individus qui troublent l'ordre
habituel de la société, mais des exécuteurs de sa haute justice sur des nations coupables, que Dieu livre ainsi à une commission extraordinaire, et qui même est presque toujours une commission militaire. Tant que les rois sont des ministres de bonté et de paix, minuter in bonum, les bons leur doivent l'obéissance active, l'obéissance de cœur, l'obéissance d'amour et non de crainte; ce sont encore les paroles de l'apôtre : l'obéissance alors est un devoir. Quand, à leur place, ce sont des ministres de vengeance et de colère, des tyrans, en un mot, l'obéissance active, l'obéissance qui sert n'est plus un dévoir; mais l'obéissance passive, l'obéissance qui souffre, est une nécessité imposée par la force. Ainsi, on ne peut s'empêcher de payer les impôts, même à un tyran, par cela seul qu'on habite le sol soumis à sa domination; et même il a une raison de les exiger, puisque tout tyran qu'il est, il maintient par la force publique dont il dispose, un certain ordre extérieur dans ses États; et dans ce cas, c'est le propriétaire, en quelque sorte, qui obéit plutôt que l'homme. Cette différence entre l'obéissance active due aux rois légitimes, et l'obéissance passive qu'un tyran exige par la force, se retrouve même dans l'état ordinaire et légitime de la société. Les bons doivent aller partout où le roi les emploie pour le service de l'État; mais les malfaiteurs, par exemple, lorsqu'il veut les punir, ne lui doivent pas obéissance active; et certainement s'il n'employait pas la force pour envoyer un scélérat au supplice, et qu'il se contentât de lui donner l'ordre d'y aller, le malfaiteur ne serait pas même, en conscience, tenu d'obéir. Son obéissance est donc purement passive, comme doit être celle des sujets à l'égard d'un tyran. Cette obéissance passive n'empêche pas qu'on ne puisse se révolter contre lui lorsqu'on peut le faire avec quelque apparence de succès, et qu'on peut espérer de mettre fin à la tyrannie et de rétablir l'ordre légitime de la société; et ces tentatives, souvent infructueuses parce que l'homme ne connaît pas l'heure et le moment des desseins de Dieu, finissent par détrôner le tyran lorsque sa mission
est remplie, et que la verge doit être brisée et jetée au feu.
La raison qu'on allègue aujourd'hui pour justifier les nouveaux systèmes en politique, est le progrès des lumières et la nécessité d'élever la société au niveau des connaissances actuelles. Traduisez ces mots par les progrès de l'orgueil et de la cupidité, et la nécessité d'avoir des places et de l'argent.
Il y a au contraire une perte réelle de lumières, puisqu'il y a une perte de bonheur et de vertu.
Les philosophes qui se sont élevés avec tant d'amertume contre ce qu'ils ont appelé des préjugés, auraient dû commencer par se défaire de la langue elle-même dans laquelle ils écrivaient; car elle est le premier de nos préjugés, et il renferme tous les autres.
L'homme naît-il aujourd'hui sous un autre ciel et sur un< autre terre, avec un autre corps, une autre âme, une autre intelligence, d'autres passions, d'autres besoins, pour qu'il soit nécessaire de faire une autre société, et de tout changer dans le monde?
Il est étrange que les partisans de l'idée la plus abstraite qu'il y ait au monde, la souveraineté du peuple, aient accuse de métaphysique les défenseurs de la monarchie, qui est en poliiique ce qu'il y a de plus positif, de plus sensible et de plus réel.
Veut-on savoir quel est le peuple souverain? qu'on le demande au peuple lui-même. Il vous répondra, dans la simplicité de son bon sens, que c'est le peuple propriétaire, souverain des terres qu'il cultive, roi des valets qu'il commande, maître des animaux qui l'aident dans ses travaux : c'est ce, que la
monarchie lui avait donné par l'inféodation, et que la république lui a donné par les confiscations.
L'homme sensé qui entend parler sans cesse de la souveraineté du peuple, qui sait tout ce que ses délégués ou ses officiers sont obligés d'employer de lois, de force et de vigilance, pour contenir leur mandataire et leur souverain, et qui voit qu'un homme, membre du souverain, ne peut pas sortir de sa commune, même pour aller gagner sa pauvre vie, sans s'être fait dépeindre de la tête aux pieds, et avoir fait enregistrer, ne varietur, la hauteur de sa taille, la forme de son nez, la couleur de ses yeux, de son teint, de ses cheveux, son âge, et jusqu'à ses difformités, s'il en a; cet homme, dis-je, s'il n'a pas reçu du ciel ce genre d'esprit et d'humeur qui ne voit que le côté risible des objets, tombe dans le découragement, et il est tenté de désespérer de la raison humaine.
Ce n'est pas le peuple occupé qui réclame la souveraineté, c'est le peupie oisif qui veut faire le peuple occupé souverain malgré lui, pour gouverner sous son nom et vivre à ses dépens.
Dans les royaumes de la terre, comme dans celui des deux , après le temps des grandes fautes et des grandes erreurs* il y a plus de joie pour un pécheur qui fait pénitence que pour quatrevingt dix-neuf justes qui nen ont pas besoin. Mais autrefois, pour faire pénitence, on se jetait dans un cloître; aujourd'hui, on se jette.... dans les emplois.
C'est une grande sottise d'avoir voulu inspirer l'amour exalté des anciens pour leur patrie, à des peuples qui n'ont plus d'esclaves pour travailler à leur place, qui payent de
PENSEES DIVERSES. lit
loris impôts, et qui sont entourés de peuples aussi policés et souvent plus heureux.
La révolution d'Angleterre me paraît avoir tenu davantage à une certaine disposition dans les choses, et celle de France beaucoup plus à la disposition des esprits. En Angleterre, la révolution politique se fit par la constitution même de l'État et elle eut des motifs; en France, elle s'est faite malgré la constitution, et elle n'avait pas même de prétexte. La révolution religieuse, qui chez l'un et l'autre peuple a précédé ou suivi la révolution politique, eut, en Angleterre, pour cause et pour mobile le fanatisme de religion; en France, elle a été faite par le fanatisme de l'impiété. Le premier, plus franc, se montrait à découvert, et même s'honorait de ses pieuses illusions; l'autre, réunissant les contraires, l'exaltation et l'hypocrisie, s'est couvert du voile de la religion pour lui porter des coups plus assurés. En Angleterre, c'étaient de puritains qui voulaient établir le règne de Christ1; en France, celaient des philosophes qui voulaient l'abolir à jamais pour établir le leur. Là, existait une lutte entre des Protestants et des Catholiques, enfants du même père et de mères différentes, unis, malgré ia diversité de leurs opinions, par qu lques principes de religion et de morale communs aux deux partis. Ici, des Chrétiens combattaient contre des athées, et ils étaient opposés les uns aux autres comme l'être et le néant. Aussi, s'il y a eu en Angleterre plus de premier mouvement et une haine plus franche et plus impétueuse, il y a eu en France plus d'art dans la persécution, plus de malice dans la haine, plus de méthode dans la destruction. On voit que la révolution française a été faite par des beaux esprits et des savants, qui ont mis de l'ordre dans le bouleversement, comme ils en mettaient dans
1 Les Catholiques disent le Christ; les Réformés, Christ, sans article. Cette différence n'est pas parement grammaticale, elle est dogmatique : l'article marque la réalité.
leurs idées et leurs éludes.... En tout, ces deux révolutions, ou plutôt ces deux actes dune même révolution, ne peuvent avoir d'autre dénoûment que la restauration générale de la société ou sa mort.
A La révolution a moins corrompu les mœurs qu'elle n'a affaibli les esprits. La connaissance des hommes et de la société paraît surtout entièrement effacée; et on ignore à la fois ce qu'il y a de mauvais dans le cœur de l'homme et ce qu'il y a de bon, et ce qu'il y a de faiblesse dans le mal et de force dans le bien.
Tout État où le peuple a part au pouvoir, et dispose des finances pour accorder ou refuser à son gré les fonds nécessaires à la défense de l'Etat et à l'entretien de l'administration, rappelle un peu ces ménages divisés, où les époux n'ont ni le même lit, ni la même table, et où tous les biens appartiennent à la femme et sont paraphernaux; le mari n'en peut rien obtenir qu'à force de complaisances.
Lorsque, par le malheur des temps, la justice, à qui le droit en appartient, ne peut pas prononcer sur le juste et sur l'injuste, il se forme, dans la société, des opinions opposées sur l'honneur et même sur la vertu ; et dès lors on ne s'entend plus sur rien.
On est effrayé de penser combien de probités en Europe n'attendaient qu'une occasion et un prétexte pour devenir, même sans haine et sans sujet, d'atroces injustices.
Dans les assemblées délibérantes, le facile partage de l'esprit a un grand avantage sur le laconisme sévère de la raison : et il y a de quoi trembler pour la vérité, lorsqu'elle descend
dans celle arène; là surtout où l'on ne tient aucun compte de la sagesse et de l'expérience des temps passés.
Les esprits faux, qui raisonnent conséquemment et selon toutes les règles de la logique, ressemblent un peu à des maîtres en fait d'armes qui tirent de la main gauche : ils sont euxmêmes plus exposés, et sont plus dangereux pour leurs adversaires.
Les états-généraux étaient le dernier remède aux maux désespérés de la monarchie. Il ne guérissait pas les plaies de l'État, que rien ne peut guérir que le temps; mais il rassurait l'imagination des peuples, toujours plus agités par les malheurs qu'ils prévoient que par ceux qu'ils souffrent. Dans tous les gouvernements, il faut une dernière ressource. A Rome, c'était le dictateur; dans les républiques modernes, ce sont les ronventions. Mais Rome, dans sa haute sagesse, changeait, pour dernier remèile, la république en monarchie; et les républiques modernes n'onl fait, avec leurs conventions, qu'accroître le mal en outrant la démocratie.
Tous les Élats, aujourd'hui, se constituent pour l'attaque plutôt que pour la défense; et il y a en Europe plus de force d'agression que de force de stabilité.
Le commerce fait la prospérité des Etals; ou le dit : mais avant tout il veut la sienne; et toutes les usurpations y trouvent des fournisseurs, la contrebande des assureurs, et les finances des agioteurs, qui font hausser ou baisser les fonds publics dans leur intérêt, et jamais dans celui de l'Etat.
Les spectacles de tout genre qu'on donne ou qu'on permet au peuple dans les grandes villes pour amuser son oisiveté,
disposent aux attroupements, et habituent les hommes à se communiquer rapidement les impressions qu'ils éprouvent : la politique n'y gagne pas plus que la morale.
On devrait dire les connaissances physiques, et les sciences morales.
On amende sa conduite extérieure, on ne change pas d'opinion politique; royalistes, constitutionnels, républicains, nous en sommes tous au même point; et l'unité de pouvoir, la division des pouvoirs et la souveraineté du peuple, ont les mêmes partisans. Les uns ont pour eux l'expérience de la révolution; les autres pleurent de tendresse en songeant au bonheur que leur constitution prépare au monde; et les républicains de bonne foi sèchent de regret de tout le bien que la résistance qu'on a opposée à leurs plans les a empêchés de réaliser pour l;i prospérité du genre humain.
11 est singulier qu'on choisisse quelquefois, pour conduire les affaires, les hommes qui ont le plus mal jugé les événements.
Les princes, en protégeant et faisant éclore le bel esprit, se donnent des flatteurs de leurs vices, des censeurs de leurs vertus, des détracteurs de leur conduite, et des rivaux de leur pouvoir.
Le costume des emplois publics, militaires, judiciaires, ecclésiastiques, etc., annonce que celui qui en est revêtu a des devoirs spéciaux à remplir. Le costume académique dont Bonaparte a décoré des gens de lettres, signifie que celui qui le porte a plus d'esprit ou de science que les autres. Les devoirs sont un fait; l'esprit et la science sont des prétentions.
Le bon sens et le génie sont de la même famille; l'esprit f. n'est qu'un collatéral.
Il y a entre les membres d'un même corps une solidarité de considération qui fait que les uns perdent toute celle qu'ils sont obligés de prêter aux autres. C'est une raison pour l'autorité, de ne composer les corps que d'éléments homogènes.
Le bon sens ni même le génie ne suffisent plus aujourd'hui aux minisires d'un gouvernement représentatif : il faut de l'esprit, et même du bel esprit; de la facilité à parler en public, qui peut ne pas se rencontrer avec la rectitude du jugement et la profondeur des vues; l'art de parler sans rien dire, et de riposter sans répondre; d'essuyer, sans en être ému, ies plus rudes attaques, ou de préparer les esprits, sans trop éveiller l'attention, aux propositions les plus délicates. Eu un mot, il ne suffit plus aujourd'hui, pour défendre la place, d'hommes courageux; il faut encore des férailleurs. Le laconique et rébarbatif Sully y aurait été bien empêché.
Trouve-t-on dans aucun livre une leçon de courage, même politique, pareille à celle que donne l'Évangile : « Ne crai- » gnez pas ceux qui ne peuvent tuer que le corps? » ou une leçon d'indépendance civile, telle que celle que saint Paul donne aux chrétiens quand il leur dit : « Vous ne vous devez » rien les uns aux autres, que de vous aimer mutuellement?» C'est qu'effectivement l'homme ne doit rien à l'homme, il ne doit qu'au pouvoir.
L'usage des choses communes, temples, eaux, bois, pâturages, constitue proprement la commune. En effet, il n'y a plus de commune là où il n'y a plus de communauté de jouissances; les communaux étaient mal administrés : cela peut être;
il est possible que leur partage, dans quelque commune, ait produit un peu plus de blé : je le crois; mais sans parler des contrées où ce partage, qui empêche le parcours des troupeaux et les resserre dans de trop petites espaces, ruine celte branche importante de l'agriculture, il n'y a plus de propriété commune entre les habitants d'un même lieu, par conséquent, plus de communauté d'intérêts, plus d'occasions de délibération et d'accord. Un exemple fera mieux entendre toute ma pensée : s'il n'y avait qu'une fontaine publique dans un village, et que l'on en distribuât les eaux dans chaque maison, on ôterait aux habitants une occasion continuelle de se voir, de se parler, de s'entendre. Quand les opinions les divisent, ne rapprochez pas les hommes les uns des autres; quand les besoins les réunissent, ne les isolez pas.
Quand des esprits malins et rusés persuadent au peuple qu'il est souverain, ils lui présentent, comme le serpent à Eve, le fruit défendu; alors ses yeux s'ouvrent, non sur ses devoirs et sur les douceurs de la vie privée et de la médiocrité, mais sur l'infériorité de son état; infériorité nécessaire, inévitable, et que dans l'orgueil de ses nouvelles lumières il prend pour de la misère et de l'oppression. Il a conservé toute son ignorance, et il a perdu sa simplicité. Heureux tant qu'il n'était que sujet, il se trouve comme souverain, pauvre et nu. Alors tout bonheur est fini pour lui; et, exilé de l'ordre, comme Adam du paradis terrestre, il entre dans une longue carrière de révolutions et de calamités.
La simplicité n'est ni ignorance ni bêtise, et elle peut s'allier à beaucoup de connaissances, à beaucoup d'esprit, et même à du génie; elle est pour l'esprit ce que la modération est pour le caractère, et une sage économie dans l'emploi de sa fortune; elle consiste à ne savoir que son état, à ne faire que son métier, et à ne pas se croire, par exemple, théologien, parce
qu'on a étudié en médecine ; ou publicisle, parce qu'on suit un cours d'histoire naturelle ou de chimie, en qu'on sait tenir un compte en parties doubles.
Si l'Angleterre n'a pas été depuis un siècle agitée de troubles intérieurs, elle le doit bien moins à sa constitution, naturellement orageuse, qu'à la succession masculine et du père au fils, qui y a été par le fait observée pendant ce période, long pour elle, de tranquillité, et aussi parce qu'elle a eu, pendant cet espace de temps, une suite de princes qui ont eu précisément le degré de lumières et de force de caractère que demande sa constitution.
La succession féminine, en usage en Angleterre, est une loi imparfaite, et aussi contraire à la nature de la société qu'à ses intérêts. Sa représentation nationale est très-peu nationale, puisqu'il y a un grand nombre de députés nommés par la couronne ou par l'influence des grands tenanciers; elle n'est ni égale ni exacte, puisque de très-petits bourgs ont, à cet égard, un privilège refusé à de grandes cités. La taxe des pauvres est un impôt accablant, aussi vicieux en administration qu'en morale; les lois pénales contre les catholiques, la presse violente des matelots, les désordres des élections, des mœurs ou des coutumes bizarres, comme celle qui accorde à un mari outragé des dommages et intérêts contre le séducteur de sa femme, ou même la faculté de la vendre, tout cela assurément n'est pas en harmonie avec le progrès des lumières, ni même avec la perfection du christianisme. Tout le monde en convient; mais dût l'Angleterre périr, il faut laisser les choses telles qu'elles sont; la constitution ne renferme aucun moyen de perfectionnement, et cet assemblage de pièces mal assorties que le hasard a formé, et que l'habitude maintient, se disloquerait de toutes parts si l'on entreprenait d'y changer la moindre chose. Ainsi, la France est tombée en révolution du moment que l'on a tou-
118 PENSÉES DIVEUSES.
ché à de bonnes institutions, et l'Angleterre serait bouleversée si l'on voulait y en corriger de mauvaises. Les partisans du gouvernement anglais admirent sa constitution, précisément a cause qu'elle résiste à de pareils désordres. « Voyez- vous, di- » sent— ils , comme l'Angleterre se soutient, malgré tous les » vices de ses lois. » C'est comme si l'on disait : « Voyez ce » mur comme il penche, et cependant il se soutient. » Soit; mais est-ce une raison pour ne pas élever les murs perpendiculaires?
.le me représente la révolution comme un char sur lequel s'étaient embarqués des voyageurs qui quittaient leur patrie pour voir du pays, et ne savaient trop où ils allaient. A mesure qu'ils trouvaient le long de la roule un lieu qui leur paraissait agréable, ils auraient voulu descendre; mais comme le char allait toujours, ils sautaient à bas de la voiture pour l'arrêter, et tombaient sous les roues. La monarchie constitutionnelle tenta les premiers, c étaient les plus tôt fatigués du voyage; ils voulurent mettre pied à terre. Mal leur en prit : le char allait toujours, et fut tout d'une traite jusqu'à la république de 93. Le site était horriblement beau, et il plaisait à quelques-uns; mais le char redoubla de vitesse, et ceux qui voulurent en sortir périrent misérablement. La vitesse se rallentil en approchant du directoire, on espéra du repos ; mais malgré tous les efforts de ceux qui se seraient accommodés de ce séjour, il fallut passer outre et pousser jusqu'au consulat. Personne ne voulut s'y arrêter, et on croyait de loin voir un meilleur gîte. On arriva effectivement à l'empire : là le chemin parut plus uni, le pays moins rocailleux; mais le char marcha avec plus de rapidité que jamais, et malgré la bonne envie qu'en avaient les voyageurs, harassés d'une si longue course, on ne put ni arrêter ni descendre. A la fin, le chemin devint plus raboteux, les chevaux prirent le mors aux dents, le char fut lance dans des précipices; et après les plus rudes secousses et les accidents
les pius périlleux, il s'est retrouvé à la monarchie constitutionnelle.
Un État est commerçant, un autre est agricole, c'est leur nature, et les hommes n'y changent rien. C'est une grande erreur de croire y affermir des principes de gouvernement contradictoires à la nature de chacun d'eux : la nature reprend le dessus. Je ne parle que des États indépendants qui ont en euxmêmes le principe et la raison de leur pouvoir; car il y a des Etals en Europe qui ne sont que de grandes municipalités indépendantes de droit et non de fait.
Un pays est assez peuplé lorsqu'il a tous les hommes nécessaires à la culture de ses terres et à la fabrication de leurs produits pour l'usage des habitants; tout ce qui est de beaucoup au-dessus de cette proportion naturelle est excès et vice.
L'état sauvage est l'état de possession, et l'enfant même possède ce qui est à son usage. L'état de civilisation est l'état de propriété; deux choses distinctes l'une de l'autre, puisqu'on peut être possesseur sans être propriétaire, ou propriétaire sans être possesseur. La propriété est proprement la possession de la famille; et comme la famille se perpétue par l'hérédité, la propriélé est une possession héréditaire. L'État garantit la possession, mais c'est la famille seule qui donne et transmet la propriélé; et l'État peut faire des possesseurs et non des propriétaires; la loi même de la prescription n'assure la propriété que parce qu'elle suppose le consentement de la famille, puisque de sa part tout acte de revendication interrompt la prescription.
Il y a pour un homme de la faiblesse de cœur à se laisser Tl^ gouverner par une femme, et de la faiblesse d'esprit à se laisser
gouverner par un homme. Les hommes de sens prennent conseil de tout le monde, et ne sont gouvernés par personne; les sots éloignent les conseils, de peur de laisser croire qu'ils sont gouvernés.
Bonaparte avait des idées plus justes sur la constitution que sur l'administration, parce qu'il prenait les premières dans son esprit et les ?.ulres dans ses habitudes, toutes militaires. Et, par exemple, comme à la guerre le nombre décide, et qu'il y a, pour l'effet, de la différence entre un régiment à deux bataillons, un régiment à quatre et un régiment à six, il avait classé les préfectures en trois ou quatre catégories , suivant la population des déparlements. Nous avons continué cette méprise, et nous avons mis entre des collections toutes semblables l'inégalité positive que nous abhorrons entre les individus. Cette distinction est fausse et même incommode en administration; elle multiplie les prétentions et par conséquent les frottements. Elle apprend aux hommes à distinguer des fonctions toutes semblables par le tarif plus ou moins élevé des traitements. Elle fait qu'un homme se regarde comme en disgrâce si on le laisse trop longtemps dans une petite préfecture, où il y a toujours de grands biens à faire, et où il en ferait bien davantage s'il y restait plus longtemps ; elle accoutume les hommes à ne se croire fixés que lorsqu'ils sont dans certaines places ou dans certaines villes, etc., etc. Les grandes préfectures sont celles que le génie des peuples rend difficiles à gouverner, et une population plus nombreuse ne demande souvent qu'un plus grand nombre de commis.
La responsabilité légale des ministres ne fait qu'affaiblir la responsabilité morale; elle enhardit l'homme peu délicat, qui ne répond que sur sa tête si rarement exposée, même lorsqu'elle est compromise; elle intimide l'homme vertueux, qui répond sur son honneur toujours compromis, même lorsqu'il
n'est pas exposé, et qu'une absolution flétrit presque autant qu'une condamnation; elle met des hommes élevés en dignité en prévention de trahison ou de concussion, parce quelle porte sur un si petit nombre d'individus qu'elle équivaut à une désignation personnelle; elle dégage le roi de toute autre responsabilité, même à l'égard de sa conscience, que de celle du choix de ses ministres, choix toujours innocent, même lorsqu'il serait malheureux; elle isole le roi et le sépare de ses sujets, qui ne peuvent plus dire comme autrefois : Ah! si le roi le savait! mais qui doivent dire : Si les ministres le savaient! Or, on pardonne au roi d'ignorer, et non pas aux ministres; on croit mettre la royauté plus à l'abri : c'est un faux respect : s'il n'j a plus de plaintes, c'est qu'il n'y a plus d'amour; car l'amour aime à se plaindre; et la royauté n'est plus compromise, parce qu'elle est devenue indifférente. On entend dire continuellement qu'une bonne loi sur la responsabilité des ministres est diflkïle à faire; je le crois bien : elle est impossible. Tout au plus on peut faire un code de procédure. Une loi est injurieuse pour les ministres vertueux, inutile pour ceux qui ne le sont pas; et ceux-ci, elle les conseille bien plus qu'elle ne les menace.
C'est un grand danger pour la société, lorsque les méchants n ont plus la ressource d'être hypocrites.
Les gouvernements sont bien malavisés lorsqu'ils ne laissent pas à la religion le soin de nourrir les pauvres; elle s'en tire à moins de frais, et les pauvres sont moins exigeants. Voyez l'Angleterre, et sa taxe des pauvres établie bientôt après sa révolution religieuse.
Il en est de l'esprit comme de l'argent : quand il y en a beaucoup dans la circulation, tout le monde en a, plus ou moins, et en dépense davantage; mais des lumières plus répandues ne sont pas de nouvelles lumières, pas plus qu'une
circulation d'argent plus rapide n'accroît la masse du numéraire.
Dans le monde de l'intelligence, le bon sens est la propriété foncière, l'esprit n'est que le mobilier. Cette distinction suit d'assez près celle de la richesse matérielle; car le bon sens est le fruit naturel des privations qu'impose la culture de la terre, et des soins qu'elle exige; l'esprit est le produit du loisir et des jouissances que procure une fortune plus disponible : c'est ce qui fait, sans doute, qu'il y a tant d'esprit dans les grandes villes, qui ne sont riches que de propriété mobiliaire.
Les idées libérales seront, pour les esprits, ce que les assignats ont été pour les fortunes; elles ont réussi aux premiers qui les ont employées, et elles ruineront les derniers possesseurs, qui ne sauront où les placer.
Une révolution qui rendait les hommes tous réellement souverains, ne les contenterait pas plus que celle qui les rendrait tous esclaves. Ce sont les inégalités qu'on aime, tout en prêchant l'égalité.
La tendance naturelle de toutes les familles est de passer de l'état privé à l'état public, et en quelque sorte, de son propre service au service de la société. Une famille est libre, elle est sut juris, lorsqu'elle n'a besoin que d'elle-même et de sa propre industrie pour accomplir cette tendance, et arriver à ce but. Ainsi jadis, en France, toute famille enrichie par des voies légitimes, pouvait, sans avoir besoin de personne, pas même du roi en quelque sorte, acheter une charge, qui la faisait passer au rang des familles dévouées au service public. Elle n'est donc pas en état de liberté politique, toute famille qui ne neut s'élever par elle-même, et qui est obligé de solliciter
comme une faveur ce qu'elle acquérait jadis comme un droit, et par sa seule industrie.
Autrefois, en France, le clergé était le premier corps de la constitution; et la magistrature, le premier corps de l'administration. Quelle grande et noble idée d'avoir mis la religion et la justice à la tète de la société!
Si la magistrature était le premier corps de l'administration d'un État, et qu'elle vînt à perdre de sa dignité, l'armée, qui en est le second, perdrait de sa considération. Ce double effet .*e remarque dans les États populaires; lé corps des souverains écrase tout le reste.
Un particulier descend d'un rang élevé à un rang inférieur : une famille Je peut difficilement; un corps ne le peut pas du tout.
La dignité d'un gouvernement est sa force morale, la première de toutes les forces dans la société, qui est un être moral. Vn gouvernement illégitime supplée, par l'excès de la force physique, à la force morale qui lui manque; et quand ces eflorts violents, et toujours passagers, sont épuisés, s'il veut se calmer et s'établir, il ne saurait se passer de dignité. Bonaparte iui-même le sentait, et une fois débarrassé de l'Europe, il aurait mis, s'il l'eût fallu, à donner de la dignité à son gouvernement, la violence qu'il avait mise à s'en passer. Mais la dignité n'est rien de matériel; elle n'est point le faste de sa représentalion, point lenormité des recettes ou des dépenses, point le luxe des emplois publics : elle est raison dans les lois, justice dans les actes, sagesse et force dans les conseils, indépendance absolue des opinions et des intérêts. Les trouvcrnements ont,
aulant que les particuliers, besoin de l'estime des gens de bien, et ils ne peuvent l'obtenir qu'à ce prix.
Il est aussi noble de servir les intérêts du public, qu'il est abject de servir à ses plaisirs. De là vient la différente acception du mot public appliqué aux hommes et aux femmes.
Noblesse politique, noblesse des procédés, noblesse de manières, noblesse même de style : tout cela se lient plus qu'on ne pense, et la preuve en est dans l'identité des expressions.
Quand on voit certains hommes et certains peuples faire, avec grand éclat, de grandes entreprises d'humanité et même de religion, ont est toujours tenté d'y prendre une action.
Les hommes et les femmes dissimulent à l'envi leur âge, et par le même motif : les hommes veulent paraître plus âgés pour gouverner plus tôt; et les femmes paraître plus jeunes pour gouverner plus longtemps.
La chimie ne peut rien découvrir de nécessaire; mais ses découvertes les plus utiles ne compensent pas, pour la société, ce que le hasard de ses décompositions peut lui offrir de dangereux, De nouvelles substances colorantes, ou même quelques remèdes salutaires, peuvent hâter les progrès des arls : des poisons nouveaux ou des gaz inflammables, comme elle en a déjà découverts, peuvent seconder les projets du crime, et il n'y a que trop de moyens de destruction. On doit être moins • tonné des préventions anciennes contre les chimistes.
Les plus beaux monuments exécutés à Paris par les ordres
de Bonaparte sont la rue de Rivoli, la rue de la Paix et la place du Carrousel. Là, il n'a eu qu'à démolir, et il s'est trouvé dans son élément. Cet homme a beaucoup embelli, même beaucoup bâti; mais il n'a pu achever ni un palais, ni une église : image de sa fortune, à qui il a été refusé de rien fonder en politique et en religion.
Quand le corps qui applique la loi a au-dessus de lui un corps qui la fait, il y a des juges ou des jugeurs; mais il n'y a plus de magistrature, et la fonction déjuge n'est plus dignité.
La procédure par jury est l'état nécessaire de la société dans son enfance. Quand il n'y a pas de tribunaux publics, qui pourrait juger les délits contre la commune, que les pères de famille, qui ont déjà la juridiction suprême, même le droit de vie et de mort dans la famille? Mais quand le gouvernement public est formé, la juridiction sur les personnes passe de la famille dans l'Etat, et c'est même ce passage qui constitue l'état public de société; alors la fonction de juger et le devoir de punir deviennent de droit public, et sont exercés par des personnes publiques. D'ailleurs, dans le premier âge d'un peuple, les crimes sont simples comme les hommes; ils sont presque toujours l'effet de la violence et du premier mouvement : mais dans le dernier âge, où les intérêts sont plus compliqués, les passions plus artificieuses et les esprits plus raffinés, le crime est un art et presque une profession, et la fonction de le découvrir et de le juger doit rire une élude.
Qu'un notaire qui vient de griffonner un contrat de mariage, un propriétaire qui vient de mesurer son blé et de soigner ses troupeaux, un homme de plaisir qui sort du spectacle ou d'une partie de jeu, un poêle encore tout échauffé de la composition de quelques scènes de comédie, aillent, sans autre préparation,
siéger sur un tribunal pour y condamner à mort; que cette terrible fonction soit ainsi mise en circulation générale et pour ainsi dire en loterie, et arrive comme un accident tantôt à l'un, tantôt à l'autre; tout cela, il y a quelques années, aurait paru absurde et même sauvage. Ce que c'est que le progrès des lumières !
Pourquoi a-t-il fallu établir des peines si sévères contre ceux qui se refusent à remplir les fonctions de juré? On peut toujours soupçonner, chez un peuple avancé, des motifs puissants à des répugnances générales.
On a prétendu que des juges s'endurcissaient à la terrible fonction déjuger à mort, et qu'ils unissaient par en faire habitude : c'est une des plus fortes sottises qu'on ait dites dans un iemps si fécond en sottises.
On lit dans la constitution de 1791 : « Nul ne doit être in- » quiété pour ses opinions, même religieuses»; dans la charte constitutionnelle donnée en 1814 : « Chacun obtient pour son » culte la même protection ». Le progrès est sensible, et dans viugt ans les opinions ont fait bien du chemin.
V Dans tout le cours de la révolution, on a mis les honnêtes gens au serment, précisément comme on met les scélérats aux fers ; pour les empêcher d'agir.
Quand les opinions changent dans la société, les serments exigés sont une insupportable tyrannie, parce qu'ils portent toujours sur des opinions, et non sur des faits.
Les hommes sans principes de religion et de morale qui demandent des serments à ceux qui ont une conscience, sont ces hypocrites dont parle l'Évangile, qui imposent aux autres des fardeaux qu'eux-mêmes ne touchent pas du bout du doigt.
Le serment de respecter des institutions est légitime; le ser- t4.V ment de les maintenir est indiscret : car les bonnes institutions se maintiennent elles-mêmes et sans les secours des hommes, et les mauvaises périssent malgré leur appui.
Comment n'a-t-on pas craint d'affaiblir le frein de la religion dans des sociétés où il y a tant d'intérêts qui reposent sur la foi des serments, et qui ne peuvent être décidés par aucune autre voie?
Autrefois les sujets avaient serment au roi, et le roi à Dieu; aujourd'hui, peuples et rois se jurent les uns aux autres : c'est une balance de compte où l'on finit par ne se plus rien devoir.
Dans les principes de l'ancienne politique, on servait sous les rois pour gouverner le peuple; dans les principes de la nouvelle, on sert sous le peuple pour gouverner les rois. On perdra en Europe la juste mesure de l'obéissance en perdant celle du pouvoir.
Aujourdhui, que la famille ne peut plus servir l'Etat, i union- dit Montesquieu, avec le capital de son bien, et que la ruine des particuliers a obligé les gouvernements de traiter largement les premiers emplois, il est malheureux qu'on ne puisse pas toujours distinguer, dans l'ambition, le désir louable de servir son pays, de l'amour de l'argent.
On ne risque rien de défendre l'importation d'une marchandise, parce qu'elle peut être saisie par les préposés aux douanes, ou avariée par les précautions que les contrebandiers sont obligés de prendre pour la soustraire aux recherches : mais il y a un grand danger à défendre l'importation des Nègres, sans être assuré d'en rendre, je ne dis pas difficile, mais tout à fait impossible le commerce illicite; car toutes les chances de danger et de perte tourneront contre les malheureux esclaves, qu'on finira, pour les passer, par encaquer comme des harengs. La charité aurait vu ces inconvénients; mais la philanthropie n'y regarde pas de si près.
Le Français est extrême en tout, et c'est ce qui le rend propre à servir à l'Europe, tantôt de modèle et tantôt d'exemple. Il adore ou il déteste ; les autres langues ont trois termes de comparaison : le positif, le comparatif et le superlatif; la langue française a de plus Vexcessif; ce qui est bon est divin; ce qui est mauvais, une horreur. Il n'est fait ni pour les demidésordres, ni pour les demi-vertus, ni pour les demi-succès, ni pour les demi-revers, ni pour les demi-gouvernements ; tel est son caractère, et il faut le connaître pour le gouverner. On soulève un peuple avec des opinions, on ne le gouverne que par son caractère. L'Assemblée constituante l'avait soulevé avec des opinions contre son caractère; la Convention et Bonaparte l'ont gouverné par son caractère et malgré ses opinions. Les opiuions qui l'avaient égaré sont finies, et on a voulu leur substituer des intérêts; mais les opinions sont fortes, parce qu'elles sont franches : les intérêts sont faibles, parce qu'ils sont de l'égoïsme déguisé, et que le Français est de tous les peuples le moins égoïste, parce qu'il est le moins intéressé et le plus vain.
Les révolutionnaires ont dirigé la révolution avec une grande connaissance du cœur humain : mais ils n'ont connu
que ce qu'il y avait de mauvais; cl dans ce genre ils ont fait des découvertes.
Ce n'est pas de la baine que les hommes éclairés ressentent pour la révolution : c'est un profond mépris.
Il faut dans les temps ordinaires maintenir la tranquillité dans l'Étal avec le plus de justice et le moins de force qu'il est possible. La justice imprime le respect, la force provoque la résistance.
Partout le peuple armé, partout de la police pour prévenir les conspirations, ou des tribunaux extraordinaires qui les punissent; c'est un état violent où l'Europe ne saurait rester. La machine crie, et il faut se hâter de mettre de l'huile dans les roues, c'est-à-dire, de la religion dans les cœurs.
Autrefois eu France la justice était chargée de la tranquillité de l'État; aujourd'hui c'est la police : la police manque du premier moyen de force, de considération. On s'honore de tenir à un corps de magistrature, on n'ose pas se dire agent de la police.
Les signaux sont utiles dans un pays de peu d'étendue, comme le canton de Zug ou de Glaris, où en cas d'invasion l'ennemi peut dans quelques heures occuper tout le territoire, et ils avertissent les habitants de prendre les armes et de mettre à l'écart leurs familles et leurs troupeaux; mais dans un pays tel que la France, ils ne servent réellement à rien pour la défense, et peuvent merveilleusement seconder des projets criminels. Le télégraphe est aujourd'hui pour la France une dépense d'habitude et de vanité. Les mouvements nécessaires à notre conservation contre des dangers inopinés, s'exécutent
dans le corps humain, sans délibération de la volonté; il doit en être de même dans un État bien constitué; et peut-être qu'au 20 mars, on a, dans beaucoup de lieux, trop compté sur le télégraphe.
L'ambition et la vengeance font, chez les peuples barbares, des révolutions de pouvoir; il fallait l'athéisme pour faire, chez un peuple chrétien, une révolution de propriétés.
On a vu des révolutions dont les auteurs et les agents avaient pour but de dépouiller les uns, bien plus que d'enrichir les autres.
Il y a des Etats en Europe qui, par leurs institutions, sont toujours à la veille ou au lendemain d'une révolution.
Il faut en administration se diriger sur les intérêts et les passions des hommes pour les combattre et les contenir; mais en législation, il faut consulter les principes de la société et la nature des choses. Je crains que dans les systèmes modernes de gouvernement, on ne fasse le contraire. On constitue la société sur des intérêts particuliers, mais on a des principes d'administration; et c'est ce qui rend les constitutions si vacillantes, et l'administration si dure.
Le luxe des particuliers encourage les arts bien plus que les bienfaits du gouvernement. Le particulier paye le talent pour lequel il s'enthousiasme : le gouvernement paye l'ouvrage qu'il a commandé.
Quand nous avons fait venir du coton brut des Indes pour le travailler en France, qui, avec la laine, le lin et la soie,
aurait pu s'en passer, c'est comme si nous avions importé en même temps quelques millions d'Indiens que celte industrie a fait naître, et qu'il faut nourrir, et nourrir jeunes et vieux. < 'est-à-dire, quand ils ne peuvent pas encore et quand ils ne peuvent plus travailler. 3Jontesquieu dit que partout où il y a une place vacante, il se fait un mariage; mais il s'en fait sans cela, et là même où un homme, une femme et leurs enfants ne sont pas sûrs de vivre un an. La population croît en raison géométrique; et toute industrie fait naître beaucoup plus d'hommes qu'elles ne peut en occuper et en nourrir. 11 faut donc de nouveaux moyens de les faire vivre, et les gouvernements ne sont occupés qu'à créer de nouvelles industries, ou à combattre celle que le plus grand nombre se fait à lui-même, l'industrie du vol, la plus facile de toutes et qui nourrit son homme sans travail. Quand le gouvernement crée de nouveaux moyens de vivre, il crée de nouvelles raisons de peupler, et celle progression indéfinie a pour raison constante une gêne continue, et pour dernier terme, une révolution.
Les propriétaires du sol sont les maîtres, et tous les autres, jusqu'à celui qui ne fait rien, sont leurs serviteurs, occupés, pour vivre à leurs dépens, à les servir ou à les voler : quand il y a trop de domestiques pour les besoins des maîtres, la maison se ruine et périt.
On ne calcule que sur les naissances et les morts des individus. La politique tirerait plus de lumières de la comparaison des naissances et des morts des familles.
Dans l'État tous les corps qui ne sont pas nécessaires; dans la famille, tous les hommes qui ne savent pas être utiles, sont dangereux.
La nature donne le génie; la société, l'esprit; les études, le goût.
Les femmes, partout où elles vivent en société, autant que les hommes, n'ont pas moins d'esprit qu'eux; mais elles ont, en général, moins de génie et moins de goût, parce que, chez elles, la nature est plus faible, et qu'elles font moins d'études; et môme, chez les femmes qui ont le plus desprit, le goût, j'entends le goût littéraire, n'est pas sûr.
Il y a un goût pour les choses de génie; il y en a un pour les choses d'esprit; et il ne faut pas se servir de la même mesure pour les unes et pour les autres. On mesure à la toise la hauteur d'un édifice; on estime par le baromètre l'élévation des Alpes ou des Cordilières.
Plus il y a de nature, si l'on peut ainsi parler, plus il y a de génie; plus il y a de société, plus il y a d'esprit : c'est ce qui fait que les grands modèles de poésie épique, lyrique, tragique, ont paru au premier âge des peuples, et que les ouvrages du bel esprit, ceux de Voltaire, entre autres, le premier de tous, ont paru dans le dernier : c'est encore pour cette raison qu'on trouve chez les sauvages, et les peuples qui appartiennent plus à la nature brute qu'à la société, qui est la nature perfectionnée, quelque chose d'original et d'inattendu, qui lient du génie plutôt que de l'esprit. La déclamation et l'enflure dans l'éloquence et la poésie, le genre colossal dans la sculpture et l'architecture, sont de l'enfance des peuples ou de leur caducité.
Quand les forces morales, celles de la pensée, dominent dans la société, les hommes aiment le grand et le noble dans les arts; quand ce sont les forces physiques, ils \ eulent le gi-
gantesque; ils font un seul livre de toute une bibliothèque, et un éléphant pour une naïade : l'Encyclopédie a été un monument de la dégénération des esprits; la bête colossale de la fontaine de l'arsenal sera un monument de la dégénération des arts.
On avait voulu, sans doute, faire une application solennelle des maximes avancées dans une comédie récente, sur l'état de comédien : le public a senti l'inconvenance, et il a sifflé mademoiselle Corneille, par respect pour la mémoire de son oncle.
En physique, les systèmes précèdent l'observation des faits, et les théories la suivent. Christophe Colomb, dans son voyage en Amérique, faisait un système sur un nouveau continent, et depuis sa découverte on a fait des théories de la terre.
Tout système est un voyage au pays de la vérité; tous les voyageurs s'égarent , mais tous découvrent quelque nouveau point de vue, et laissent des jalons sur la route.
Une théorie, en physique, est un système de faits; une théorie, en science morale, est un système de raisons.
Je ne crois pas plus à la république des lettres qu'à toute autre république : le monde littéraire est divisé, comme le monde politique, en Étals particuliers qui ont chacun leurs fondateurs, leurs législateurs, leur succession légitime de monarques, et qui ont aussi leurs révolutions et leurs usurpateurs. Homère, Virgile, le Tasse, Milton ont fondé ou gouverné le royaume de l'épopée avec une gloire à peu près égale, et forment la succession légitime de ses monarques. Lucain ,
Stace, Silius Italicus, et mille autres anciens ou modernes ont interrompu cette ligne de succession, et établi la dynastie du bel esprit sur le trône du génie. J)ans l'Etat tragique, Sophocle, Euripide, Corneille, Racine sont regardés comme des législateurs et des souverains légitimes; après eux, il j a eu des factions, et même une révolution. L'ingénieux Sénèque. le brillant Voltaire, le sombre Crébillon ont affaibli l'art en voulant en exagérer les effets, et mille usurpateurs, plus ou moins heureux, ont essayé de la couronne tragique.
La comédie, la poésie lyrique, erotique, élégiaque, pastorale, ont eu également leurs époques de gloire et de prospérité, el leur temps de faiblesse et de décadence, el leurs hommes de génie et leurs beaux esprits, vrais tyrans de la littérature.
On peut remarquer que les troubles dans les Étals littéraires, et les factions dans les Étals politiques, se sont rencontrés aux mêmes époques, et qu'en générai leo révolutions qui ont fait passer les États politiques des désordres de la démocratie à la dignité du gouvernemeut monarchique, ont été partout favorables aux lettres; et c'est déjà une preuve de l'excellence de la monarchie.
Un peuple qui dans les beaux jours de la monarchie s'est élevé à la perfection de l'art littéraire, ne peut que bien difficilement tomber dans le gouvernement populaire; sa littérature, toute monarchique, fait partie de ses mœurs, et forme la plus puissante des habitudes de son esprit.
On peut avec justice faire à Voltaire le reproche d'avoir rendu notre littérature bouffonne, de grave qu'elle était, même dans le genre plaisant.
Robinson Crusoé et Don Quichotte, deux chefs-d'œuvre daus
deux genres opposés, le genre naïf et familier, et le genre noble, quoique le fond en soit burlesque, sont deux ouvrages nationaux; le premier no pouvait atteindre le haut degré d'intérêt et de naturel qui en rend la lecture si attachante, que chez un peuple de marins et de voyageurs exposés aux mêmes traverses que le héros de ce roman '.
Don Quichotte a toute la galanterie, l'humeur chevaleresque, le courage et la gravité de sa nation, sensé, même spirituel dans tout ce qui ne tient pas à sa folie. Je ne sais pas même si cet ouvrage n'a pas eu trop de succès, et si le ridicule qu'il jette sur l'excès des sentiments généreux et élevés ne s'est pas étendu sur les sentiments eux-mêmes. Tout homme qui a voulu défendre d'autres intérêts que ses intérêts personnels, a été traité de Don Quichotte; et à la place du noble enthousiasme des sentiments, il n'y a plus eu que le sombre et triste fanatisme des opinions. On peut remarquer à l'honneur du siècle qui a produit ces deux romans, qu'ils sont l'un et l'autre religieux.
On ne doit pas s'étonner de la prédilection de J.-J. Rousseau pour Robinson Crusoé. Ce philosophe, qui ne croyait pas l'homme fait pour la société, devait se plaire aux aventures d'un homme qui passe trente ans dans une île déserte; et sans doute ce roman avait moins d'intérêt pour Jean-Jacques lorsque le hasard donne un compagnon à Robinson.
On ne connaît pas d'ouvrage national chez les Allemands, à moins que ce ne soit leur Werther, vague, rêveur, mélancolique, dont la passion est dans la tète plutôt que dans le cœur, ne voulant ni réussir dans ses amours ni s'en guérir, et nourrissant son malheur tout exprès pour se tuer.
L'Arioste, ingénieux, bouffon, ami du merveilleux jusqu'à l'extravagance, sans ordre et sans plan, est encore un ouvrage
1 On donne tous les ans, en Angleterre, plusieurs éditions de Robinson.
national pour les Italiens; car le Tasse appartient à toutes les nations croisées.
Les Français n'ont point proprement d'ouvrage national, parce qu'ils ont une littérature toute nationale. Quand une littérature toute entière est l'expression de la société, un ouvrage particulier ne peut être l'expression d'un peuple. On peut seulement remarquer que les deux ouvrages qui ont eu en France le plus de succès dans un temps, le plus de vogue dans un autre, sont le Télémaque et le poëme de Voltaire; deux ouvrages du même genre, tous deux d'imagination, et qui racontent les aventures nobles ou burlesques d'un personnage. Sur cela seul on peut juger les deux époques. Notre poëte le plus national est La Fontaine, parce qu'il parle une langue que nous seuls entendons, la langue naïve, la langue innée, si je peux le dire, et que les étrangers ne peuvent savoir que la langue apprise; et ils conviennent eux-mêmes qu'ils n'entendent pas notre inimitable fabuliste.
La tragédie, la baute comédie ne sont un plaisir pour l'esprit que dans le cabinet. Le théâtre Ole l'illusion : les héros y sont trop petits, et les princesses trop faciles.
La tragédie intéresse l'esprit des enfants plus que la comédie. Dans la comédie, l'enfant retrouve sa famille; dans la tragédie, il voit autre chose qu'il ne peut pas bien démêler, mais qui entre plus naturellement dans son esprit et dans son cœur. Grande leçon pour ceux qui élèvent les enfants et pour ceux qui gouvernent les hommes!
La comédie corrige les manières, et le théâtre corrompt les mœurs.
Rien de plus commun aujourd'hui que de voir un premier
volume d'un ouvrage qui n'en aura pas de second, le premier chant d'un poème qui n'en aura pas d'aulrc, la préface même d'un livre qui ne verra jamais le jour. Cette littérature ressemble un peu à certains quartiers de Paris où les constructions ne sont que des façades.
L'auteur des Lettres persanes a souvent écrit dans l'Esprit des Lois comme celui de la Souvelle Héloise dans le Contrat Social. L'Esprit des Lois manque de gravité, et sa profondeur n'est souvent que de la concision. Le Contrat Social creuse plus avant, mais dans le vide. Montesquieu avait plus d'esprit, Rousseau plus de talent politique; mais l'un a mieux emplové son esprit que l'autre son talent. Rousseau a pu détruire, Montesquieu ne pouvait pas bâtir. Supérieur à tous pour les distributions et les détails, il n'a pas su établir les fondements; il a manqué la famille. « Le divorce, dit-il, a ordinairement » une grande utilité politique. » Maxime destructive de toute constitution monarchique.
Il y a des hommes qui ne sont pas sans esprit et qui affectent une simplicité, une bonhomie, une sensibilité qui les rend tout à fait ridicules. Ce sont eux qui, sur le théâtre du monde, jouent les ingénuités.
Voltaire a mis à la mode dans le monde la hauteur du bel esprit, et a fait tomber celle de la naissance ; mais jamais grand seigneur n'avait traité ses inférieurs comme Voltaire a traité les siens. La hauteur aujourd'hui ne siérait pas mal à la vertu; elle est du moins un fait comme la naissance : l'esprit n'est jamais qu'une prétention; il a aussi ses parvenus, et ce sont, comme ceux de la noblesse, les plus insolents.
Quelques peuples ont d'étranges romans, faits même par des
auleurs estimés; des histoires de brigands, de voleurs, de prostituées. Il est, ce me semble, indigne d'un peuple civilisé de reproduire de pareils tableaux, dont les originaux appartiennent à la justice, et non à la littérature. Ces hideux récits et la fantasmagorie de quelques romans modernes bien extravagants sont de l'enfance d'un peuple, et les enfants aussi aiment passionnément les histoires de voleurs et de revenants.
On donne à l'Académie, pour sujet de prix, l'éloge de tous nos grands hommes dans tous les genres. Toute la littérature, et môme la plus jeune, est appelée à juger des hommes d'étal, des généraux d'armée, nos plus grands prélats, nos premiers magistrats, etc., etc. : ne devrait-on pas aux morts, comme aux vivants, de les faire juger par leurs pairs?
L'écrivain qui devance son siècle en est méconnu; celui qui ne fait que le suivre jouit de son vivant de toute sa renommée : le temps les remet à leur place, il assure le succès de l'un et arrête la vogue de l'autre, et son action sur les ouvrages d'esprit n'a pas plus de bornes quand ii ruine une réputation que quand il l'étend et l'affermit. Tous les jours il jette plus d'éclat sur le siècle de Louis XIV, et fait pâlir davantage les écrivains du siècle suivant.
Deux peuples qui ne parlent pas la même langue sont rarement d'accord sur un ouvrage d'imagination; et même lorsqu'il est écrit dans une langue commune, comme le grec ou le latin, ils n'y voient peut-être ni les mêmes défauts, ni les mêmes beautés.
C'est avec raison qu'on dit le fil du discours. Le travail de l'esprit dans la composition ressemble un peu à celui d'une femme qui dévide un peloton. Quand uu bon esprit lient la
pensée première d'un ouvrage ou d'un système, les autres suivent avec facilité : si le bout lui échappe, le fil se rompt à tout moment, les idées s'embrouillent, et il perd beaucoup de temps à les démêler.
Les dictionnaires ne iixeut point les langues, ils constatent le dernier état d'une langue morte, ils enregistrent les changements d'une langue vivante, et en cela ils favorisent la mobilité des langues plutôt qu'ils ne l'empêchent.
L'Élatcst un tout composé de familles: une famille est admise dans l'État, elle partage dans le sol commun; son acquisition et sa possession sont garanties et protégées par les lois et la force de l'Etal; elle a donc contracté l'engagement de servir l'Etat et de contribuer à la défense commune. Si le chef de cette petite société manque à cet engagement, s'il emploie les forces et la fortune de sa famille à troubler l'État, il mérite de perdre la place qu'il y occupe; l'État confisque ses biens par la même raison qu'un souverain dépouille légitimement d'une partie de ses Étals le prince qui lui a suscité une guerre injuste; par la même raison que la justice accorde au particulier iésé des dommages et intérêts sur la fortune de l'agresseur : l'État, dans ce cas, relire à une famille tombée en félonie la place qu'elle occupait dans le territoire de la société, comme il retire à un ministre déloyal la place qu'il occupe dans l'administration; les autres membres de la famille ne sont pas, si l'on veut, coupables des fautes de leur chef, pas plus que les peuples de l'injuste agression de leur souverain ; mais le père représente la famille toute entière, comme le roi représente son peuple tout entier; et si la récompense que reçoit le père rejaillit sur toute la famille, il est juste qu'elle soit .lussi punie de ses fautes. La confiscation est nécessaire, elle est légitime, elle est pratiquée chez tous les peuples, et on ne
pourrait en justifier l'abolition que par des motifs de circonstance.
Une famille dont un membre a encouru, par un jugement, une peine afflictive ou infamante, devrait être forcée de s'établir ailleurs. Là où elle est connue, elle est objet de reproches, souvent d'insultes, et, par conséquent, sujet d'inimitiés et de haines; et cet état continuellement hostile la déprave et corrompt les mœurs publiques.
Il est difficile décrire l'histoire d'une nation dans laquelle un grand nombre de familles vivantes sont intéressées à cacher la leur.
Tacite rapporte que quelques légions romaines, campées sur les bords du Rhin, setant soulevées, leur commandant, après avoir fait de vains efforts et employé inutilement tous les moyens de persuasion et de rigueur pour les ramener à l'obéissance, défendit tout acte d'autorité et même de discipline militaire dans le camp : on n'y entendait plus la trompette ni la voix des officiers; on n'y sonnait plus les heures des repas, des exercices, de la retraite. Le soldat, étonné d'un silence auquel il n'était pas accoutumé, sentit la nécessité du commandement, et rentra de lui-même dans l'ordre. Si, dans une ville révoltée, toute autorité exercée au nom du roi, toute profession civile ou militaire ayant serment à justice, venait à cesser et se retirer, je ne doute pas que cette sorte d'excommunication civile, qui suspendrait toutes les affaires de la vie et tous les actes légaux de la société, même domestique, n'opérât, sans effusion de sang, un prompt retour à l'obéissance.
Autrefois, les jeunes gens de toutes les classes aisées étaient élevés dans les mêmes collèges, et faisaient les mêmes études,
ces éludes littéraires humaniores litterœ, qui font des citoyens, et disposent les esprits aux études spéciales nécessaires à chaque profession. 11 résultait de cette communauté d'éducation une uniformité de principes qui adoucissait ou faisait disparaître dans le commerce du monde la teinte particulière et souvent trop marquée de chaque profession; et, dans les petites villes surtout, le militaire, le magistrat, l'ecclésiastique, le négociant éclairé, le simple propriétaire, élevés ensemble, n'étaient plus que les habitants d'un même lieu; une plus grande égalité, et même les amitiés du collège se retrouvaient dans la société. Le système des écoles spéciales, qui semble prévaloir pour les enfants, en les destinant de trop bonne heure à une profession particulière, les isole et les éloigne de la profession générale et commune, celle de citoyen; j'en excepte les prêtres, qui sont en quelque sorte hors du monde, puisqu'ils renoncent au mariage. Au fond, l'école spéciale du militaire est son régiment, comme celle du magistral est le barreau, et celle du négociant le comptoir; et à vingt ans tout jeune homme qui a fait ses classes est susceptible et de toutes les connaissances et de toutes les directions qu'on veut lui donner.
L'enfant hors de sa famille ne reconnaît de maîtres que ceux qu'il peut appeler mon père ou mon général, parce qu'après le pouvoir domestique, il n'y en a pas d'autres sur les hommes que le pouvoir religieux ou le pouvoir politique. Si l'enfant appelle son supérieur monsieur, comme il en est appelé luimême, il y a égalité entre eux; et dès lors l'autorité et l'obéissance ne sont plus que de convention et de courtoisie.
La politique ne sait pas assez combien il y a de force dans >t tout ce qui est religieux, et de faiblesse dans ce qui n'est qu'humain.
La religion est à la lettre lame de la société, et la politique en est le corps. Nous sommes matérialistes en politique comme en philosophie, et nous voulons des corps sans âme.
Nous voyons l'homme et la société à travers nos goûts, nos passions, nos désirs, notre position, notre âge, même notre santé; et il y a bien peu d'esprits assez fermes pour se faire une opinion indépendante de toutes ces choses.
L'honneur, l'intérêt, le respect humain, la crainte même sont des motifs d'être honnête homme; mais on ne trouve que dans la religion la raison suffisante de l'être toujours, et envers le publie comme envers le particulier; et de l'être même à son préjudice.
Depuis que la politique a préféré l'appui de la philosophie à celui de la religion, elle a cru devenir plus humaine, et n'est devenue que plus timide, et cela devait être. La philosophie cherche ce que la religion a décidé; la religion a la foi, l'espérance et la charité : la philosophie ne sait rien, n'espère rien et n'aime rien.
Il ne faut pas moins que l'exemple de la piété du cloître pour inspirer à des enfants réunis dans une maison d'éducation la religion même du grand monde. C'est ainsi que dans les arts d'agrément, même les plus frivoles, on leur fait prendre des altitudes forcées, pour leur en donner de naturelles.
Il faut croire au bien pour le pouvoir faire. On nie la vérité, mais on ne croit pas l'erreur.
Tout gouvernement qui croirait qu'il n'y a plus de religion dans le cœur des peuples, parce qu'il n'y en verrait point le goût et les pratiques, et qu'on y remarquerait, au contraire, de grands désordres, ressemblerait tout à fait à un propriétaire qui abandonnerait comme stérile une terre qui serait couverte de ronces et d'épines qu'il n'aurait pas arrachées, et où il chercherait du blé qu'il n'aurait pas semé. Le mauvais est inné; le bon est acquis.
Si vous voulez prouver l'existence de Dieu et l'immortalité de lame, « à quoi bon, vous dit-on, prouver des vérités évi- » dentés, et dont au fond personne ne doute? » Mais si vous voulez tirer de ces vérités quelques conséquences pour la conduite de la vie et le règlement de la société, on vous arrête, et l'on vous demande de prouver Dieu et l 'âme.
Un déiste est un homme qui, dans sa courte existence, n'a y pas eu le temps de devenir athée.
On a sans doute de bonnes raisons pour ne pas croire en Dieu; mais il en faut de meilleures pour le dire.
S'il y a des croyances religieuses où il soit indifférent de naître ou plus commode de vivre, il en est d'autres où il est plus sûr de mourir.
On peut, en croyances religieuses, persuader à des ignorants toutes les erreurs, et prouver à un homme instruit toutes les vérités.
L'erreur des religions déistes est de soutenir que Dieu agit sur la généralité des hommes par des moyens qui n'ont rien
d'humain, et de mettre des inspirations à la place des paroles. Cependant, comment supposer que Dieu ait fait de la parole écrite ou orale le moyen universel de toute relation entre les hommes réunis en société, qu'il ait adapté à ce moyen leurs organes et leur intelligence, et qu'au lieu de ces moyens extérieurs, possitifs, faciles à vérifier, il emploie des moyens intérieurs, mystérieux, sujets à illusion et à doute, comme si l'inspiration était plus merveilleuse, plus divine en quelque sorte que la parole et l'écriture?
La société fait l'éducation de la raison; la nature toute seule, j'entends la nature physique, fait l'éducation de l'imagination. C'est une idée bien fausse et bien abjecte que celle de nos philosophes, qui ont fait des animaux, des fleurs, des plantes, des pierres, des papillons, les premiers précepteurs de l'homme, et ont voulu entretenir l'enfant d'histoire naturelle avant de lui parler de religion.
La fausse philosophie inspire la haine de la vie, et la fureur de se 1 oler quand elle n'est pas heureuse; la religion inspire le mépris de la vie heureuse ou malheureuse, et le courage de la supporter telle qu'elle est.
La philosophie veut embellir la vie, et la religion la remplir.
Ceux qui prétendent que le hasard gouverne le monde, et qui n'y voient que des désordres, tombent en contradiction avec eux-mêmes; car la constance et la généralité du désordre sont aussi un ordre, mais négatif, et prouveraient seulement une intelligence malfaisante; et les écoles anciennes qui ont admis deux principes, l'un bon et l'autre mauvais, sont moins absurdes que celles qui n'en reconnaissent aucun.
La vérité, quoique oubliée des hommes, n'est jamais nou- y velle; elle est du commencement, ab initio. L'erreur est toujours une nouveauté dans le monde; elle est sans ancêtres et sans postérité; mais par cela même elle flatte l'orgueil, et chacun de ceux qui la propagent, s'en croit le père.
Un homme peut être plus ou moins vertueux, et il peut V pousser la vertu jusqu'à l'héroïsme; une chose ne peut pas être plus ou moins vraie. Aussi les esprits qui, dans certaines discussions, prennent par goût et, à ce qu'ils croient, par mode-, ration de caractère, les opinions moyennes, sont assez naturellement des esprits moyens ou médiocres.
La connaissance des vérités morales doit se trouver dans le peuple, et celle des physiques chez les savants; et la physique du peuple n'est pas plus absurde que la morale de quelques savants.
Comment un écrivain qui, sur la foi de sa propre raison ou de la raison de quelques hommes comme lui, emploie ses talents et sa vie entière à ruiner les doctrines morales qu'il trouve établies de temps immémorial dans les sociétés les plus éclairées, défendues par tant d'écrivains recommandables, et pratiquées par tant de gens de bien, ne fait-il jamais cette terrible réflexion? Si je m'étais trompe!
On est convenu d'appeler homme d'esprit tout homme qui soutient une thèse avec facilité, avec art; mais s'il ne défend que des erreurs, il ne peut, même à force d'esprit, être regardé comme un homme de génie.
Les hommes éclairés, sous Louis XIV. étaient religieux et
d'une extrême politesse; ils se gênaient avec Dieu et avec les hommes.
L'irréligion, sous Louis XIV, était de mauvais goût et de mauvais ton; le poëte impie de ce siècle était le plat chansonnier Linnières. Le crime de quelques écrivains de nos jours est d'avoir ôté à l'impiété son ridicule, et de l'avoir mise à la mode dans la bonne compagnie.
L'esprit employé à corrompre n'est autre chose que la force employée à détruire.
Il est difficile au père de famille de ne pas regarder comme un ennemi personnel l'auteur d'un mauvais livre qui portera la corruption dans le cœur de ses enfants.
Les philosophes ne nous diront-ils jamais ce qu'ils veulent mettre à la place de la religion, ni comment ils combleront le vide immense qu'elle laisserait dans les pensées, les sentiments et les habitudes des peuples? Est-ce avec la raison de l'homme? Ce n'est pas assez. Est-ce avec la force des gouvernements? C'est trop.
Depuis qu'il y a en Europe tant de soldats et tant de beaux esprits, il n'y a que la religion des peuples qui puisse défendre le pouvoir contre l'ambition effrénée des uns et l'orgueil démesuré des autres. ,
La plupart des hommes ne peuvent avoir de morale et même de raison que ce que la religion peut leur en donner; mais cela suffit pour eux et pour les autres.
La religion ne nous fait pas bons, mais elle nous empêche
de devenir trop mauvais; elle n'étouffe pas les penchants vicieux, mais elle prévient l'endurcissement et le désespoir. On voit assez les crimes qu'elle n'empêche pas; mais qui pourrait connaître ceux qu'elle prévient?
On remarque les vertus chez les peuples vicieux, et les vices chez les peuples vertueux; de là des éloges si exagérés des vertus des païens, et une censure si amère des vices des chrétiens.
Si la monarchie correspond au catholicisme et la démocratie au presbytérianisme, un gouvernement mixte doit conduire naturellement à une religion mixte, c'est-à-dire à l'indifférence religieuse.
La religion chrétienne est la première et la seule qui ait pris soin de toutes les faiblesses de l'humanité, de la faiblesse de l'esprit, du sexe, de l'âge, de la condition; cela seul a changé le monde, et c'est le sens politique de celte parole des livres saints : Emilie spiritum tuum, et renouabis faciem terrœ.
Toutes les maladies violentes du corps humain portent sur la partie faible du tempérament, et toutes les révolutions des Etats sur la partie faible de la société, les femmes, les enfants, les vieillards, le peuple.
Celui qui n'aurait pas à combattre contre ses penchants serait innocent plutôt que vertueux.
Pourrait-on calculer combien il aurait fallu à la politique de temps, d'efforts et de dépenses pour faire, dans le monde, une petite partie de ce que la religion a fait avec des promesses et de> menaces?
Les minisires de la religion n'ont, du moins en corps et comme ecclésiastiques, aucun droit à l'administration temporelle des États; mais la religion a une influence décisive sur leur fortune; et tôt ou tard tout ce qui heurte contre cette pierre sera brisé. L'influence nécessaire de la religion sur la politique a quelquefois été confondue avec l'autorité prétendue autrefois par le clergé sur le temporel des rois :de là des entreprises de la part des chefs ecclésiastiques sur l'autorité des rois, et des révoltes de la part des chefs temporels contre l'autorité de la religion.
A la suprématie contestée des papes sur le temporel des rois, a succédé la suprême juridiction des peuples sur leurs personnes. Le pape déposait les souverains, les peuples les égorgent.
Les hommes qui ont voulu faire revivre les temps de la primitive Église, ont toujours ramené les sociétés politiques à leur enfance.
Tandis que des hommes extrêmement prévenus en faveur de leur propre raison, regardent certaines idées religieuses ou politiques, d'invention humaine, comme des vérités démontrées et désormais hors de dispute; d'autres, qui n'ont pas moins d'esprit, et qui se croient autant de droiture dans le cœur, de rectitude dans le jugement, et peut-être moins de préjugés et de passions, regardent ces mêmes idées comme des erreurs, et qui pis est comme des sottises. Qui est-ce qui prononcera entre eux. et comment la société pourra-t-elle subsister, s'il n'y pas une autorité supérieure à toute autorité humaine?
a Je suis, dit Fénelon, aussi docile à l'autorité de l'Église » qu'indocile à toute autorité des philosophes ». Ce mot est
d'un esprit élevé et d'un véritable philosophe. Nos beaux esprits pourraient retourner cette maxime ; et jamais on ne vit plus d'audace à rejeter les croyances publiques, et un plus honteux asservissement aux opinions particulières.
Les hommes qui, dans leurs opinions, errent sur la grâce, manquent de grâce dans leurs écrits et même dans leurs manières. Leur religion est désespérante, leur morale triste et dure, leur esprit sans agrément, et leur vertu même sans onction.
Une religion sévère est celle qui punit et qui pardonne; une religion dure est celle qui ne peut donner au coupable aucune certitude extérieure qu'il est pardonné. Comment celui qui a recours à la clémence du roi prouverait-il son pardon aux autres et à lui-même, s'il ne faisait sceller ses lettres d'abolition?
Entre autres choses qui distinguent les disciples des diverses communions chrétiennes, les uns croient leur doctrine parfaite, les autres se croient parfaits.
Dans telle religion, l'homme est souvent meilleur que ses principes; dans telle autre, il n'est jamais aussi bon : de là de nombreuses inconséquences, qui trompent les yeux peu attentifs.
Les dogmes de la religion ont rapport à Dieu, ses préceptes au prochain, ses conseils à nous-mêmes.
Les différents partis religieux, en France, avaient oublié leurs torts réciproques; Voltaire les a tous rappelés, et plus
encore ceux d'un parti que ceux de l'autre. La publication de la Henrrade et de ses notes ralluma les haines prêles à s'éteindre; et l'on a remarqué que les retours à l'ancienne croyance, encore fréquents jusqu'au milieu du dernier siècle, sont devenus beaucoup plus rares depuis cette époque. On ne sait pas assez le mal, même politique, que cet écrivain a fait avec ses éternelles déclamations sur quelques événements malheureusement célèbres.
Tant que l'on fait de la croyance religieuse l'affaire la plus sérieuse de la vie, les changements de religion sont fréquents, parce que les doutes naissent de la foi, et jamais de l'indifférence. Les philosophes du dernier siècle, n'ont jamais prêché la tolérance que pour conduire à l'indifférence ; ils ont empêché la réunion déjà très-avancée, et je crois qu'en cela ils n'ont été que d'aveugles instruments d'une habile politique.
Tout, dans la réforme du quinzième siècle, était pour le peuple; la liturgie en langue vulgaire plaisait aux ignorants qui n'entendaient pas le latin, et qui ne prévoyaient pas que la doctrine changerait avec une langue vivante. Les salaires remplaçant les propriétés de la religion, un culte sans pompe et sans éclat paraissait une chose tout à fait naturelle à des hommes sans fortune qui vivaient du travail de leurs mains, et qui n'avaient aucune idée d'élégance et de dignité. Le ministère ecclésiastique et l'intendance de l'Église abandonnés aux laïques, séduisaient tous les marguilliers de paroisse, et l'abolition de toutes les pratiques austères convenait à des hommes étrangers à toutes les gênes que le commerce du monde impose aux gens bien élevés, et qui se mettaient à l'aise avec Dieu comme avec les hommes. Le peuple des voluptueux y trouvait le divorce, le peuple des intéressés, les biens de l'Église et plus de facilité pour le prêt à usure, et le peuple des beaux esprits, plus peuple que tous les autres, des disputes métaphy-
siques et théologiques, et le plaisir de dire en grec et en latin des injures aux rois et aux papes.
Aux hypocrites de religion ont succédé les hypocrites de politique; les uns voilaient des faihlesses du manteau de la dévotion, les autres justifient des forfaits avec de la politique.
L'amour de Dieu dans quelques sectes chrétiennes, est un amour platonique qui ne saurait produire; il est exalté dans les expressions, mais il est vide. Cette sorte de dévotion contemplative, qui s'exhale en aspirations mystiques et en sentiments alambiqués, est commune en Allemagne, et y fait le fond de !a religiosité.
Comme la religion parle beaucoup au coeur, elle l'ouvre aux sentiments tendres, et c'est aussi de ce côté qu'elle a renforcé la sévérité de sa morale. En Angleterre, les orgueilleux et implacables puritains reprochaient aux cavaliers la facilité, ou, si l'on veut, la faiblesse de leurs mœurs. « Il est vrai, leur ré- » pondaient ceux-ci, nous avons les faiblesses des hommes, » mais vous, vous avez les vices des démons. »
On reproche à quelques hommes, ou à certains peuples, comme une inconséquence ou une hypocrisie de montrer un extrême attachement aux pratiques extérieures de religion, tout en se livrant à des désordres qu'elle condamne : rien n'est plus injuste. L'infraction aux préceptes divins est une faiblesse du cœur entraîné par des passions violentes ; mais la désobéissance dans les choses indifférentes en elles-mêmes est un mépris de l'autorité qui en demande le sacrifice, et l'habitude du mépris de l'autorité peut être plus coupable que des trangressions passagères, qui du moins ont une excuse dans la force de nos penchants. Les hommes ne jugent pas autrement dans
la conduite de la vie. On pardonne plutôt à un enfant de se marier contre le gré de ses parents, que de leur refuser habituellement tout témoignage extérieur de respect et d'attachement; et quoiqu'on doive plus à sa femme qu'à son ami, l'ami perfide est jugé plus sévèrement que l'époux infidèle.
Un honnête homme peut, par faiblesse, manquer à la fidélité qu'il doit à sa femme, mais il ne permettrait à personne de l'insulter; et, revenu des erreurs de la jeunesse, il trouve en elle sa meilleure et sa plus fidèle amie. C'est ainsi qu'autrefois les mêmes hommes qui n'observaient pas toujours les préceptes de la religion, en respectaient la vérité, et tôt ou tard en recherchaient les consolations, et en reprenaient le joug.
Les fautes des ministres de la religion ne scandalisent jamais que les peuples qui n'ont plus ni foi ni mœurs. C'est une admirable doctrine que celle qui vous dit : « Ne regardez pas » ce que fait l'homme, mais écoutez ce que vous dit le mi- » nistre. »
Dans les premiers temps de l'Eglise, ses ministres avaient la propriété de l'usufruit qu'on leur donnait pour subsister; dans les derniers temps, ils avaient l'usufruit de la propriété qu'on leur avait assignée pour leur entretien. Ce progrès est naturel à la société, qui passe de l'étal précaire à l'état stable, et c'est par la même raison que nos ancêtres vivaient sous des tentes, et que nous habitons des maisons.
Dans une société de propriétaires, il n'y a de considération -publique et politique que pour la propriété. C'est une loi générale dont la religion elle-même n'est pas dispensée; et tant .qu'elle ne sera pas propriétaire, elle n'aura ni dignité ni in-
fluence. Ceux qui ne la veulent pas propriétaire ne savent ce qu'ils veulent, ou ne la veulent pas.
Les religieux ont défriché la société; ils lui ont donné la littérature et l'agriculture, puisqu'ils lui ont conservé les richesses littéraires de l'antiquité, et qu'ils étaient les seuls grands propriétaires résidant habituellement sur leurs terres, et occupés de la culture de leurs vastes possessions. Les grandes constructions qu'ils faisaient faire et qu'ils dirigeaient, entretenaient le goût et la pratique du premier des arts utiles, de l'art de bâtir.
On connaît des hommes qui seraient moins alarmés d'une invasion de Tartares que de la résurrection d'un ordre religieux. Ce sont, en vérité, des cerveaux bien étroits; mais ils suppléent à la faiblesse de leur esprit par l'opiniâtreté de leur haine et l'activité de leurs intrigues.
Les institutions les plus charitables ont été établies par des hommes austères, et détruites par des philanthropes.
En France, on a substitué moralité à morale; en Allemagne, religiosité à religion; partout, honnêteté à vertu. C'est à peu près la même chose que le crédit, substitué à la propriété.
L'homme qui n'a point de religion, vit protégé par la religion des autres, comme le passager, sans aider à la manœuvre, est en sûreté sur le vaisseau qui le porte. Mais le passager qui voudrait troubler la manœuvre serait mis à fond de cale comme un insensé.
Le bien est facile à faire; il n'est difficile que de le vouloir et de fixer un moment la volonté mobile et changeante de l'homme, pour la mettre d'accord avec l'éternelle et immuable volonté de Dieu.
L'hypocrisie n'est pas le soin de cacher ses vices et de laisser voir ses vertus, puisque nous devons l'un et l'autre à l'édification de notre prochain; mais l'art de dissimuler ses vices et d'étaler ses vertus par des motifs personnels et par des vues d'intérêt ou d'ambition. Les fautes de la fragilité humaine ne sont pas de l'hypocrisie, même dans les gens de bien, mais de l'inconséquence, et l'on n'est pas obligé d'être scandaleux pour être conséquent.
On n'aime que soi, et on ne devrait craindre que soi. C'est ce que la religion veut nous apprendre lorsqu'elle nous recommande de nous haïr nous-mêmes : elle sait bien que nous ne prendrons pas l'avis à la lettre.
L'homme n'est riche que de la modération de ses désirs. Ainsi, dans une pente rapide, il ne faut de force que pour se retenir»
La religion exerce l'homme au malheur par les sacrifices ; c'est la plus utile leçon qu'elle puisse lui donner. Ainsi, dans les camps de paix, le soldat se forme aux fatigues de la guerre.
Si un imposteur avait fondé le christianisme, il se serait bien gardé de le rattacher à un culte aussi ignoré de l'univers policé, que le culte judaïque, et de chercher ses premiers prosélytes chez un peuple aussi méprisé que le peuple juif. Il n'en avait pas besoin ; et avec l'habileté et la supériorité d'esprit
que la philosophie elle-même ne peut refuser au fondateur du christianisme, il aurait pu aisément lui trouver une autre origine.
Les esprits vraiment philosophiques sont bien moins frappés de la diversité des croyances religieuses que de leur conformité sur les points fondamentaux de la religion et de la morale.
La religion renferme quelque chose de mystérieux et de relevé dans ses dogmes, de sévère dans ses préceptes, d'auslère dans ses conseils, de magnifique dans ses promesses, de terrible dans ses menaces, qui est singulièrement propre à former des habitudes graves, des sentiments élevés et de forts caractères.
Des gens d'esprit peuvent haïr la religion; mais il n'y a ^C que des sots qui sérieusement redoutent son influence.
Les humbles pratiques de la religion sont les petits soins de l'amour ou de l'amitié qui font la douceur de la vie et le bonheur des âmes sensibles.
La religion tient trop de place dans les pensées et les devoirs A des hommes, et dans les besoins de la société, pour n'inspirer ijuo des sentiments médiocres. L'attachement pour elle va jusqu'à l'amour le plus ardent, et l'indifférence jusqu'à la haine la plus déclarée.
La religion est si naturelle à l'homme, que tous les efforts *. d'un gouvernement qui voudrait la détruire, n'aboutiraient qu'à la faire renaître sous les formes de la superstition, et les
peuples deviendraient crédules en cessant d'être croyants.
Les premiers disciples du christianisme ont vu le prodige de son établissement; nous voyons le prodige plus étonnant peutêtre de sa conservation.
L'Évangile ne met que l'amour de l'argent en opposition avec l'amour de Dieu : Nemo potest duobus dominis servire, Deo et mammonœ. Il dit aussi que les enfants du siècle entendent mieux les affaires du négoce que les enfants de lumière; la politique confirme sur ce point et sur bien d'autres la vérité des maximes de l'Évangile.
j- Les hommes ne haïssent pas, ne peuvent pas haïr le bien ; mais ils en ont peur.
y£ Le péché contre le Saint-Esprit, dont parle l'Évangile, ce péché qui ne sera remis ni dans ce monde ni dans l'autre, me paraît être un mauvais livre : car si toutes les idées utiles aux hommes sont, comme on n'en saurait douter, autant d'inspirations de l'esprit de Dieu, les idées funestes aux hommes sont autant de crimes contre ce même esprit. Et comment pourrait être pardonné un crime toujours commis et toujours nouveau? En effet, tout mauvais livre, quelque ancien qu'il puisse être, paraît pour la première fois pour tous ceux qui le lisent pour la première fois; et, grâce à l'imprimerie, un habile écrivain, quel que soit l'usage qu'il a fait de ses talents, est immortel. Ce serait une bien utile institution, qu'une association pour la destruction des mauvais livres, si elle ne donnait lieu sur-lechamp à des spéculations de librairie qui les multiplieraient,
Une pensée est toujours vraie ; mais elle est souvent incomplète, et l'erreur n'est que défaut de pensée.
Depuis les progrès que le matérialisme a faits dans la société, l'opinion du néant qui nous attend affaiblit, même dans les esprits les plus fermes, la croyance de l'immortalité : elle attriste et flétrit l'âme, plus môme que ne ferait la crainte des peines éternelles, parce qu'elle est moins naturelle à l'homme; car ceux qui attentent à leur propre vie veulent, non pas n'être plus, mais être différemment.
Est-ce qu'on croit, est-ce qu'on peut croire sérieusement au néant après la mort? Tout au plus on le désire : tanlus amor nihili! dit l'Anti-Lucrèce. Il faut de bien bonnes raisons pour cela, mais on ne les dit pas.
Quand on sait combien peu de chose sépare dans nos es- ■> prits la vérité de l'erreur, on se sent disposé à une grande indulgence.
On dit les erreurs d'Arislote, de Luther, de J.-J. Rousseau, les erreurs d'un siècle; pourquoi ne peut-on pas dire les vérités de Platon, de Leibnitz, de saint Augustin, les vérités d'un siècle, comme on dit les vérités de l'Évangile? c'est que l'erreur est de l'homme, la vérité est de Dieu : l'une s'invente, l'autre se découvre; l'erreur a son évidence, et c'est l'absurdité; la vérité a son évidence, et c'est la certitude. On dit les pensées, les sentiments, les opinions, les esprits des hommes; pourquoi ne peut-on pas dire les raisons des hommes? C'est qu'il n'y a qu'une raison éternelle qui éclaire tout homme venant en ce inonde, quand il ne ferme pas les yeux à sa lumière. Ainsi notre langage est vrai, en dépit de nous et même lorsque nos pensées ne sont pas justes. Je connais un esprit droit et fort que ces
seules considérations ont, de conséquence en conséquence, ramené de bien loin à la religion.
Nous avons deux données pour croire aux peines éternelles, la douleur et le temps; et nous avons une idée juste et complète de l'une et de l'autre. Nous n'en avons aucune pour croire au néant, et il nous est impossible d'avoir l'idée d'un état où nous n'aurions pas d'idée.
Les philosophes se sont quelquefois étonnés que la religion ordonnât de mourir, plutôt que de renoncer à la croyance de certaines vérités qu'elle pose comme le fondement des lois et des mœurs. Je suppose qu'un tyran absurde, comme ils le sont tous plus ou moins, ordonnât à un philosophe, sous peine de mort, de jurer que les trois angles d'un triangle ne sont pas égaux à deux angles droits; que ferait le géomètre? Il se reprocherait avec raison, comme une lâcheté, de jurer le contraire de ce qu'il sait être vrai, et cependant cette proposition de géométrie n'est d'aucune utilité morale. Dira-t-on que les vérités géométriques sont d'une autre évidence que les vérités religieuses? D'une autre évidence, oui; d'une plus grande certitude, non assurément; et la nécessité de la religion égale en certitude l'utilité de la géométrie.
Plus de certitude, ou pour mieux dire, un autre genre de certitude des peines et des récompenses futures que celle que nousenavons, auraitchangé toute l'économie de la vie humaine et de la société; et cette grande attente de bonheur ou de malheur éternel, trop vivement sentie, aurait dès ce monde transporté l'homme tout vivant dans l'autre.
Il faut demander la cause d'un phénomène physique, et la
raison d'un dogme moral. Bien des gens font tout le contraire, et s'étonnent qu'on ne puisse leur répondre.
On ne voit pas que les déistes qui refusent de croire à l'éternité des peines, révoquent en doute l'éternité des récompenses. En effet, si 1 ame est immortelle, comme ils le disent, elle est nécessairement, après la séparation du corps, dans un état heureux ou malheureux. Mais si l'éternité des peines leur paraît hors de toute proportion avec nos fautes, l'éternité des récompenses n'est pas certainement plus en proportion avec nos vertus. Les athées sont plus conséquents; tout, selon eux, finit avec la vie : mais si une éternité de bonheur ou de malheur effraie l'imagination, l'anéantissement révolte la raison; et je crois impossible à l'être qui a la conscience de son existence, de concevoir l'éternité du non-être ou le néant; car, concevoir le rien, c'est ne rien concevoir.
Dans une société matérialiste, on sait jouir de la vie et braver la mort dans les combats; mais hors de là, on ne sait plus ni vieillir ni mourrir : triste état de l'homme que celui où il ne regrette que la vie et ne peut attendre que la mort !
La misanthropie d'un caractère difficile, d'un esprit chagrin *j et orgueilleux, s'indigne et du bien et du mal, et s'irrite contre tout ce qui est. La misanthropie d'un honnête homme est une haine profonde de la corruption publique. Indulgente pour les hommes, elle est inexorable pour les gouvernements qui ne connaissent ni leurs devoirs ni leur force, et sont la cause de presque tous les désordres et les malheurs des familles.
( >n ne fait rien avec du fanatisme réchauffé. On peut aper-
cevoir depuis quelque temps une singulière disposition à user de cette liqueur enivrante, mais éventée.
Vouloir, avec J.-J. Rousseau, commencer à instruire les enfants des vérités de la religion avant de les avoir accoutumés dès le plus bas âge à la pratiquer, ce serait vouloir leur apprendre les lois du mouvement avant de leur permettre de marcher,
"4-. Il est dangereux et même indécent, dans un Etat chrétien,
de confier la direction de l'éducation publique à un corps de laïques: c'est donner le ministère de la guerre à un mécontent.
Une société s'est formée à Londres pour répandre la Bible dans tout l'univers. La spéculation est meilleure en commerce qu'en religion. Les prolestants croient qu'il y a dans les livres saints une vertu cachée qui se fait sentir sans instruction, même aux. plus simples. Les catholiques, qui ne croient pas si volontiers aux inspirations, pensent que les lois divines, comme les lois humaines qui en sont l'application, doivent être expliquées pour être entendues. Si, par une opération surnaturelle, on pouvait entendre Tes livres saints sans interprète, il semble qu'on pourrait aussi bien les lire sans l'avoir appris.
Les mêmes philosophes qui veulent que la Divinité n'agisse jamais que par des lois générales, se sont élevés contre les passages de l'Écriture où il est dit que Dieu punit sur les enfants, jusqu'à la quatrième génération, les iniquités des pères, et ils ont taxé de cruauté et d'injustice la conduite de la Providence. Mais comment, sans déroger aux lois générales de l'ordre physique et de l'ordre moral, Dieu pourrait-il faire que les générations ne se ressentissent pas jusque dans les temps les plus éloignés, ou dans leur santé, ou dans leur fortune, ou dans la
considération dont les hommes sont si jaloux, de la conduite de parents débauchés, dissipateurs, ou convaincus d'actions criminelles? Un père transmet à ses enfants le germe de maladies honteuses, il ruine sa famille par de folles dépenses, et la force de descendre d'un état honorable dans les derniers rangs de la société; il laisse à ses descendants un nom souillé par le crime et l'infamie; connaît-on quelque moyen de soustraire les enfants aux suites inévitables de ces désordres? Mais il est dit dans les mêmes livres que Dieu ne punit pas sur les enfants les iniquités des pères, parce que, s'ils supportent en vertu des lois générales, les suites inévitables des fautes qu'ils n'ont pas commises, ils doivent être récompensés pour leurs propres vertus.
L'éloquence de Bourdaloue est sévère, et sa morale consolante; la morale de Massillon est dure, et son style pleine de charme et de grâce.
Les représentations théâtrales ont, plus qu'on ne pense, )( fourni au suicide, et peut-être à l'assassinat, des excuses et des exemples.
Quel horrible secret du cœur de l'homme ont révélé les poètes lorsqu'ils donnent à l'amour l'épilhète de cruel ! Quelle étude pour le moraliste, peut-être pour le physiologiste, que cet épouvantable accord de la volupté et de la cruauté, qui dort au fond de notre nature, et que réveillent les scènes terribles des révolutions et de la guerre!
Les philosophes se sont fort égayés sur la défense que Dieu fit à Adam de manger d'un certain fruit '. En supposant la
Ce nom, dans la langue hébraïque, se prend pour loules sortes d'aliments.
création, il est, je ne dis pas seulement vrai, mais naturel, mais nécessaire, mais indispensable, que Dieu ait fait connaître à sa créature son pouvoir et la dépendance où elle était. Le pouvoir se fait connaître par des injonctions et des prohibitions, et ne peut pas se faire connaître autrement. La première injonction que Dieu fait au premier homme, est de croître et de se multiplier, et par conséquent de jouir de tout ce qui est nécessaire à l'accroissement et à la multiplication de l'espèce humaine. Après l'injonction de jouir, il était naturel qu'il le prémunît contre l'excès et l'abus des jouissances et qu'il lui ordonnât de s'abstenir. La grande loi des sacrifices volontaires, ce premier exercice de toute vertu publique ou privée, ce grand moyen de conservation de toute société, devait commencer aussitôt que l'homme; et en lui donnant la terre entière pour son domaine, il était digne de Dieu, et utile à l'homme, de lui apprendre qu'il devait en user avec sobriété et mettre des bornes à ses jouissances, comme il en avait à son esprit et à ses forces. La leçon de la tempérance, même dans les choses bonnes en elles-mêmes ou indifférentes, devait surtout être donnée à l'homme lorsque, seul encore dans son immense héritage, il ne pouvait avoir que sa volonté pour borne à ses désirs. Mais quelle défense Dieu pouvait-il intimer au premier homme dans l'état où l'Ecriture le suppose? Il ne pouvait lui intimer que des défenses personnelles, puisqu'il était seul sur la terre, et non encore des défenses qu'on peut appeler sociales, de tuer, de voler, de calomnier, de commettre l'adultère, de désirer le bien d'autrui; prohibitions réservées à d'autres temps, et qui devaient être le fondement de la société. Dieu pouvait-il lui prescrire ou lui conseiller la pauvreté, lorsqu'il était seul possesseur de la terre; l'obéissance au pouvoir civil, lorsqu'il en était le seul roi; la chasteté, lorsque la première injonction faite à ces premiers époux avait été de croître et de se multipiier? Plus on y pense et mieux on voit que Dieu ne pouvait commandera l'homme d'autre sacrifice de sa volonté, ni lui donner une autre leçon de tempe-
rance dans la jouissance des biens de la terre; on peut même dire que la seule tempérance dans la jouissance des choses naturelles à l'usage de l'homme, est la tempérance dans le boire et le manger, parce que, pour ces besoins, les premiers et les plus nécessaires de tous, il ne peut que se modérer et ne peut pas s'abstenir.
On conduit les enfants par la raison de l'autorité, et les hommes par l'autorité de la raison : c'est au fond la même chose; car la raison est la première autorité, et l'autorité la dernière raison.
Il y a une bonne et une mauvaise physique, une bonne et une mauvaise littérature, une bonne et une mauvaise politique; des mœurs, des lois, des coutumes, des opinions, des actions bonnes et mauvaises. Comment n'y aurait-il pas une bonne et uae mauvaise religion? et pourquoi ce grand et premier objet de tant de pensées, de tant d'affections, que tous les peuples ont placé à la tête de leurs constitutions, et dont ils ont tous fait la première affaire de la société, se serait il soustrait à la loi commune, ou plutôt au désordre commun, qui mêle Je mal au bien dans toutes les institutions où les hommes sont agents nécessaires? J'avoue que je ne le conçois pas. La religion n'est rien, ou il y en a de vraies et de fausses, puisqu'il y en a plusieurs.
Odin, disent les chroniques du Nord, fut à la fois prêtre, conquérant, roi, législateur. Il avait la réputation de prédire l'avenir et de ressusciter les morts. Quand il eut terminé ses expéditions glorieuses, se sentant près de mourir, il ne voulut pas que la maladie tranchât le fil de ses jours; il convoqua tous ses amis et les compagnons de ses exploits, se fit sous leurs yeux neuf blessures avec la pointe d'une lance; et au moment d'expirer, il déclara qu'il allait dans la Scythie pren-
dre place parmi les dieux, et promit d'accueillir un jour dans le paradis tous ceux qui s'exposeraient courageusement dans les batailles. Les traditions, ou les histoires du Nord, placent ce personnage à peu près au temps de Jésus-Christ. Serait-ce par hasard Jésus-Christ lui-même dont les barbares auraient défiguré la vie et la mort en les accommodant l'une et l'autre à leurs habitudes guerrières, à la grossièreté de leurs mœurs, et à la simplicité de leurs idées?
L'idée de placer aux premiers rangs de la société les hommes qui parlent au nom de Dieu, et aux rois comme aux sujets, est si naturelle, qu'elle a dû naître ou se conserver même chez les sauvages, et n'a pu s'affaiblir que chez des philosophes en possession de s'élever contre tout ce qu'ils trouvent établi, pour établir eux-mêmes leur domination. Elle est si raisonnable, qu'un peuple dont le jugement est faussé sur cette idée fondamentale, ne peut avoir une idée juste sur la société; et telle est la marche de l'esprit humain, que de conséquence en conséquence il doit tomber dans l'athéisme et l'anarchie.
/* On avait assez considéré la religion comme un besoin de l'homme; les temps sont venus de la considérer comme une nécessité de la société.
La nature met entre les hommes des inégalités de corps et d'esprit, la société y ajoute celle des rangs et des fortunes; la religion interpose sa médiation entre les forts et les faibles, et compense toutes les inégalités en mettant la force aux ordres de la faiblesse : « Que le plus grand d'entre vous, dit-elle, » soit le serviteur des autres; » et elle fait habiter ensemble les lions et les agneaux.
La religion chrétienne est de toutes la plus favorable à la
population, par la tempérance qu'elle prescrite la jeunesse, la fidélité qu'elle recommande aux époux, et le soin de leurs enfants qu'elle leur commande; mais en même temps attentive aux grands intérêts des Étals qui peuvent souffrir d'un excès de population, elle a fait du célibat un état saint et utile aux hommes.
On ne surveille pas assez certaines parties de l'instruction spéciale, celle des cours publics, d'autant moins indifférente qu'elle ne s'adresse plus à l'enfance. Au reste, il y a dans cet enseignement plus de luxe que d'utilité réelle, et il sert beaucoup moins aux élèves qu'aux professeurs.
Beaucoup d'esprits se trompent eux-mêmes dans la considération des vérités morales. Ils se plaignent de ne pas croire, parce qu'ils voudraient imaginer.
Quand l'Évangile dit aux hommes : « Cherchez première- » ment le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous » sera donné comme par surcroît, » il dit aux gouvernements : <c Faites vos peuples bons, et ils seront assez riches.» En effet, la vertu inspire l'amour du travail et l'habitude de la tempérance, véritables sources de la richesse. La politique moderne dit au contraire: «Faites le peuple riche, et il sera assez bon; » et elle l'occupe, avant tout, de commerce, d'arts, de manufactures, etc. ,v mais malheureusement, pour être riche il faut le devenir, et chercher la richesse pour la tronver. Or ce n'est pas la richesse qui corrompt les hommes, mais la poursuite de la richesse.
Les doctrines tolérantes font des peuples très-intolérants, Vtémoins les Musulmans et bien d'autres. La raison en est que toutes les doctrines, même politiques, sont ou des opinions Lu-
mairies ou des principes divins et naturels, et que chacun est jaloux de ses opinions comme de son propre bien, et non de principes qui appartiennent à tout le monde. On se souvient encore de la tolérance de tous les gouvernements qui ont régi la France jusqu'au retour de la monarchie.
Toutes les fois qu'on attend le retour de l'ordre, on parie à jeu sûr, et on ne peut se tromper que de date.
Lareligion, toujours attentive au bien de la société qui n'a rien tant à redouter que le désespoir des coupables, a des espérances de pardon pour tous les remords, parce qu'elle a des exemples pour tous les forfaits, et même pour le meurtre juridique des rois. Elle nous montre dans le monde un crime encore plus grand; elle nous dit que ceux qui l'ont commis ne savaient ce quils faisaient; les assassins des rois ne le savaient pas davantage; et, comme les Juifs, ils ont cru ne juger qu'un homme; et peut-être que ceux qui les plaignent les trouvent excusables, parce qu'ils n'ont condamné qu'un roi.
Lorsqu'on offre à quelqu'un en don des choses matérielles, c'est pour qu'il les accepte et les consomme par l'usage qu'il en fait. Ainsi il n'y a pas de don sans usage, et par conséquent sans destruction de la chose donnée. Cette vérité développée expliquerait le sacrifice de la religion chrétienne.
La religion pourrait répondre à ceux qui déplorent sa perte, ce que son auteur disait aux femmes de Jérusalem qui l'accompagnaient au supplice : «Ne pleurez pas sur moi, mais pleu- » rez sur vous-mêmes et sur vos enfants; » et il est des époques dans la société où la première douceur de la vie, celle de
laisser des enfants après soi, peut en devenir la plus cruelle inquiétude.
Toutes les vérités sont certaines en elles-mêmes, par cela seul qu'elles sont des vérités; mais elles ne sont évidentes que pour ceux qui les connaissent ; et comme les esprits sont les uns plus, les autres moins capables de connaissance, il y a des vérités évidentes pour ceux-ci, qui ne sont pas même connues de ceux-là; et ces derniers sont toujours les plus hardis à les rejeter. Toutes les vérités géométriques sont également certaines, mais les premières et les plus élémentaires sont évidentes à peu près pour tous les esprits qui y ont donné quelque attention, et les plus hautes ne le sont que pour les esprits qui les ont étudiées et pénétrées. Les ignorants se moquent de celui qui leur dit qu'on a mesuré la distance de la terre au soleil, ou la quantité d'eau qui passe sous un pont dans un temps donné, ou le poids des matériaux qui entrent dans la construction d'un édifice; cependant ils profitent, comme les savants, de mille choses d'un usage journalier qui sont fondées sur la connaissance de ces vérités. Appliquons cela à la religion. Combien de vérités religieuses étaient certaines pour saint Augustin ou pour Bossuet, qui ne sont pas à la portée de la femme du peuple qui ne sait que les vérités les plus familières de sa religion, pas même à la portée des beaux esprits et des savants qui en ignorent jusqu'aux éléments! et cependant la religion qui sert à tous, au Grec comme au Barbare, est fondée sur ces vérités; et les plus hautes comme les plus familières entrent dans le corps de sa doctrine, et font partie de son enseignement. Bossuet sans doute ne serait pas allé en géométrie aussi loin que Newton; mais, même avec le génie de Newton, un géomètre aurait pu rester en philosophie morale bien audessous de Bossuet. Des esprits également forts ne sont pourtant pas les mêmes : l'incapacité de Bossuet à découvrir certaines vérités géométriques ne serait pas plus une objection
contre la certitude de ces vérités, que l'incapacité d'un géomètre ne serait une objection contre la certitude des vérités morales qu'il n'aurait pas pénétrées. Ce sont les petits esprits qui s'imaginent qu'un homme peut tout comprendre et tout apprendre dès qu'il sait et comprend quelque chose; et qu'il doit être, par exemple, un grand politique, parce qu'il fait bien les vers. Ce qu'un homme d'esprit, môme un savant n'entendent pas, ils en rejettent la faute sur l'auteur, et l'accusent de ne s'être pas entendu lui-même; ils se gardent bien d'en rejeter la faute sur leur esprit, étendu sur un point, borné sur d'autres, et qui, comme certains corps, manque d'une dimension pour être solide. « Il y a deux sortes d'esprits, dit Pascal, » qui les avait tous les deux : l'un, de pénétrer vivement et » profondément les conséquences des principes, et c'est là l'es- » prit de justesse; l'autre, de comprendre un grand nombre de » principes sans les confondre ; et c'est là l'esprit de géomé- » trie. L'un est force et droiture d'esprit, l'autre est étendue » d'esprit. Or l'un peut être sans l'autre, l'esprit pouvant être » fort et étroit, et pouvant être aussi étendu et faible. »
Mallebranche, Descartes, Pascal lui-même, tous géomètres, faisaient peu de cas de l'esprit géométrique, appliqué aux choses morales.
« Les géomètres, dit Pascal, qui ne sont que géomètres, ont » l'esprit droit; mais pourvu qu'on leur explique bien toutes » choses par définition et par principes; autrement ils sont » faux et insupportables ». Voyez le 55, 31 des Pensées de Pascal.
Les querelles historiques, littéraires, géométriques, chronologiques, ne se décident point par les armes, parce que les arts et les sciences utiles à l'homme ne sont point nécessaires à la société; mais les controverses religieuses deviennent des guerres politiques, parce que la religion est, qu'on le veuille
ou non, 1 'âme, la raison et la vie du corps social, et qu'elle le remue trop puissamment pour qu'il puisse rester tranquille quand elle est troublée. Certains philosophes, grands ennemis des guerres qui ne se font pas au profit de leurs doctrines, ne voient aux guerres de religion d'autres remèdes que l'indifférence absolue; ils tuent le malade pour guérir la maladie. Quand le paganisme régnait sur tout l'univers, deux peuples pouvaient se battre pour la possession d'un temple; mais il ne pouvait y avoir de guerre entre eux pour des croyances religieuses, toutes également erronées; mais dès que la vérité parut sur la terre, « et que la plus haute sagesse se fit en- » tendre », il s'éleva entre l'erreur et la vérité une guerre nécessaire et interminable. Aussi la vérité dit elle-même : « Je » ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais la » guerre ». La religion chrétienne commença donc par attaquer le paganisme, et dans cette guerre sanglante, qui dura près de trois siècles, elle triompha par la mort d'un grand nombre de ses enfants. Quand elle eut détrôné le paganisme, elle fut à son tour attaquée par le mahométisme, et il fallut l'événement le plus extraordinaire et la réunion miraculeuse de toutes les forces de l'Europe chrétienne pour éloigner de la chrétienté ce redoutable ennemi. Il n'y avait eu depuis cette époque, dans le christianisme, que des guerres civiles; mais, comme il arrive dans les Etats politiques, le parti vaincu a appelé l'étranger à son secours, et l'athéisme, qui depuis longtemps observait les chances de la guerre pour en profiter, est venu se mêler à la querelle; ce redoutable auxiliaire est devenu l'ennemi principal, et c'est contre lui qu'une nouvelle croisade, plus étonnante que la première, a été envoyée. La guerre n'est pourtant pas finie : à la vérité, l'ennemi ne tient plus la campagne; mais il occupe des places fortes.
Une preuve de plus que le Décalogue a été donné par Dieu même à la première société, est qu'il n'y a d'injonctions que
pour les inférieurs, pour les enfants et non pour les pères, et par conséquent, comme l'entendent tous les interprètes, pour les sujets et non pour les rois. Dieu, source et règle de tous les pouvoirs, et dont les pères et les rois ne sont que les délégués, n'avait garde de se donner des lois à lui-même. Les hommes n'auraient pas agi ainsi; ils n'auraient pas manqué, en endoctrinant les chefs, de flatter les subalternes, et de placer dans leurs lois les droits de l'homme, la responsabilité des agents de l'autorité et la souveraineté du peuple; et au lieu de commencer leur Code par ces mots : « Enfant, honore ton » père et ta mère,» ils auraient dit : «Pères et mères, prenez » soin de vos enfants. »
Toute passion qui n'est pas celle de l'argent, des honneurs ou des plaisirs, s'appelle aujourd'hui fanatisme et exagération.
Qui aurait jamais pu croire que l'art de se précautionner contre la religion et la royauté, ces deux premiers et plus grands bienfaits de l'auteur de toute société, comme on se précaulionne contre un ennemi public, deviendrait un dogme politique et le fondement des modernes constitutions? C'est l'obscurcissement absolu de la raison humaine; et, pour la honte éternelle de notre siècle, c'est ce qu'on appelle le progrès des lumières.
Il y aura dans toute société plus de douleurs domestiques à mesure qu'il y aura plus de plaisirs publics. Il y avait autrefois moins de plaisirs et plus de bonheur.
Il n'y a rien pour un homme de plus ruineux que le libertinage, et pour un État, que l'irréligion : elle écrase la France.
,j On se plaint de Vkmnpmwe et de la grossièreté des peuples,
et on souffre une foule de théâtres de tréteaux, qui sont des écoles publiques de sottises et de corruption.
J'admire le bon sens de la police moderne, qui bannit les femmes de mauvaise vie des jardins publics, et y laisse des statues indécentes. Qu'y gagne-t-on? Les statues parlent, elles invitent. « Le moyen, dit Dupaty dans son Voyage d'Italie. » d'avoir des mœurs et des statues 1 »
Quand la religion a assez longtemps averti un peuple éclairé par les orateurs les plus éloquents, et les écrivains les plus profonds, et qu'elle n'a pu le corriger, elle lui envoie d'autres missionnaires qui sont infailliblement écoutés.
Deux époux étroitement unis gouvernaient leurs enfants / avec tendresse et fermeté. La mère exigeait d'avantage, mais elle obtenait beaucoup avec des promesses et des menaces. Le père demandait moins, mais il employait plus de sévérité. Les époux se désunirent, le père devint jaloux de l'ascendant de la mère sur l'esprit des enfants, et peut-être de l'amour qu'ils lui témoignaient; il l'éloigua et voulut gouverner seul. Pour gagner l'esprit des enfants, il relâcha beaucoup de sa sévérité accoutumée, et commença par leur permettre tout ce que leur mère leur défendait. Ils devinrent mauvais sujets, mauvais frères et mauvais fils; ils se battaient entre eux, insultaient leurs voisins, et bientôt ils ne voulurent plus môme reconnaître l'autorité paternelle. Le père alors s'aperçut qu'il ne pouvait pas gouverner seul, et qu'il était nécessaire que son pouvoir fût secondé et tempéré par l'autorité maternelle qui insinuait ce qu'il ne pouvait pas commander, découvrait les fautes qu'il ne pouvait pas connaître, et prévenait souvent ce qu'il aurait fallu punir. Il rappela sa compagne; les plus jeunes la connaissaient à peine; les aînés la revirent avec transport,
et peu à peu la firent connaître et aimer de leurs frères : elle remit la paix entre eux, les réconcilia avec leur père et leurs voisins, et la famille rentra dans l'ordre. Changez les noms, mettez à leur place le gouvernement et la religion, et vous aurez l'histoire de l'Europe et de sa révolution.
Un jour peut-être on fera quelque attention à celte doctrine simple et féconde, qui classe sous les trois idées les plus générales de cause, de moyen et d'effet, comme dans trois catégories, tous les êtres et leurs rapports.
Ces mêmes idées, transportées de la métaphysique dans la société, et de la région des généralités dans celles des réalités, y deviennent le pouvoir, le ministère, le sujet, qui répondent une à une à cause, moyen et effet, et comprennent toutes les personnes de toute société, comme cause, moyen et effet, comprennent tous les êtres de l'univers.
Avec cette clef, si j'ose le dire, on pénètre dans le mystère de toutes les sociétés.
Ce sont là, je le crois du moins, des idées premières en philosophie, en philosophie de choses, et non en philosophie de mots ou en idéologie; elles peuvent ouvrir une vaste carrière aux méditations d'un esprit exercé, et qui cherche à faire des applications réelles et positives des vérités générales. Cette philosophie est désormais la seule qui convienne aux progrès des esprits et à l'état de la société.
Chez les peuples qui ont perdu de vue les conseils de la raison et les leçons de l'expérience, on croit volontiers aux prophètes sans mission, et aux inspirations prétendues du premier visionnaire ou du premier imposteur. Cette disposition des esprits s'aperçoit depuis longtemps en Europe, et elle est un symptôme de décadence et de retour à la barbarie.
La peur des morts garantit peut-être les vivants. J'ai eu occasion d'observer que des hommes fortement soupçonnés ou même coupables de meurtres, quoique non convaincus ou non punis, avaient moins le remords du crime que la. frayeur des revenants. Philosophes, laissez les préjugés là où ils sont, et comme ils sont : ils tiennent lieu de raison et même de religion à ceux qui n'ont ni de l'une ni de l'autre.
Lorsque vous voyagez dans des provinces reculées et des lieux écartés, si vous êtes salué par les jeunes gens, si vous apercevez des croix autour des villages, et des images chrétiennes dans les chaumières, entrez avec confiance, vous trouverez l'hospitalité.
Le caractère dont Dieu marqua au front le premier meurtrier de son frère, se retrouve dans ses descendants. L'habitude du crime, comme celle de la vertu, se peint dans les traits du visage, surtout dans les yeux. Je ne connais pas d'exception a celte règle, et la beauté de la figure ou sa laideur n'y changent rien.
C'est le défaut d'harmonie entre les traits du visage, plutôt que l'irrégularité de chaque trait pris séparément, qui fait les physionomies malheureuses ou suspectes.
Les arts, la littérature, la politique même conspirent à l'envi pour la volupté, ce mortel ennemi des sociétés; bientôt les lois ne pourront plus prévenir l'infanticide, et déjà les hôpitaux ne suffisent plus à recevoir et à nourrir les enfants trouvés. Encore quelque temps, et les plus grands désordres justifieront jusqu'aux conseils les plus sévères de la religion !
Il n'est pas étonnant qu'on ait mis en problème l'utilité de
Ja découverte de l'imprimerie. Jusqu'à présent ce moyen public et si puissant d'ordre social a été abandonné aux particuliers, et les gouvernements n'ont pas su le faire tourner à l'avantage de la société. Il est cligne de remarque que les deux fortunes les plus considérables qui aient été faites en France par les lettres, sont celles de Voltaire et de Buflbn, dont l'un a combattu avec de mauvais systèmes de physique les croyances religieuses, que l'autre a livrées au mépris avec sa fausse et cynique philosophie. Les talents de Yoltaire ont été puissamment secondés par sa fortune.
Je crois que la poésie erotique est finie chez nous, et que, dans une société avancée, on sentira le ridicule d'entretenir le public de faiblesses qu'un homme en âge de raison ne confie pas même à son ami. La poésie erotique n'est pas l'enfance, mais l'enfantillage de la poésie.
L'orgueil est une folie de l'esprit, et je crois qu'il peut être une cause de démence même physique. Ce qui semble le prouver, est que les fous rêvent presque toujours le pouvoir, et s'imaginent tous être de grands personnages, même rois ou papes.
Les ambitions les plus ardentes et les plus tenaces sont celles qui ont vieilli dans l'obscurité : c'est la passion du mariage, nourrie dans un long célibat.
Le conseil que donne Horace de trancher par le ridicule plutôt que par des raisonnements sérieux les choses importantes, ne peut s'appliquer qu'aux erreurs reconnues et même évidentes. Mais alors, comment se fait-il que les mêmes doctrines, qui n'ont paru à des poètes et à des beaux esprits dignes que de mépris, et qu'ils ont livrées à la risée publique, aient été
défendues par des savants et des philosophes, hommes de génie» tels que Pascal, Newton, Leibnilz, Euler, etc.? et je ne nomme à dessein que des géomètres, les plus difficiles de tous sur les preuves. Le bel esprit a raison, ou le génie a tort.
Le ridicule naît du contraste du grand au petit : de là vient que les sauvages rient très-peu, parce que n'y avant rien de grand parmi eux, il n'y a pas lieu au contraste. Plus l'objet est élevé, plus le contraste est marqué, et le ridicule facile à saisir : c'est pour celte raison qu'on ne peut parodier qu'une tragédie, et que la religion prèle plus que tout aulre objet au travestissement et à la raillerie. Mais en même temps, elle est éminemment poétique et oratoire, et elle communique aux arts, et principalement, à l'architecture, le premier de tous, sa grandeur et sa noblesse. On ne peut au contraire faire avec l'athéisme, ni parodie, ni poésie, ni éloquence. On ne peut lui élever des temples, le mettre en tableaux ou en statues; on ne peut en rien faire, parce qu'il n'est rien. Ce seraient des esprits bien stiperûciels que ceux qui ne sentiraient pas la force de ces considérations.
Quand le christianisme se leva sur la société, le paganisme recula lentement devant lui, défendu par le gouvernement; et l'univers ne fut pas un seul instant sans croyance vraie ou fausse de la Divinité : pareil au monde matériel dont un hémisphère, quoique privé du soleil, n'est jamais totalement privé de lumière. La philosophie, au contraire, trop favorisée par les gouvernements, a commencé par nier Dieu; elle n'avait plus rien à mettre a la place, que le peu de morale qu'elle empruntait à la religion elle-même. La religion chrétienne avait enté la croyance naturelle de l'unité de Dieu sur la croyance fausse, ou plutôt défectueuse de la pluralité des dieux. Mais sur quel sujet, sur quelle vérité, ou même sur quelle erreur pouvait-on greffer l'athéisme, et quel analogue trouvait-il dans notre esprit
ou dans notre nature? Si l'on veut qu'une doctrine religieuse prenne racine, il faut la semer dans le peuple, et alors elle croît, comme toutes les plantes, de bas en haut : c'est ce qu'ont fait les apôtres, qui ont commencé par évangéliser les pauvres. Les beaux esprits ont voulu répandre leurs opinions de haut en bas, si j'ose le dire, et commencer par endoctriner les grands. Ils se sont trompés : la doctrine, comme la société, doit être domestique avant d'être publique, et familière avant d'être politique. Aussi cette philosophie irréligieuse, semblable à l'herbe qui croît sur les toits, séchera avant de fleurir; elle ne remplira pas la main du moissonneur ni le sein de celui gui recueille les gerbes l.
La religion chrétienne est la philosophie du bonheur; notre philosophie moderne est la religion du plaisir. L'une est le remède amer, mais salutaire; l'autre le mets agréable au goût, et qui ruine la santé.
Aujourd'hui, que l'étude des langues étrangères entre dans l'éducation de la jeunesse des deux sexes, on a plus de mots, et d'autres mots pour exprimer une même idée; mais on n'a pas plus d'idées. On ne parle pas mieux sa langue naturelle, on la parle même quelquefois plus mal; mais on estropie un peu d'anglais et d'allemand, dont vraisemblablement on n'aura jamais besoin. Les philosophes peuvent bien tirer de grandes lumières de la connaissance des divers idiomes; mais il faut les chercher dans la syntaxe des langues plutôt que dans leur vocabulaire.
Quelquefois après des siècles de troubles et de législation, il se trouve qu'on n'a constitué que des partis.
1 Fiant sicut fœnum tectorum quod priusquam evellatur, exaruit: de qtw non implevit manum suam qui metit et sinum suum qui manipulos colligit. Ps. 128.
Les sauvages ont plus de souvenirs que de prévoyance; l'homme civilisé, plus de prévoyance que de souvenirs. Le sauvage est plus occupé de ses pères, et ne tient à son pays que par leurs tombeaux; l'homme civilisé est plus occupé de ses enfants. Cette disposition différente est à la fois effet et cause de l'état stationnaire des uns et de l'état progressif des autres.
Si le sauvage était un peuple primitif, il montrerait le goût des progrès et des dispositions à avancer dans la vie sociale; mais c'est un peuple dégénéré; et loin d'avancer, il recule encore, et tend à disparaître de la terre.
Le gouvernement représentatif a été obligé de punir : la monarchie absolue aurait été assez forte de tempérament pour supporter sans danger un excès de clémence.
Nous avons acquis une nouvelle passion en France, où il n'y en avait déjà que trop; celle de la jalousie. Elle a été décrétée dans l'article III de la Charte : « Les Français sont tous égalei ment admissibles à tous les emplois civils et militaires. » Car, comme la nature a décrété, dans une loi plus ancienne et non écrite, « que tous les hommes ne sont pas également » admissibles à tous les emplois, parce que tous n'en sont pas » capables, » il y a conflit entre la politique et la nature, entre le fait et le droit. Les hommes s'en tiennent à la loi écrite; et comme tous se croient admissibles par nature, tous veulent être admis par la politique.
Je serais curieux de juger l'étonnement que produirait sur le bon sens d'un sauvage la contradiction de notre morale religieuse et politique, et de notre morale théâtrale et littéraire.
A voir les leçons que nous recevons au spectacle et dans nos livres, et l'ordre général qui règne dans la société, il admirerait la force d'une civilisation qui résiste encore à de pareilles influences.
Les hommes ne haïssent pas, ne peuvent pas haïr le hien, mais ils en ont peur.
Les orateurs anciens parlaient devant le peuple, et la raison pouvait se faire entendre : aujourd'hui nous parlons devant de beaux esprits ; il n'y a plus rien à faire : c'est faire des tours de cartes devant des joueurs de gobelets.
La science et les lettres étaient autrefois un but; aujourd'hui, et depuis la révolution, elles ne sont plus qu'un moyen.
L'histoire n'est trop souvent que l'oraison funèbre des peuples morts, et la satire ou le panégyrique des peuples vivants.
N'est-il pas étonnant que lorsque les hommes ont atteint le plus haut degré de malice, les gouvernements, à l'envi les uns des autres, ne s'occupent qu'à affaiblir la rigueur des lois et la sévérité des jugements?
Tout système de constitution pour la société politique, qu'on ne peut appliquer à la société domestique en en réduisant les proportions à sa mesure, est faux et contre nature. C'est la pierre de touche des constitutions.
Nous avons un code civil, un code criminel, un code de procédure, un code de commerce, un code rural, un code fo-
restier, un code hypothécaire, etc.; et la religion, le code moral qui, bien observé, pourrait à lui seul tenir lieu de tous les autres, nous n'en voulons pas, et nous la traitons comme un mal nécessaire qu'il faut tolérer, en prenant tous les moyens possibles pour en diminuer l'influence!
A la féodalité de la terre a succédé celle de l'usure; et les malheureux débiteurs sont d'humbles vassaux, qu'un seigneur suzerain d'un million d'ccus fait traîner en prison, s'ils retardent d'un jour le paiement d'une redevance qui, dans peu d'années, a doublé le capital. La tyrannie tant reprochée aux seigneurs de terres n'approchait pas de celle-là.
Je ne conçois pas comment les tribunaux peuvent ordonner l'acquit d'un billet passé à l'ordre de M. le duc... ou de M. le comte..., lorsqu'ils défendent le paiement de rentes foncières toutes les fois que le bail originaire est, comme on le dit, entaché do quelques termes de féodalité.
L'impartialité à l'égard des personnes, est de la justice; l'im- \f partialité dans les opinions, est de l'indifférence pour la vérité ou de la faiblesse d'esprit.
Des jeunes gens sortent de bon matin pour aller à leurs devoirs ou a leurs affaires : l'un est passionné pour le dessin, et s'amuse le long des quais à regarder les tableaux ou les gravures qui y sont exposés ; un autre est fou de spectacles militaires, et prend un long détour pour aller voir manœuvrer un régiment; un troisième aime les livres, et perd son temps à bouquiner en chemin : l'heure passe, et ils arrivent trop tard. Voilà la vie et les hommes.
Tous les travaux qui demandent de la force, de l'adresse, de la hardiesse, conviennent à l'homme, et sa dignité ne saurait en être blessée : mais des occupations viles ou malsaines, même quand leur objet a quelque utilité; mais des ordures ramassées dans les rues, des os disputés au coin d'une borne à des animaux, etc. : je souffre, je l'avoue, d'y voir l'humanité condamnée ; et je remarque que c'est principalement dans ces viles métiers que la révolution et ses plus sanglantes journées ont trouvé des bourreaux. C'est pour ces travaux, qui dégradent l'homme, que l'on devrait inventer des^machines. Je connais des provinces où l'on ne pourrait, à aucun prix, trouver des hommes qui voulussent se livrer à ce qu'on appelle à Paris les basses œuvres.
Dans les petites villes, les spectacles et les cafés, prodigieusement multipliés, et les cabarets dans les campagnes, dépravent et ruinent toutes les classes de la société, et troublent la paix et le bonheur des familles. Les tavernes et les liqueurs fortes sont, en Angleterre, une cause féconde de mendicité.
On s'étonne quelquefois de trouver dans des contrées stériles les salaires annuels ou journaliers plus élevés que dans les pays fertiles. On ne fait pas attention que dans les premiers, toujours de petite culture, où les propriétés sont très-divisées, les habitants, tous plus ou moins occupés pour leur compte, mettent leurs services à l'enchère; tandis que, dans les pays fertiles et peuplés où la propriété est concentrée dans un petit nombre de mains, le riche, assuré de trouver autant de journaliers qu'il en veut, met le travail au rabais : aussi c'est presque toujours dans les pays qu'on appelle riches, qu'il se trouve le plus de pauvres. On parle toujours d'étendre les jouissances des hommes : la vraie et seule richesse des peuples est la sobriété.
Un svmptôme de changement dans les mœurs domestiques et d'affaiblissement des sentiments religieux, auquel on ne fait pas assez d'attention, est que dans toutes les familles, même les moins aisées, l'établissement du fils aîné, qui devrait être une époque de bonheur pour les parents, est presque toujours une cause de division, et qu'à peine mariés, les enfants et les pères font ménage à part, et souvent sous le même toit ne peuvent vivre ensemble. Cette séparation a de très-fàcheuses conséquences pour l'aisance des familles, la culture des biens et l'éducation des enfants; elle vient des changements survenus dans les mœurs et les usages : les générations ne se rencontrent plus.
Il y a dans la société deux dispositions également fortes, également naturelles, et cependant contradictoires : l'une par laquelle les hommes tendent à se multiplier, l'autre par laquelle la propriété tend à se concentrer sur un moindre nombre de têtes ; car, quel est le possesseur de terres qui ne trouve pas a sa convenance celles de ses voisins, et ne cherche pas à reculer les limites de ses héritages? De cette double disposition il doit résulter dans toute société établie et agricole, qu'il y aura un nombre toujours plus petit de propriétaires, et un nombre toujours plus grand d'hommes sans propriétés. Le régime féodal, ou plutôt emphytéotique, contre lequel on a tant déclamé sans en connaître la raison et le but, prévenait ce double danger, en laissant au riche les honneurs de la propriété, en même temps qu'elle en laissait l'utile et la culture au paysan; et la preuve en est évidente, puisque dans les pays où ce régime était en vigueur, les biens, sans nulle propriété foncière, se vendaient beaucoup plus cher, étaient beaucoup plus recherchés que ceux où il y avait des fonds ruraux : il y avait des gens plus riches que d'autres, mais le peuple y était tout propriétaire.
Si un homme puissant ou riche conquérait ou acquérait une
grande étendue de terres inhabitées, il y appellerait des colons pour les cultiver, et le régime emphytéotique s'y établirait de lui-même et par la force des choses; et il subsisterait jusqu'à ce que des philosophes trouvassent juste de dépouiller le premier propriétaire.
Après qu'on a lu les ouvrages de plusieurs auteurs modernes qui ont écrit sur la richesse des nations et sur tout ce qui s'y rapporte, on commence à croire que ce qu'on appelle l'économie politique est un abus de mots, et qu'on se tourmente en vain pour en faire une science. Une famille est plus riche qu'une autre famille, un pays plus fertile qu'un autre pays, un État plus peuplé et plus étendu qu'un autre État; mais une nation n'est ni pauvre ni riche, et toute nation qui subsiste est assez riche par cela seul qu'elle a en elle-même les moyens de subsister. Sous ce rapport, telle nation qu'on regarde comme la plus riche, l'Angleterre, par exemple, est, comme nation, réellement plus pauvre que bien d'autres, parce qu'elle est, comme nation, moins indépendante, et qu'elle a, plus que les nations continentales, besoin des autres peuples et du commerce qu'elle fait avec eux, sur eux, ou contre eux, pour subsister telle qu'elle est. De là vient que la guerre la plus dangereuse qu'on lui ait faite, est la mesure qui l'excluait des ports de toute l'Europe. Que signifie la richesse d'une nation? La plus riche est-elle celle qui lève le plus d'impôts? Mais la plus riche, ce me semble, serait celle qui exigerait le moins de la famille; et j'avoue que je n'ai jamais pu concilier l'idée de la richesse d'une nation avec le nombre prodigieux de pauvres ou même d'indigents que renferment les nations réputées les plus riches, et qui sont la honte ou le fléau de leurs gouvernements. Dans une famille riche, tous les individus qui la composent partagent dans la fortune paternelle ; mais en est-il de même dans une nation riche, et la misère ne se traîne-t-elle pas toujours sur les pas de l'opulence? La Suède est une nation pauvre : n'a-t-elle pas ses établissements religieux, civils et
militaires, ses places fortes, ses ports, ses arsenaux, ses temples, ses palais de justice, ses prisons, ses hôpitaux, son armée, ses flottes, etc., proportionnellement à son étendue, à sa population et à ses besoins? Qu'ont de plus l'Angleterre ou la France? Les longues et abstraites dissertations sur les richesses agricole ou industrielle, sur les capitaux employés à Tune ou à l'autre, le produit net et le produit brut, le travail, les salaires, l'origine du commerce, etc., etc., où les écrivains les plus récents ont si souvent raison contre leurs devanciers, et sont à leur tour réfutés par leurs successeurs, me paraissent, je l'avoue, d'une grande inutilité, vu que tout cela est l'affaire des particuliers qui cultivent la terre, fabriquent ses produits, vendent ou achètent, plantent ou bâtissent, payent et sont payés, sans consulter le gouvernement qui perdrait tout s'il voulait régler par des lois toutes les transactions particulières, et nous ferait mourir de faim, s'il voulait se charger de nous nourrir. M. Ganilh, un de nos écrivains en finance le plus renommé, relève très-justement de graves erreurs dans Adam Smith; et il y en a, je crois, une dans son ouvrage, qui, de proche en proche, ruine tout son système : il avance pour le besoin de ses opinions, que c'est l'agriculture qui nous donne une population surabondante, et non les fabriques et les manufactures. Il suffît, pour se convaincre du contraire, de comparer en Angleterre, en France et partout, les villes manufacturières aux villes purement agricoles, et les accroissements prodigieux qu'ont pris les villes, telles que Manchester et Birmingham, à l'état stationnaire, si ce n'est rétrograde, des villes peuplées de vignerons et de laboureurs ; et la raison en est, entre mille autres, que le commerce tend à s'étendre, et la propriété foncière à se concentrer; que l'on peut commercer dans les quatre parties du monde, et que l'on ne peut cultiver que son pays. Le plus long chapitre de tous les ouvrages sur l'économie politique, est celui des importations et des exportations. Quand une nation propriétaire de terres et agricole est obligée de s'approvisionner chez ses voisins de quelque objet manufac-
turé, on croit tout perdu, et l'on dit que cette nation est tributaire de l'étranger : c'est comme si l'on disait qu'un grand seigneur est tributaire de son boulanger et de son tailleur. Tout peuple doit cultiver ses terres et manufacturer leurs produits ; et., à parler en général, toute nation qui connaît les arts, fabrique avec avantage les produits de son propre sol; mais est-il également vrai qu'il faille importer les produits bruts de l'étranger pour les manufacturer chez soi? Vous créez par là du travail, soit; mais vous créez des hommes pour faire ce travail, et un travail nécessairement précaire, assujetti aux caprices de la mode ou aux chances des événements politiques. Aucune cause possible ne peut priver de travail nos ouvriers en laine, en soie, en fil, etc.; mais on en peut supposer de plus d'un genre qui l'ôteraient à coup sûr aux nombreux ouvriers en coton : et l'avantage d'avoir des hommes de plus qui travaillent ces produits exotiques, est bien compensé par la nécessité de nourrir, dans cette population factice, les enfants, les vieillards et les femmes, en tout ou en partie inutiles au travail. Il suffît, pour se convaincre de toute la vanité de ces systèmes, de comparer l'accroissement du prix des objets de première nécessité avec la diminution du prix de beaucoup d'objets de luxe. En effet, les hommes, en se multipliant indéfiniment et en inventant des machines qui multiplient le travail, peuvent indéfiniment aussi multiplier les produits de leur industrie, qui aussitôt baissent de prix parla concurrence; tandis que celle population, inutile à la culture des terres, fait renchérir, par sa consommation, les objets de première nécessité dont la quantité est plus stationnaire, et même nécessairement limitée par l'étendue et la fertilité du sol. Il y a cent fois plus aujourd hui qu'autrefois de familles d'ouvriers en horlogerie, et ils font cent fois plus de montres qu'on n'en faisait il y a un siècle et demi; mais fait-on, dans la môme proportion, plus de blé, de vin, d'huile, de beurre ; la nature faitelle plus de bois à brûler, etc. , etc.? Ainsi, dans un pays comme la France, riche en productions territoriales et en population,
importer ce qui manque, mais plutôt manufacturé que brut; exporter ce qu'il y a de trop, mais plutôt brut que manufacturé, me paraît le système le plus sage, pourvu toutefois qu'on le combine avec la prohibition des règlements et la prohibition plus efficace de l'exemple de tout objet de fabrique étrangère des produits indigènes, qui mieux ou plus mal se fabriquent chez nous: ce système est le plus sage et le plus politique, parce qu'il tend à resserrer dans ses bornes naturelles la population, que l'industrie qui s'exerce sur des produits exotiques tend à élever au delà de toutes les limites. Qu'est-il résulté en Angleterre de l'extension prodigieuse donnée à l'industrie et au système manufacturier? une population excessive, une immense quantité de prolétaires, une taxe des pauvres qui accable les propriétaires, une guerre interminable entre l'agriculture, qui veut vendre ses denrées à un haut prix pour atteindre le haut pris des frais de culture, et les fabricants qui voudraient les acheter à bon marché pour pouvoir baisser le prix de leurs salaires et soutenir la concurrence dans les marchés étrangers; l'impossibilité à une famille distinguée de vivre à Londres conformément à son rang, même avec cent mille livres de rente; tous les extrêmes de l'opulence et de la misère, et les malheurs dont ils menacent tous les Etats. L'argent sort d'un pays pour payer quelques objets de fabrique étrangère dont il ne peut se passer; mais il y rentre par une plus grande quantité de produits bruts qu'une moindre population industrielle laisse à l'exportation. On a beaucoup reproché aux Espagnols leur indolence et la nécessité où ils sont de tirer du dehors des objets fabriqués : ils ont tort, sans doute, s'ils peuvent les fabriquer chez eux avec les produits de leur sol; mais au fond vivent-ils moins ou autrement que les autres peuples? Changeraient-ils leur sort contre celui de leurs voisins, et n'ont-ils pas, mieux que tous les autres, maintenu leur indépendance, et repoussé le joug de nos tyrans? Et que faut-il autre chose à un peuple, que vivre et rester maître chez lui, indépendant de tous les autres? Ne vaut-il pas mieux que la
cherté ne porte que sur les objets de luxe, et que les objets de première nécessité soient à bon marché? Et les gouvernements ne contrarient-ils pas la nature, lorsqu'ils mettent à si haut prix l'entretien de la vie qu'elle nous donne ; et ne sont-ils pas en contradiction avec eux-mêmes lorsqu'ils augmentent par tous les moyens une population artificielle, qu'ils ne peuvent nourrir que de privations, et contenir qu'à force de police?
Une nation qui demande une constitution à des législateurs, ressemble tout à fait à un malade qui prierait son médecin de lui faire un tempérament. Tout au plus, ils lui traceraient un plan d'administration comme un médecin prescrit un régime. Aussi toutes ces constitutions de la façon des hommes ne sont réellement que des modes différents d'administration, la constitution anglaise n'est pas autre chose, et c'est ce qui fait que le ministère y tient plus de place même que la royauté.
Après les révolutions, qui ne sont jamais que le règne plus ou moins long de l'erreur et du désordre, les esprits sont intimidés par le triomphe des fausses doctrines, et les caractères abattus par l'impunité de l'injustice et du crime. Il faudrait une raison bien indépendante pour retrouver sa route, et une volonté bien forte pour la suivre; et ce que l'on redoute le plus, sont des principes fermes et arrêtés, et des sentiments énergiques. Il ne faut pas s'en étonner : les hommes pour qui les troubles civils ont été un moyen de fortune ou une occasion de ruine, redoutent tout ce qui pourrait compromettre l'un ou consommer l'autre; et comme nous sommes tous plus occupés de nos intérêts particuliers et de notre tranquillité personnelle, que des intérêts généraux et du bon ordre de la société, nous cherchons à nous y arranger, pour le peu de temps que nous avons à vivre, comme dans une maison dont nous aurions fait un bail à vie, et à laquelle nous nous contenterions de faire les réparations les plus indispensables. Cette petite com-
binaison est tout à fait innocente, et serait même fort sage, si la nature des choses, plus forte que nous, n'en dérangeait pas le système. Malheureusement nous oublions qu'elle a fait la société, non pour les plaisirs de l'homme, mais contre les passions et les penchants qui s'opposent à son bonheur; en sorte que notre bien-être, môme physique, est le résultat de notre fidélité à observer ses lois, et non le but direct de ces mêmes lois. L'homme fait des lois pour l'homme, mais la nature n'en fait'quc pour la société, pour la stabilité des familles et des États. Il faut bien le dire; la nature n'est pas modérée^ elle est toujours dans les extrêmes. La nature perfectionnée esta une extrémité, la nature corrompue est à l'autre, et ce qu'on nous a appris à cet égard de la morale, s'applique tout à fait à la politique. Les hommes voudraient tenir le milieu qu'ils appellent modération, et rester en morale à égale distance du mal qui révolte leur honnêteté, et du bien qui épouvante leur faiblesse, et rester aussi, dans un autre système de vérités, à égale distance de la monarchie, qui est la perfection sociale, et de la démocratie, qui est la corruption de l'état de société. Mais comme on s'élève à la perfection, et qu'on tombe au contraire dans la corruption (et ici les mots sont la fidèle expression des choses), il arrive infailliblement que, poussés en sens contraire par la nature de la société et par leur propre nature, et trop faibles pour résister à toutes les deux, les hommes deviennent violents pour rester modérés; et, entraînés dans une pente rapide, ils tombent dans l'extrême du mal pour avoir craint de s'élever à l'extrême du bien.
Qui ne vole au sommet, tombe au plus bas degré.
Au fond, il n'y a d'assiette fixe que dans l'un ou dans l'autre, là où il n'y a plus à monter ni à descendre : l'équilibre entre les deux est impossible.
Il y a dans la société des idées vagues ou fausses sur le pouvoir. Le pouvoir en volonté et action; il est, dans sa volonté, absolu ou arbitraire; dans son action, limité ou illimité.
Le pouvoir illimité n'existe nulle part, pas inême en Dieu, dont l'action dans l'univers est bornée par les essences des choses qu'il a créées; et dans les gouvernements humains, par la résistance passive des existences indépendantes, comme sous la monarchie; ou par des résistances actives et souvent armées, comme sous le despotisme.
Le pouvoir absolu est celui qui na aucun moyen légal de changer les lois fondamentales « contre lesquelles tout ce qui » se fait, dit Bossuet, est nul de soi. »
Le pouvoir arbitraire est celui qui a un moyen légal et toujours présent de changer ses lois même fondamentales.
Tout pouvoir où le peuple a quelque part, est donc nécessairement arbitraire : « car, dit très-bien Rousseau, le peuple » a toujours le droit de changer ses lois, même les meilleu- » res. » Et ce droit de changer existe comme le moyen de changer partout où il y a des assemblées populaires et des lois écrites; car tout ce que les hommes ont écrit, ils peuvent l'effacer.
On dira peut-être que le roi dans les gouvernements mixtes a aussi le droit de s'opposer à des volontés de changement. Cela est vrai, il en a même le devoir; mais alors les événements antérieurs et la disposition actuelle des esprits lui en ôtent presque toujours l'exercice, et il s'élève une lutte entre les pouvoirs, où l'un des deux finit par succomber : c'est ce qui est arrivé en Angleterre.
Le pouvoir, considéré en général, est-il de droit divin? Oui sans doute, puisque le pouvoir domestique est de droit naturel, et le pouvoir public de droit nécessaire, et que l'Auteur de la nature est l'Auteur de toutes les nécessités des êtres, et
qu'il ne pourrait anéantir les nécessités qui font durer les êtres, sans anéantir les êtres eux-mêmes qui composent la nature.
Quand la littérature commence chez un peuple, il faut des compagnies littéraires, comme il faut des compagnies de commerce pour trafiquer dans un pays nouvellement découvert. Quand toute une nation est lettrée, le choix est difficile : c'est vouloir former une compagnie d'élite dans un bataillon de grenadiers. Alors les corps littéraires sont moins utiles; et si la diversité des doctrines s'y introduit, ils sont dangereux.
Dans toutes les grandes commotions de la société, l'opinion de la lin du monde s'est répandue parmi les peuples. Cette fois elle a été en Europe peut-être moins une erreur qu'une équivoque : ce n'est pas sans doute de la fin du monde physique que la révolution nous a menacés, mais de la fin du monde moral; et quand la religion se retire, la société meurt : elle a rendu l'âme.
Il faut parcourir beaucoup de livres pour meubler sa mémoire ; mais quand on veut se former un goût sur et un bon style, il faut en lire peu, et tous dans le genre de son talent. L'immense quantité de livres fait qu'on ne lit plus; et, dans la société des morts comme dans celle des vivants, les liaisons trop étendues ne laissent plus aux amitiés le temps de se former.
Si une génération se condamnait à ne pas parler, les générations qui suivraient seraient muettes; si une génération n'entendait plus parler de religion , un peuple tout entier tomberait pour jamais dans l'athéisme.
Ce n'était pas sur des désordres particuliers, mais sur l'ordre général qui règne dans les sociétés chrétiennes, qu'il fallait juger le christianisme : l'objet était trop grand pour être soumis au microscope philosophique.
Il faudrait une fois pour toutes s'entendre sur le progrès des lumières : nul doute qu'en géométrie, en botanique, en chimie, en anatomie, en un mot, en connaissances physiques, nous n'eu sachions plus que ceux qui nous ont précédés, et il n'y a pas de quoi être fiers, car il est tout aussi certain que ceux qui nous succéderont en sauront plus que nous, puisqu'ils sauront ce que nous savons et ce que le temps et leurs recherches y auront ajouté. Encore faut-il mettre une grande partie de ce progrès sur le compte des génies inventeurs, des Descartes, des Newton, des Linnée, des Bergmann, etc., qui nous ont introduits dans un vaste édifice dont nous fouillons les recoins les plus cachés; et il est permis de douter que le plus grand géomètre de notre siècle ait jamais la célébrité de Newton, quoique certainement il ail su de géométrie et de physique plus que Newton lui-même. Ces sciences ou ces connaissances sont l'expression de la nature brute ou inanimée et de ses propriétés, et si elles honorent l'intelligence de l'homme, elles ne règlent pas ses mœurs et ne forment pas sa raison. Mais les sciences morales, et les arts qui sont proprement l'expression de l'homme et le fondement de la société; la poésie, l'éloquence, la peinture et la sculpture, qui sont aussi pour les yeux de la poésie et de l'éloquence; le premier de tous les arts, l'architecture; la première de toutes les sciences, la science des lois et des mœurs, ont-elles fait des progrès? Voilà la question. Dans ce genre en savons-nous plus et en faisons-nous mieux que les hommes célèbres de notre siècle? Je ne crois pas que nous puissions nous flatter de les avoir seulement égalés. J'ose même avancer qu'il n'y a pas une seule vérité morale qui n'ait été défigurée ou méconnue par les phi-
losopbes du dernier siècle, et la preuve en est évidente, puisque le siècle des lumières a été suivi du siècle des malheurs : effet nécessaire, inévitable et prévu de leurs désolantes théories appliquées à la législation d'une société qui gouvernait l'Europe par sa langue et par ses écrits.
Jamais la société n'est plus près de voir naître ou renaître y les institutions les plus sévères, qu'au temps du plus grand relâchement de toutes les règles; c'est là surtout que les extrêmes se touchent, et que la nature a placé le remède à côté du mal.
Un peuple naturellement gai, si les institutions ou les événements l'attristent, tombe plus tôt qu'un autre dans l'extrémité opposée, et devient féroce.
Les hérédités politiques sont un bien dont les survivances sont l'abus et l'excès.
C'est un sujet inépuisable d'élonnement, de douleur, et je ^J dirai même de consternation, de voir des hommes, des gens de bien, nés dans le même pays et sous l'influence des mêmes lois, élevés dans les mêmes principes de religion et d'honneur, nourris de la même morale, éclairés par la même expérience d'une révolution sans exemple, dont les uns proposent et défendent des mesures que d'autres, à qui l'on croit l'esprit aussi juste, le cœur aussi droit et autant de connaissances, ne voudraient pas appuyer même de leur silence. C'est là, bien plus que dans des destructions matérielles ou même politiques, qu'on peut juger l'effet terrible des révolutions.
Nos anciennes cours souveraines, qui se piquaient aussi de justice et d'humanité, punissaient-elles les sorciers pour être
ou pour se dire sorciers, et le faire croire au peuple? Quand on connaît le peuple, et l'influence que prennent sur son esprit ceux qui s'attribuent la connaissance des choses cachées et la science de l'avenir, et les excès auxquels il peut se porter par leurs ordres ou leurs conseils, on doit regarder comme un crime énorme contre la religion et la société cette usurpation d'un attribut essentiel de la Divinité, faite dans l'intention de séduire et de tromper les hommes, et d'exciter en eux les haines les plus vives; car comme les simples ne vont jamais consulter un prétendu sorcier que pour découvrir la cause de quelque malheur, il est naturel que cet homme, pour son argent, l'attribue aux maléfices ou à la malveillance d'un ennemi; et il faut remarquer que le sorcier est toujours un homme de mauvaise foi, qui ne peut alléguer pour excuse son ignorance, et n'est jamais dupe de sa propre fourberie. Ce crime est risible dans ses moyens sans doute, mais il est dangereux et peut devenir terrible dans ses effets ; et il est à croire qu'au temps où les tribunaux le punissaient avec une sévérité qui nous paraît excessive, les exemples de ces désordres étaient plus fréquents. A ces charlatans en ont succédé d'autres qui n'étaient pas sorciers; car il faut croire, pour leur honneur, qu'ils n'ont pas connu l'avenir qu'ils nous préparaient.
il y a aujourd'hui si peu de connaissances et d'études philosophiques, que l'auteur de cet ouvrage excita un soulèvement presque général, pour avoir dit que l'Etre suprême, par cela seul qu'il est la vérité par essence et la source de toutes les vérités, était nécessairement intolérant de toutes les erreurs (ce qui ne veut pas dire persécuteur de ceux qui les professent, puisqu'il fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants); et cependant il avait pris la précaution de descendre, pour être mieux entendu, à une comparaison qui aurait dû lui faire trouver grâce aux yeux des critiques, en faisant remarquer qu'un homme habile en littérature, Voltaire, par
exemple, était intolérant de toutes les fautes qui échappaient à un poëte, et qu'il n'a pas laissé passer dans l'examen même de Corneille un seul vers faible, un seul mot impropre. Une autrefois, le même auteur a avancé que ce qu'il y avait de bon et de vrai dans les pensées de l'homme, n'appartenait pas à l'homme; et, à son grand étonnement, il n'a pas été entendu par des gens qui se piquent d'esprit : et nous voulons faire des constitutions!
La vie de courtisan épure le goût, circonscrit l'esprit et affaiblit le caractère. On ne voit que des modèles, mais on n'embrasse pas assez d'objets, et on sert de trop près.
Dans tous les pamphlets où l'on met aux prises l'homme du peuple et celui d'un rang plus élevé, la supériorité du premier est obligée. Cette mode, car c'en était une, avait commencé avant nos troubles, et elle leur survit, sans qu'on paraisse se douter de l'indécence et de la bêtise de celte jacquerie d'écrivains beaux esprits ou d'écrivains sans esprit. Il serait tout aussi facile de mettre en scène le bel esprit et le paysan; et, sans rien outrer, on pourrait donner au bon sens du villageois, même dans les choses les plus importantes, l'avantage sur l'esprit du sophiste.
Il faut, dans tout État, du pouvoir, de l'obéissance, de la discipline; mais il n'en faut pas trop. L'excès du pouvoir est de la tyrannie, l'excès de l'obéissance est de la servitude, l'excès de la discipline est de Y automatisme . Dans la Chine, il y a trop de discipline, et tout est réglé, jusqu'aux révérences; en Turquie, il y a trop d'obéissance, et l'on reçoit avec respect et soumission le cordon envoyé par le Grand-Seigneur; dans les petits États de la côte d'Afrique, il y a trop de pouvoir, et le despote vend ou lue à volonté ses malheureux esclaves. La
religion chrétienne avait, par son influence, admirablement combiné ces trois éléments de tout ordre social, et de leur séparation était sortie la société, comme une création. La philosophie a tout confondu; elle a ramené le choc des éléments, le chaos.
il est aujourd'hui aussi instructif qu'intéressant de comparer entre elles nos anciennes et nos nouvelles institutions, de les comparer comme étude politique, et non par aucun sentiment personnel de regret ou de haine. Au commencement de la révolution, on a crié à l'aristocratie pour détruire la noblesse, et nous avons fini par détruire la noblesse pour former une aristocratie. La noblesse était un corps de propriétaires voués héréditairement et exclusivement au service public. L'aristocratie est un corps de propriétaires voués héréditairement et exclusivement à gouverner le public, c'est-à-dire, à faire des lois. Ainsi, autrefois, il n'y avait point en France, à proprement parler, d'aristocratie, et aujourd'hui il n'y a plus de noblesse politique. Celle des pairs est plus, puisqu'elle fait la loi; celle de la Charte est moins, et n'est qu'un titre sans fonctions. Notre aristocratie ne fait pas, à la vérité, les lois toute seule, pas plus que le Roi ou la Chambre des députés, qui représente la démocratie. Mais ces trois pouvoirs la font ou doivent la faire ensemble, el selon un mode déterminé de participation et de concours. Comme trois pouvoirs, étonnés du nœud qui les l'assemble, tendent naturellement à se réunir en un, et qu'ici nos trois pouvoirs sont égaux par la loi, le choc entre eux est possible : chacun veut devenir le pouvoir exclusif; et, comme ils sont inégaux en forces, il y a toujours, sur le champ de bataille, des morts et des blessés. Le roi, en cas de lutte, a pour lui la force de la loi écrite; la démocratie a pour elle la force du nombre et des passions; l'aristocratie des pairs, placée au milieu, se réunit à l'un ou à l'autre pouvoir pour le défendre; mais si elle ajoute peu, dans les temps de troubles, à la force du roi, elle ajoute moins encore à la force du peuple,
qui n'a garde alors d'accepter pour auxiliaire un pouvoir dont il est disposé à faire une victime. J'ai fait, comme on peut le voir, l'histoire des révolutions d'Angleterre.
Autrefois, en France, il y avait aussi une combinaison des trois corps ou personnes intégrantes de tout Etat, le roi, la noblesse, le peuple; mais elle était différente : la noblesse combattait dans les armées l'ennemi extérieur; c\\a jugeait dans les tribunaux l'ennemi intérieur, qu'elle combattait aussi par le glaive de la loi. La force du roi, comme pouvoir législatif, était conseillée ou remontrée par la justice. Quelquefois les cours de magistrature allaient plus loin, et leurs opiniâtres remontrances ressemblaient à de la résistance; mais cette opposition avait un terme, précisément parce qu'elle n'avait pas de limites connues. Ainsi, de part et d'autre on n'était pas arrêté par un mur qui fît obstacle, mais par la crainte de dépasser la borne qu'on ne pouvait apercevoir, et au delà de laquelle se trouvait le précipice. La magistrature donnait à ses remontrances le poids d'un corps dont tous les individus jouissaient de la noblesse, et d'une institution qui, dans son ensemble, appartenait au troisième ordre, puisqu'elle en était presque entière sortie plus lot ou plus lard, et qu'encore elle servait de passage du troisième ordre au second; elle réunissait ainsi dans son sein une aristocratie sans participation au pouvoir, et une démocratie sans turbulence; elle défendait les intérêts de celle-ci avec la force et les avantages de celle-là : le roi surmontait tout cet édifice, et il avait à la fois l'initiative et le définitif. Cette institution, qui avait ses racines dans les temps les plus anciens, et dont les formes et les noms avaient changé avec les circonstances, plutôt que le fond et l'essence, a traversé avec gloire de malheureuses époques; et malgré les imperfections des corps et les vices des hommes, elle a empêché ou prévenu de grands désordres, et donné à l'Etat une grande stabilité. Entre ces deux combinaisons ou au-dessus il y en a peut-être une autre qui donnerait au pouvoir royal plus de force, à une classe plus de devoirs, à toutes plus de bonheur,
à l'État plus de solidité; et qui sait si les agitations de l'Europe ne sont pas le travail de la société, pour enfanter un meilleur système, ou plutôt pour perfectionner l'ancien et le nouveau? Je remarque que, dans les premiers temps, l'auteur de toute société choisit un peuple pour conserver à l'univers les vérités religieuses : il en fit son peuple, un peuple modèle, et le constitua pour celte noble fonction qu'il remplit encore par ses malheurs. Il faut, ce me semble, dans les derniers temps, par une raison puissante d'analogie, et comme une conséquence de l'ordre général, toujours uniforme dans ses voies; il faut aussi un peuple modèle, qui puisse conserver, par son exemple, dans le monde civilisé, la connaissance et la pratique des vrais principes politiques dont la société humaine ne peut pas plus se passer que de dogmes religieux. Si ce peuple modèle existe en Europe, c'est certainement le peuple français; et sans parler des prodiges politiques qui, de siècle en siècle, ont signalé son existence, comme ils signalèrent autrefois celle du peuple juif, il y a une preuve philosophique, et je dirais presque mathématique, de celte noble destination, dans l'universalité de sa langue et de sa littérature; car c'est aussi une domination que celle de l'esprit, domination irrésistible et la première de toutes chez des peuples civilisés. C'est précisément parce que la France est destinée à servir de société modèle, qu'elle est société d'expérience, si je peux le dire, abandonnée pour un temps à toutes les théories, à tous les essais, à tous les systèmes de conduite. Qu'on y prenne garde, la France ne s'appartient pas à elle seule; elle appartient à toute l'Europe, qui a rendu hommage, en quelque sorte, à son droit d'aînesse et presque de maternité, en réunissant tous ses enfants pour la délivrer de l'oppression. Il ne dépend donc pas d'elle de se constituer pour elle seule, et elle n'a pas le droit de chercher ailleurs un modèle, lorsqu'elle doit elle-même en servir aux autres.
L'homme s'affermit et se fortifie par les vicissitudes de la
vie et de la fortune, pareil au fer qui durcit en passant du chaud au froid. En est-il de même de la société lorsqu'elle passe subitement du système le plus violent d'administration, au système le plus modéré?
Toute action dramatique doit aboutir au triomphe de la justice et de la vertu. Le poëte est toujours assuré de produire, par ce dénouaient, un sentiment de satisfaction dans l'âme même de spectateurs qui ne sont souvent ni justes ni vertueux, et ils sortent attristés de toute représentation qui finit comme la tragédie de Mahomet, par le plein succès du crime. Cette disposition tient au principe fondamental, à la raison même de la société, dont la littérature est ici l'expression fidèle; et c'est ce qui fait qu'elle se manifeste partout où les hommes se trouvent réunis, et au théâtre comme à l'église. Les gouvernements ne connaissent pas assez quelle force infinie, irrésistible, donnerait à leurs lois cette disposition générale et involontaire, et quel appui ils en tireraient pour les actesles plus importants de l'administration.
Les doctrines morales doivent parler aux hommes un langage conforme à leur état et à leurs habitudes. La religion chrétienne s'adressa aux petits : elle les trouva faibles et malheureux, et leur dit : « Heureux ceux qui souffrent! » La philosophie s'est adressée aux grands ; elle les a trouvés au milieu de tous les délices de la vie, et leur a dit : « Heureux ceux qui » jouissent! » Qu'est-il résulté de cette instruction opposée? c'est que la religion remontant des petits aux grands, a appris aux grands à souffrir, et ils y ont trouvé les plus puissantes consolations contre les peines qui assiègent aussi la grandeur, et des motifs de bonté et de compassion pour les petits; et que la philosophie, descendant des grands aux petits, a inspiré aux petits la fureur des jouissances, et par conséquent le mécon-
tentement de leur situation, l'envie de la situation des grands, et le besoin des révolutions.
Il serait aujourd'hui d'une politique obligée de faire pair de France, un propriétaire de terres riche de plusieurs millions, les eût-il gagnes au jeu ou à la loterie, parce qu'il n'y aurait pas d'autre moyen de rattacher au gouvernement une immense fortune, qui, dans un État semi-populaire, peut exercer une influence qu'il faut faire tourner an profit de l'État. Autrefois, même le millionnaire, aurait commencé par une charge de magistrature inférieure; et la modestie de la profession aurait tempéré, pendant quelques générations, l'insolence de la fortune. Alors ce nouvel arrivé dans la milice politique aurait pris la queue de la colonne; aujourd'hui il prendrait la tête : c'est un puissant stimulant pour faire fortune.
C'est une idée fausse de vouloir faire une fonction politique de l'éducation publique, qui ne peut être qu'une fonction religieuse, une œuvre de charité, comme l'assistance des pauvres, le soin des infirmes, le rachat des captifs : car il n'y a rien de plus pauvre, de plus infirme, de plus captif, que l'enfance, celte grande faiblesse de l'humanité. L'homme politique est fait pour gouverner l'homme; il ne peut se rapetisser jusqu'à gouverner l'enfance, sans abaisser sa dignité politique; raison pour laquelle la fonction d'instituteur ou de précepteur n'a jamais joui d'une considération proportionnée à son utilité.
Dans les drames des révolutions, comme dans ceux du théâtre, il y a plusieurs péripéties, mais il n'y a jamais qu'un dénoûment. Quand le spectacle se prolonge, les spectateurs, pressés de sortir, prennent souvent les entr'acles pour la fin de la pièce, et les acteurs eux-mêmes, qui changent d'un acte à l'autre, au moins d'habit et de rôle, plus pressés que les
spectateurs, s'y trompent presque toujours. A la dernière catastrophe paraît le deus in machina : c'est conforme aux règles de l'art, et la grandeur du sujet exige son intervention :
Xec Deus intersit nisi dignus vindice nodus.
Dans un gouvernement qui serait tout entier de main d'homme, il faudrait toujours la main de l'homme pour le faire aller; l'existence de la société et le bonheur public y dépendraient beaucoup trop de la volonté de l'homme, et de son habileté.
Dans tout gouvernement où il y aurait de grands désordres à réparer et de grands biens à faire, il ne faudrait pas se désespérer des résistances qu'on pourrait éprouver : elles ne peuvent éire obstacle sans être point d'appui.
Tout royaume divisé en lui-même sera détruit, dit le grand livre de la morale publique : il y a plus de véritable politique et de politique pratique dans ce passage de l'Évangile, que dans tout l'Esprit des Lois et le Contrat Social, doubles de tous les écrits politiques de la même école qui ont paru depuis trente ans dans l'ancien ou le nouveau continent.
Ce qui caraclérise éminemment l'intelligence de l'espèce humaine, est moins la faculté qu'a l'homme exclusivement de disposer et de perfectionner ses organes pour les rendre propres à tel ou tel genre de travail, que celle de se créer, en quelque sorte, d'autres organes pour aider à la faiblesse ou à l'impuissance des siens ; ainsi les outils de tous les métiers, les instrumenta de tous les arts, les machines qui nous transportent par terre ou par eau d'un lieu à un autre, les animaux même qui nous aident dans nos travaux, sont de nouveaux
organes que l'homme s'est donnés; et soit qu'il se serve de ses organes naturels ou de ces autres organes artificiels, l'homme est toujours une intelligence servie par des organes. Il y a même des machines, filles etespression de son intelligence, auxquelles cette définition pourrait aussi s'appliquer. Une montre, par exemple, est l'horloger qui l'a faite, et dont la pensée est servie, tant que la montre dure, par les rouages qui la composent, et qui en sont comme les organes; ainsi, quand vous consultez votre montre, c'est une intelligence qui répond à la vôtre, et qui lui répond à tout moment; et l'art de l'homme parle même lorsque la nature est muette, et que le soleil, qui mesure le temps par l'alternative des jours et des nuits, comme un pendule par ses oscillations, absent ou nébuleux, ne peut pas vous apprendre à quel instant vous êtes de votre fugitive existence; et nous voulons qu'il n'y ait que hasard dans la belle machine de l'univers!
Je ne crois pas que les Latins, chez qui nous avons pris nos métaphores les plus usitées, aient employé dans un sens moral et métaphorique les mots lux et lumen, lumière, qui chez nous se prend, et même au propre, pour la vérité. Ils s'en servaient, il est vrai, comme comparaison, lorsqu'ils disaient lucidus ordo, luce clariores, lumina orationis, en parlant des endroits brillants d'un discours, de l'arrangement des pensées, de la force des preuves; mais ils n'en faisaient pas comme nous le synonyme de vérité. C'est que la vérité qui est dans notre monde n'était pas dans le leur, et c'est, je crois, dans nos évangiles que le mot lumière a reçu pour la première fois celte belle acception.
C'est moins par la rareté des maladies qu'on peut juger la force de tempérament des hommes et des États, que par la promptitude et la vigueur du rétablissement.
Les petits talents comme les petites tailles se haussent pour paraître grands; ils sont taquins et susceptibles, et craignent toujours de n'être pas aperçus.
Bien des gens qui ne savent que ce que d'autres ont écrit, ou qui n'ont écrit que ce que d'autres ont pensé, s'imaginent que tout est connu dans le monde, et qu'il n'y a plus rien à découvrir. Ainsi, l'homme qui jamais n'aurait fait un pas, pourrait prendre son horizon pour les bornes du monde.
Depuis que les rois ont une cour, il y a un petit peuple dans le grand, un peuple sujet aux mêmes passions que l'autre, et même à des passions plus ardentes et plus actives, quoique mieux déguisées, parce qu'elles s'agitent sur un théâtre plus resserré, pour de plus grands objets, et qu'elles sont plus près du centre de toutes les espérances, et des moyens de tous les succès. Les rois sont obligés de gouverner en personne ce petit État, et c'est ce qui fait qu'il faut plus de ministres pour gouverner l'autre.
Les volontés publiques de l'autorité, c'est-à-dire les lois, seront d'autant plus respectées que ses opinions personnelles seront moins connues. Car si elles sont conformes à la loi, elles n'ajoutent rien à sa force, et si elles leur sont contraires, elles l'affaiblissent. Tacite remarque que l'on faisait à Rome, dans les délibérations du sénat, un peu trop d'usage du nom de l'empereur à la place de bonnes raisons : ubi ratio durât, dit-il, adulationem prœtexenles.
La beauté du génie, la force du talent ne se mesurent que par la durée de l'ouvrage, puisque toute imperfection est un principe de destruction.
La constitution d'État la plus forte n'est pas celle qui donne les moyens les plus expéditifs d'imposer la famille. Ce n'est rien que l'impôt soit accordé volontairement par quelques-uns, s'il n'est pavé vohntiers par tous. L'excès des impôts, transporte chez les peuples chrétiens l'esclavage tel qu'il existait chez les anciens; car l'esclavage n'est, à le bien prendre, que le travail fait tout entier au profit d'un autre.
Deux gouvernements dans le même État, l'un de droit, l'autre de fait, constitueraient le plus haut degré possible d'oppression politique, parce que les devoirs y varieraient sans cesse comme le pouvoir.
L'irréligion sied mal aux femmes; il y a trop d'orgueil pour leur faiblesse.
Deux partis constitutionnels dans le même gouvernement, et plusieurs ménages dans la même famille, demandent un État riche et une maison opulente.
Il est aussi barbare de persécuter une famille pour une qualité bonne ou mauvaise, dont elle n'a pu refuser la transmission, et qu'elle ne peut pas perdre, qu'un homme pour un défaut corporel de naissance, qu'il ne peut corriger.
Anirno voïuptatibus corrupto nil honestum intrat, dit Tacite : » Rien de grand, de généreux n'entre dans un cœur cor- » rompu par les voluptés. » Cette maxime n'était rigoureusement vraie que chez les païens. L'influence puissante de la morale chrétienne permet de diminuer quelque chose de sa sévérité, et la faiblesse du cœur peut être extrême, sans que la corruption de l'esprit soit totale et irrémédiable.
L'extrême opposé d'un gouvernement violent n'est pas un gouvernement doux, mais un gouvernement juste.
Nous voulons, je ne sais pourquoi, plus de simplicité dans les arts, dans les mœurs, dans les manières, et des lois plus composées.
Le bonheur est vulgaire et familier, et on fait avec du bonheur des chansons, des madrigaux et des èpilhalames. Il n'y a de noble que le malheur, le malheur et non le châtiment, et il faut des malheurs, et des plus grands, pour faire ce qu'il y a de plus beau dans le plus beau des arts, des tragédies et des épopées. Le beau idéal serait donc la plus haute vertu, et la plus utile aux hommes, payée de leur part par la plus injuste et la plus cruelle persécution, parce que, dans cet état, l'homme semblable à la Divinité, exercerait sur les hommes le pouvoir lo plus bienfaisant, et resterait dans la plus entière indépendance de leurs bienfaits et même de leur reconnaissance. Le sublime de cette situation a été réalisé dans la personne du fondateur du christianisme, et c'est une preuve philosophique de sa divinité que Platon lui-même a entrevue.