DE LA FRANCE ET DE L'ESPAGNE
La France est, depuis Charlemagne, le centre du monde civilisé, et le point autour duquel tourne le système social de l'Europe. Aînée des nations chrétiennes, elle a vu successivement chaque État, à mesure qu'il s'élevait sur J'horizon politique, prendre sa place autour d'elle, et rendre hommage à la suzeraineté de ses mœurs, de ses exemples, de sa littérature, de sa langue surtout, et par conséquent de ses opinions, empire bien plus glorieux, et, si elle le veut, bien plus durable que celui de la force et de la victoire. En un mot, destinée à tenir les rênes de l'Europe, elle a été punie de les avoir abandonnées, et même forcée à les reprendre par les plus extrêmes calamités.
Jamais un plus grand spectacle ne fut offert à l'homme civilisé; les anciens, qui vivaient aux premiers jours de la société, ne pouvaient observer ces lois générales de l'ordre social qui
ne se découvrent que dans les derniers temps, à la faveur d'une longue expérience, et surtout de l'expérience des révolutions; et c'est dans la science de la société qu'il est vrai de dire que les enfants en savent plus que les pères.
Essayons de présenter quelques observations sur l'état actuel de l'Europe : elles ne paraîtront pas déplacées à la fin dune année fertile en événements importants, et à l'ouverture d'une autre qui offrira sans doute des événements décisifs. Mais pour conjecturer, avec quelque certitude, ce qui peut résulter de la crise actuelle, il faut en reprendre l'histoire de plus haut, et jeter un coup d'œil général et rapide sur son origine et ses progrès.
A l'instant que la France, détournée de sa route par des guides imprudents, embrasa de ses feux l'Europe qu'elle éclairait de sa lumière, et qu'elle vivifiait de sa chaleur, toutes les puissances, dans l'attente de ce qu'elle allait devenir, jetèrent sur elle les regards de l'observation et de l'inquiétude.
Ximenès et Richelieu auraient jugé la révolution qui se faisait dans les esprits ; les administrateurs de l'Europe, occupés exclusivement, comme leur siècle, de fabriques, de ban ques, d'embellissements, d'arts, de chemins, des choses enfin plus que des hommes, ne virent dans la révolution française qu'une grande loterie où les États voisins avaient à gagner, les faibles sans rien hasarder, les forts en proportion de leur mise. Dès-lors, toute coalition des puissances contre la France devenait impossible, et le triomphe de la France était assuré. La guerre commence. La France, ses armées et ses principes débordent de tous côtés, et la force de l'éruption est toujours proportionnée au degré de la fermentation intérieure.
Une seule puissance, l'Espagne, marchait franchement, sans dessein ultérieur et sans arrière-pensée, au but vers lequel les autres confédérés ne se dirigeaient qu'en apparence. Les princes d'Espagne voulaient sincèrement le rétablissement des princes français, d'autant plus que déjà, à travers l'exagéra-
tion des uns et l'enthousiasme des autres, l'Espagne avait pu démêler, dans quelques chefs de parti, des affections secrètes pour des maisons étrangères. Mais bientôt éclairée, à la lueur des flammes qui consumaient à Toulon nos magasins et nos vaisseaux, sur les desseins profonds d'une rivale ambitieuse; certaine que désormais, dans ses projets sincères pour le rétablissement de l'ordre en Europe, elle ne serait point secondée par ceux qui marchaient sous les mêmes drapeaux, elle continua la guerre à regret, et se défendit contre la France, mais sans haine, et comme on se défend contre un ami que l'ivresse rend furieux.
L'Espagne distingua toujours la révolution française, ennemie de tous les gouvernements, de la France, alliée naturelle de la monarchie espagnole; elle crut que la raison succéderait au délire, que la France survivrait à sa révolution, et bientôt rendue à ses intérêts politiques que l'empire de la nécessité ne lui permettait pas de subordonner aux inclinations personnelles de ses chefs, trop forte à la fois et trop faible pour demeurer neutre, elle conclut avec la France une alliance où furent stipulées, à ce qu'il paraît, des clauses éventuelles dont nous venons de voir l'accomplissement.
Un motif semblable, mais sans doute moins désintéressé, parce qu'il s'y mêlait des projets d'affaiblir l'Autriche, et peut-être d'agrandir à ses dépens les Etats du stathouder, détermina la Prusse à se retirer aussi de la coalition, pour jouer entre les puissances belligérantes le rôle de puissance neutre, rôle périlleux, et dont on ne sort pas toujours comme on veut et quand on veut ; et il fut pris aussi, au traité de Baie, de ces arrangements particuliers sur lesquels les hommes ne s'engagent que sous la ratification des événements.
La France n'eut donc plus à combattre que l'Angleterre et l'Autriche. Tout, dans les plans militaires, fut accessoire de cette guerre principale; elle envahit la Hollande pour se donner un allié contre l'Angleterre, elle occupa le Piémont
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comme un poste avancé contre la maison d'Autriche , et la guerre continua avec des alternatives presque annuelles de succès et de revers.
Mais la coalition, quoique réduite à deux puissances, n'en était pas plus forte, parce que ces deux puissances se divisaient sur un point important, et, peut-être au fond, ne s'entendaient sur aucun. L'Autriche voulait échanger la Belgique, possession lointaine et ruineuse, État mal constitué, qui n'était bon entre ses mains, ni pour l'attaque, ni pour la défense, et l'Angleterre tremblait de voir réunir au territoire français ces mêmes provinces, dont elle et la Hollande rendaient à l'Autriche, pour l'avantage de leur commerce, la possession infructueuse. Aussi l'on peut se rappeler avec quelle hâte le cabinet diplomatique d'Angleterre vola tout entier à Vienne en 1794, pour engager l'empereur à se maintenir dans les Pays-Bas, d'où M. de Clair fayt commençait à se retirer. L'Angleterre voulait que la guerre contre la France se fît exclusivement à son profit, et c'est ce qui faisait qu'à chaque renouvellement de campagne, avare de l'or qu'elle prodiguait, elle marchandait l'empereur et le roi de Prusse comme deux condottieri, et semblait ouvrir entre eux des enchères pour donner au rabais l'entreprise de la guerre.
Tout annonçait depuis longtemps que l'Autriche ferait sa paix avec la France, quand elle en trouverait l'occasion. Elle n'en avait jamais paru éloignée, puisque la paix du grand-duc de Toscane, prince de sa maison, avait précédé toutes les autres. Les succès de la France en hâtèrent le moment, et l'offre qu'elle lui fit des États vénitiens la décida. La politique y applaudit, et j'oserai dire que la morale put y souscrire. Dans l'antiquité païenne, lorsque les vainqueurs ôtaient aux vaincus liberté civile, biens, femmes, enfants, temples et sépultures même, comme dit Montesquieu, la conquête du plus petit pays était une grande injustice et une affreuse calamité. Mais aujourd'hui que le droit des gens, dû au christianisme, ne
permet plus de faire la guerre à la famille, mais seulement à l'État ; que les peuples vaincus, une fois soumis, jouissent de la même protection que les vainqueurs, et quelquefois même de plus de franchises, et qu'enfin le premier soin des gouvernements forts est d'établir l'ordre chez les peuples que le sort des armes a fait passer sous leur domination, la conquête peut devenir un bienfait, et je ne craindrai pas de soutenir que le peuple de Venise, profondément corrompu sous un gouvernement politiquement corrupteur, deviendra meilleur, et par conséquent plus libre, sous l'administration de la maison d'Autriche, qui emploie, pour retenir ses sujets dans l'obéissance, d'autres moyens que la licence du masque, les plaisirs d'un carnaval, ou les inquisiteurs d'État.
Quoi qu'il en soit, le traité de Campo-Formio commença, ou plutôt prépara une nouvelle ère pour le monde politique, qui datait depuis un siècle et demi du traité de Westphalie. La France s'y plaça dans ses limites naturelles où César l'avait trouvée, que Charlemagne avait dépassées, où Louis XIV avait voulu la reporter, et, débarrassée des alliances onéreuses que le traité de Westphalie lui avait imposées, elle put entrer dans le nouveau système politique dont les fondements avaient été jetés en 1756, mais qui, depuis cette époque, n'avait, par la faute de la France, profité qu'à la maison d'Autriche.
Ici commence le second âge de la révolution française Dans le premier, les événements avaient conduit les hommes, et la France avait atteint le plus haut point de ses succès; dans le second, les hommes ont été au-devant des événements, et les succès ont été moins rapides. En révolution, si l'on commet des crimes, il ne faut pas faire des fautes; quand un gouvernement se sert des passions des peuples, il ne doit pas y mêler les siennes, et jamais gouvernement n'eut plus de passions, et de plus petites passions, que le gouvernement directorial.
Après le traité de Campo-Formio, le Directoire, fort d'une
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guerre heureuse, et plus encore dune paix modérée, pouvait, ce semble, se reposer sur ses armes au bord du Rhin et de l'Adda, et, de concert avec l'Autriche, dicter de là des lois à l'Allemagne, ou rester indifférent à ses arrangements intérieurs. Ce parti, le plus glorieux et le plus sage, était celui que proposait, auquel même on assure que voulait concourir l'homme qui avait combattu à Arcole et négocié à Campo- Formio. Le Directoire préféra le système des invasions, et il jeta la France dans des expéditions dont l'issue, encore indécise, peut avoir, sur le sort de l'Europe et sur celui de la France, des suites incalculables.
La Suisse protestante, la seule qu'il faille considérer lorsqu'il est question de l'ancien gouvernement helvétique, applaudissait à notre révolution. L'influence de quelques hommes supérieurs qui en jugeaient sainement l'esprit et la tendance, n'avait pas empêché que la Suisse, neutre contre les autres puissances, après avoir reçu de la France les outrages les plus sensibles, ne l'eût aidée de tous les moyens de subsistance, et de toutes les facilités d'importation que son sol et sa position lui permettent. Les intrigues de l'envoyé anglais à Berne et de ses agents en France, s'il en avait, n'auraient pas dans trente ans déplacé un municipal, et ne servaient qu'à ménager au Directoire des conspirations à découvrir, et des sentences de mort à porter. Enfin les émigrés réfugiés en Suisse y étaient partout à la disposition de l'ambassadeur français, souvent plus humain envers eux que les cantons eux-mêmes. On avait donc la Suisse pour amie; on voulut l'avoir pour satellite, et la guerre atroce qu'on y porta sans motif et sans objet réjouit les ennemis de la France, lit frémir l'humanité, et rougir jusqu'aux révolutionnaires. La ligne de défense de nos frontières en fut affaiblie, et la France, en détruisant la constitution ancienne de la Suisse, contracta l'engagement plus onéreux qu'on ne pense de lui en donner une nouvelle, et, qui pis est, de la garantir. Nous ignorerions encore le secret de cette irruption, si
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un membre du Directoire ne nous eût appris, dans un mémoire justificatif de sa conduite, que leur projet était d'entourer la France d'États constitués comme elle l'était alors, parce que les directeurs placés au Luxembourg se croyaient, avec quelque raison, dans le meilleur des mondes possibles.
Ce fut pour trouver grâce aux yeux d'un parti qui, depuis longtemps, rendait à la Suisse une espèce de culte, que le Directoire fit envahir l'État de l'Église, et saisir le pape luimême; atrocité gratuite qui couvrit de honte le vainqueur, et fut le triomphe du vaincu.
Une autre expédition, entreprise sous le Directoire, devait avoir des résultats plus glorieux, et surtout plus importants. Je veux parler de l'expédition d'Egypte. On eût mieux fait peut-être de diriger sur l'Irlande cette grande entreprise. Les difficultés d'un trajet et du débarquement n'étaient pas plu9 grandes, et les résultats d'un succès étaient bien autrement décisifs; déjà même quelques descentes partielles tentées en Irlande ne l'avaient pas été sans fruit. Mais le goût pour les expéditions commerciales, dominant dans un siècle qui ne voit la force des nations que dans leurs richesses, peut-être les suggestions de quelques hommes qui, à l'exemple de Voltaire, fondaient des espérances d'un autre genre sur la conquête de la Palestine, et, plus que tout cela, l'ombrageuse sagacité du Directoire, qui avait démêlé son héritier dans le vainqueur d'Arcole et le pacificateur de Campo-Formio, et qui imposai* dès-lors à un homme destiné à des choses extraordinaires la nécessité de se soustraire aux soupçons; que sais-je? l'étoile de l'Angleterre qui nous a plus d'une fois guidés sur l'écueil. tout poussa le gouvernement français à déporter en Egypte l'élite de ses armées sur le reste de ses vaisseaux.
Mais ces vaisseaux périrent tout à la malheureuse journée d'Aboukir. Malte, où l'on était entré en passant, tomba ce jour-là au pouvoir des Anglais, les îles de l'Archipel au pouvoir des Russes, et l'armée française, qui avait débarqué si
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heureusement, vit l'abîme s'ouvrir entre elle et la métropole.
Tout ce que le talent et le courage de l'homme peuvent ajouter aux faveurs de la fortune ou ôter à ses rigueurs, fut employé pour s'étendre en Egypte, ou s'y maintenir avec une persévérance incroyable, et l'eût été avec succès, si cette armée, qui se multipliait, avait pu se reproduire, et que cette plante eût pu vivre séparée de sa tige.
Si l'Egypte retombe sous le joug de fer de ses ignorants dominateurs, l'homme éclairé qui, s'élevant au-dessus des considérations locales et personnelles, ne voit, dans les expéditions des peuples policés contre des peuples barbares, que des moyens d'étendre le bienfait de la civilisation, regrettera toujours que ce beau pays ne reste pas à la France. Les croisades, entreprises par des motifs de religion, firent fleurir le commerce : l'expédition d'Egypte, entreprise pour des motifs de commerce, y aurait tôt ou tard introduit la religion, et avec elle toutes les institutions bienfaisantes; et l'Egypte, colonie de la France, en aurait à la longue reçu les mœurs et les lois.
C'est sous le même point de vue de la civilisation qu'on doit considérer l'agression reprochée à la France contre la Porte Ottomane. Nous verrons ailleurs que cet empire, qui, n'ayant jamais eu de principe de vie, ne peut avoir de germe de restauration, touche à sa ruine, et que rien ne peut raffermir un édifice miné par la base. La Turquie d'Europe est une succession dont les héritiers immédiats arrangeront le partage du vivant de l'usufruitier, pour n'avoir pas ensemble de procès à sa mort.
Tandis que nos soldats luttaient en Egypte contre les hommes et les lieux, le Directoire, qui remuait l'uniccrs du sein des voluptés, embarrassé de la paix plus que de la guerre, avait repris les armes contre l'Autriche aidée d'une armée de Russes, accourus enfin pour se trouver à la paix bien plus que pour partager le fardeau de la guerre.
Jl est impossible de conjecturer l'état où se trouveraient
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aujourd'hui l'Europe et la France, si le 18 brumaire n'était venu changer la face des affaires, et donner une autre direction aux hommes et aux événements.
Mais déjà la bataille d'Aboukir et les désastres de la marine française avaient prodoit un changement dans l'opinion des puissances du Nord, qui, éloignées du théâtre des événements, et tranquilles par notre agitation même, alimentaient la guerre des productions de leur sol, et spéculaient sur des malheur? qu'elles ne pouvaient empêcher. L'Angleterre n'avait pas pu leur persuader ses feintes alarmes sur la monarchie universelle de la France. La Suède et le Danemarck craignaient, avec plus de fondement, le despotisme voisin de la Russie, et la Russie elle-même ne s'était mêlée à la guerre contre la France que pour entrer dans les affaires d'Allemagne, se faire livrer Malte et la Turquie, et dicter les conditions de la paix. Mais il fut aisé à la France de faire craindre à ces mêmes gouvernements la seule monarchie universelle qui soit possible, celle de la mer; despotisme maritime d'autant plus fâcheux à toutes les puissances, qu'avec leur fureur épidémique du commerce, elles quittent toute la terre pour se placer sur les eaux. La crainte qu'elles en eurent forma celte coalition si dangereuse pour l'Angleterre, où, par la seule réunion des volontés, sans aucun rapprochement des forces, toutes les nations maritimes, depuis Cadix jusqu'à Archangel, ne laissèrent à ce peuple fabricant d'autre consommateur que lui-même, ni à ses vaisseaux d'autre asile que ses ports.
L'Angleterre sentit le danger : blessée à la fois dans son orgueil et dans ses intérêts les plus chers, elle choisit, pour donner un exemple mémorable de ses vengeances, le Danemarck, qui lui était uni par tant de liens religieux, politiques, et même domestiques. Le Danemarck a cédé après un combat valeureusement soutenu. Depuis que les nouveaux svslèmes ont placé la force des États dans l'opulence mercantile des peuples, il est plus commun de voir des troupes braves que