‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 3)Chapitre 133 sur 144 · IL · texte numérisé non relu

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La Suisse, pour ne plus retomber sous le joug autrichien, se jeta d'abord dans les bras de la France, voisine de ses frontières, et puissante ennemie de l'Autriche; même les canton> catholiques, qui redoutaient les cantons protestants, tirent des traités particuliers avec le gouvernement français, aussi reconnu et plus respecté peut-être à >oleure qu'à Paris. Le> cantons protestants, alarmés à leur tour de cette affection par ticulière de la France pour la partie catholique de la confédération, avaient recherché l'appui de l'Angleterre, et même, dans des temps postérieurs, celui de la Prusse, devenue comme souveraine de Neufchâtel, haut et puissant allié de la ligue helvétique. L'habile Angleterre met un prix à tout, et particulièrement à sa protection. Tandis que le gouvernement français payait aux Suisses leur amitié par les pensions et les bienfaits qu'il répandait dans les cantons, et par des privilèges lucratifs que n'obtenaient pas les regnicoles eux-mêmes, le* Anglais attiraient dans leurs fonds publics l'argent de la Suisse, qui respectait encore plus ses capitaux que ses capitulations.

La Suisse se croyait libre, les étrangers le croyaient aussi ; et comme d'ailleurs il était reconnu, sur la parole de Montesquieu, et des admirateurs des Grecs et des Romains, que la vertu est le mobile des États populaires, la Suisse était, de l'aveu de toute l'Europe, la patrie exclusive de toute liberté et de toute \ertu.

Des Anglais, dont les guinees trouvent partout, et particulièrement en Suisse, un accueil très-gracieux, vantaient l'humeur hospitalière de la nation helvétique; des Français qui n'y donnaient aucun signe de religion, s extasiaient sur ia tolérance dont y jouissaient tous les cuites; de grands seigneurs qui y passaient incognito, admiraient l'égalité qui régnait dans cette contrée, et de paisibles voyageurs, qui montraient un i^rand respect pour les lois du pays, vantaient la liberté que ion y goûtait. L'excellente discipline des troupes suisses, ine-

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branlables dans leurs devoirs, parce qu'une éducation religieuse leur apprenait de bonne heure à les respecter, faisait croire à la force inexpugnable des cantons; les hommes religieux y trouvaient de l'attachement à la religion, les philosophes beaucoup de philosophie irréligieuse, les naturalistes de grands effets, les artistes des sites romantiques, et de tant de qualités réelles, de préventions favorables, d'exagérations ridicules, se formait pour la Suisse je ne sais quelle force d'opinion qu'il était plus facile d'admettre que d'expliquer. Mais ceux qui, n'ayant étudié de la Suisse que sa constitution, la connaissaient bien mieux que les désœuvrés qui en avaient i>ravi les montagnes ou dessiné les sites, n'ignoraient pas que ce corps, ou plutôt cet assemblage informe de parties inégales et hétérogènes, rapprochées et non réunies, voisines de territoire, opposées d'éléments politiques, et surtout d'éléments religieux, renfermait de nombreux principes de dissolution. Ils savaient que ces gouvernements éternels, selon Montesquieu, n'avaient, depuis longtemps, que l'apparence de la vie; qu'un État populaire, pauvre, et dont les particuliers sont riches, est dans la situation la moins propre à la guerre, parce que le public y est sans moyens, et le particulier sans énergie, et qu'en6n la guerre ne se fait plus que par honneur, c'està-dire par devoir, chez les peuples modernes, qui ne craignaient plus l'esclavage, l'enlèvement de leurs femmes, la perte de leurs biens, ou même la honte des fourches caudines. Ces vrais philosophes ne doutèrent donc plus que la ligue helvétique ne fût dissoute au premier choc, lorsqu'ils virent, en 1793, le canton le plus puissant obligé, pour couvrir ses frontières, de lever quelques troupes, donner aux soldats une paie plus que double de celle que donnent les grandes puissances, et ne pouvoir en trouver.

La Suisse, dans le cours ordinaire des événements, n'avait pas à redouter la guerre étrangère, et elle prévenait la guerre civile en occupant et consommant au loin sa nombreuse et

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robuste jeunesse. La France et l'Autriche se faisaient la guerre sur les bords fertiles du Rhin ou du Pô, et n'imaginaient même pas possible de porter et de nourrir leurs armées sur les hauteurs escarpées, ou dans les gorges resserrées des Alpes Rhétiennes. La Suisse couvrait, dans toute sa longueur, la partie centrale des frontières de l'un et de l'autre de ses puissants voisins, et, ne pouvant interposer sa médiation pour abréger la durée de la guerre, elle interposait en quelque sorte son territoire pour en resserrer le théâtre.

Mais l'orage de la révolution a grondé sur l'Europe, et la Suisse a été entraînée dans son tourbillon. La révolution française y a fait éclore ces germes de mort que les différences politiques, et surtout religieuses, y avaient déposés. Ces contrées jusqu'alors si paisibles, où d'antiques faits d'armes n'étaient plus que le sujet des récits du vieillard ou des chants de l'épouse, ont été livrées à tous les fléaux de la guerre étrangère, et à toutes les fureurs des discordes civiles. Alors on n'a plus retrouvé dans ce malheureux pays ce que des philosophes prévenus et ignorants avaient exalté avec tant d'enthousiasme, mais il a montré, dans quelques parties, ce qu'ils n'avaient eu garde d'y voir, et le zèle pour la défense de la religion a produit, dans les cantons les plus faibles et les plus pauvres, des prodiges de courage et de dévouement auxquels rien, dans l'histoire ancienne et moderne, ne peut être comparé. Un fanatisme athée a voulu déshonorer cette noble indignation d'un peuple, en la traitant de fanatisme religieux : puissent, pour leur honneur, les peuples les plus fameux, imiter, dans de pareilles extrémités, l'héroïque constance de cette poignée de pâtres, de femmes et d'enfants! H est temps d'admirn l'héroïsme dans les sociétés chrétiennes '. Les flatteurs des

1 L'auteur, quand il écrivait ces lignes, semblait prévoir que huit ans apre^ an peuple fameui s'eleverail jusqu'au dernier degré d'héroïsme en donnant 1 l'Europe le noble exemple de défendre sa religion et ses rois.

NoU de l'Editeur.)

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peuples, les pires de tous les flatteurs, ont trop exagéré les vertus des anciennes républiques; sachons enfin admirer les actions magnanimes de nos contemporains.

La Suisse, vaincue plutôt que soumise, gouvernée depuis par ses concitoyens, n'a pas cessé d'être sous l'influence de la France. Son organisation politique a souffert des modifications dont le détail peut intéresser des Suisses. Ils y trouvent un aliment à leurs affections personnelles : nous croyons devoir épargner ces détails à nos lecteurs, pour fixer uniquement leurs regards sur ce qui se passe actuellement en Suisse, et qui est digne d'une sérieuse considération

La Hiète helvétique travaille à fixer enfin le mouvement révolutionnaire, en arrêtant, s'il est possible, une constitution définitive. Le parti presbytérien penche pour donner plus d'unité au gouvernement; le parti catholique voudrait revenir à la souveraineté individuelle des cantons, et à leur union iédérative. Cette contradiction remarquable entre les principes religieux de chaque parti et ses opinions politiques s'explique aisément. Les cantons protestants réclament Y unité dans le gouvernement, parce qu'ils sont les plus forts, et qu'ils veulent dominer; et le parti opposé, qui redoute cette domination, croit y échapper en revenant à son ancienne constitution, qui laissait les cantons indépendants les uns des autres. Il est même à croire que, si ce dernier système prévalait, quelque puissance voisine saisirait cette occasion pour offrir aux cantons catholiques, moins riches et plus belliqueux, la protection spéciale qu'ils trouvaient autrefois dans le gouvernement Français; et comme l'Angleterre regagnerait, tôt ou tard, sur les cantons protestants, l'influence qu'elle y a toujours exercée, la France ne trouverait plus que des ennemis là où le voisinage et la reconnaissance lui donnaient des alliés.

Mais il est impossible aujourd'hui, pour la Suisse, de revenir au gouvernement fédératif, véritable démocratie d'États, la plus faible de toutes les institutions politiques, parce que le

principe de division ou de popularisme est dans le tout comme il est dans chaque partie; et il y a de quoi s'étonner de voir un écrivain politique, Montesquieu lui-même, appeler éternel un gouvernement qui devait, quarante ans après, tomber au premier choc.

On me permettra une comparaison. Si les tours de Notre- Dame de Paris venaient à s'écrouler, on les rebâtirait telles qu'elles sont, plus belles peut-être, parce qu'il n'y a dans leur construction rien que de naturel à la destination de ces sortes d'édifices; mais il n'y a pas d'architecte au monde qui put rétablir, s'il était détruit, cet arc-boutant de l'église Saint- Nicaise de Reims, qui s'ébranle sensiblement au mouvement dune certaine cloche, parce que cet effet, contre la nature d'un édifice, et hors de toutes les règles, a été produit par une combinaison d'accidents qui s'est faite sans dessein, et que les hommes ne peuvent connaître, et encore moins reproduire. L'application est facile à saisir.

La France, dont la constitution renversée par la révolution avait été fondue par le temps dans le moule de la nature, se relève sur ses bases antiques, et même plus grande et plus ïorte : la Suisse, où des institutions fortuites étaient nées les unes après les autres, et non les unes des autres, à mesure que des événements politiques les avaient amenées; la Suisse ne peut pas plus se rétablir dans la même position que reproduire les mêmes événements. D'ailleurs, la confédération helvétique avait commencé dans l'amitié, et par la nécessité dune défense mutuelle; elle ne peut renaître dans la haine et les rivalités de petits Étals qui cherchent à s'asservir réciproquement.

Quelles que soient, au reste, les préventions trop bien fondées que d'affreuv souvenirs ont laissées dans le cœur de ces hommes simples et profondément exaspérés, espérons que le gouvernement Français saura les dissiper à force de sagesse. de désintéressement et de loyauté : les peuples n'ont pas plus de mémoire que les gouvernements, et la France et la Suiss<

reviendront, tôt ou tard, à ces relations d'amitié et de bon voisinage qui ont si longtemps tourné à l'avantage des deux

paya- La partie supérieure de l'Italie, bouleversée comme la Suisse et la Hollande, travaille, comme elles, à se donner une existence politique; car la révolution française a fait naître chez nos voisins une foule de constitutions, comme au seizième siècle la réforme de Luther enfanta un nombre infini de sectes. Mais, dans l'effort que font certains États pour occuper une place en Europe, ils ne considèrent pas toujours assez celle qu'occupent leurs voisins. Le monde politique est une relation d'Étals, comme chaque État est une relation de familles, et chaque famille une relation d'hommes.

On doit en politique juger la tendance générale des États, et ne jamais s'arrêter au caractère personnel des hommes. Quelque modérés que soient les princes de la maison d'Autriche, la monarchie autrichienne cherchera longtemps à s'étendre en Italie sur les belles provinces qu'elle a été forcée d'abandonner. C'est contre ce danger qu'il faut constituer l'État cisalpin, si l'on veut en faire un allié utile à la France, et rendre l'Italie capable de défense.

Les États populaires, toujours fondés par les passions, ont, à leur naissance, une force prodigieuse d'agression; mais ils ont très-peu de force de résistance, parce que cette force ne se trouve que dans la raison qu'ils n'ont point consultée, et dans la nature qui repousse leurs institutions. Ces sortes d'États offriraient encore moins de résistance aujourd'hui que les puissances font précéder leurs généraux par leurs émissaires, et leur canon par leur argent. Quand on peut, au moyen d'un chiffre et de quelques zéros, mettre sur un carré de papier la valeur d'un État entier, il n'y a de probité démontrée que celle de l'homme à qui l'État appartient, parce qu'il appartient lui-même tout entier à l'État. D'ailleurs, la profession militaire est moins considérée dans les États popu-

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laires que les emplois civils el les professions lucratives; et s'il y a encore quelque honneur et quelque courage, on ne le trouve que dans les troupes étrangères, à qui les nationaux, plus utilement occupés pour leur fortune, confient, comme en Hollande, la défense de l'État.

Il faut donc, pour l'intérêt de la France, de l'Italie, de l'Europe même, placer de ce côté, à la porte des États autrichiens, une puissance suffisamment forte, et surtout constituée de telle sorte, qu'elle puisse se défendre elle-même en attendant les secours de la France ou des autres États d'Italie. D'ailleurs, la France un jour ne trouverait qu'ingratitude et faiblesse dans ces aristocraties, où de grandes mesures effraieraient de petits intérêts, au lieu qu'elle trouvera de la reconnaissance dans un État où le pouvoir sera fixe et indépendant ; car aujourd'hui que la France est parvenue au terme de son agrandissement, ses voisins ne doivent plus voir en elle qu'un allié.

Cependant l'Italie restera encore partagée entre plusieurs puissances ; mais elles se réduiront avec le temps. Heureusement pour l'espèce humaine, le système des petits États est fini en Europe : non que les administrations peu étendues ne soient favorables au bien-être physique de l'homme ; mais les grands États sont plus favorables au développement des vertus publiques qui honorent et qui conservent la société. Dans beaucoup d'États de l'Europe, le peuple était logé, vêtu et nourri mieux qu'en France; mais nulle part les classes destinées aux armes, aux lois et à la religion, ne montraient plus d'honneur et d'intégrité. Comme il n'y a pas de petit désordre dans un vaste ensemble, il est nécessaire que l'ordre règne dans un grand Étal, ainsi qu'il est nécessaire que la discipline soit sévère dans une grande armée. L'assassinat, par exemple, n'était fréquent en Italie que parce que les gouvernements n'y étaient pas assez forts pour oser être justes.

Le pape, au milieu des puissances chrétiennes, ne peut plus

être aujourd'hui, sous le rapport de ses États, qu'un grand seigneur dans ses terres; mais son autorité spirituelle peut s'accroître de tout ce que l'agrandissement des autres puissances lui a ôté de force proportionnelle dans l'ordre temporel, et l'influence même politique qu'il en recevrait, comme père commun des chrétiens, servirait efficacement à l'affermissement du christianisme, qui ne peut plus être séparé des progrès de la civilisation. Les princes n'oublieront pas cette vérité, confirmée par de terribles exemples : que des craintes chimériques du pouvoir des papes sur le temporel des rois ont introduit en Europe la doctrine de la souveraineté du peuple. On pouvait appeler des entreprises d'un pape à l'Église, ou même à sa nation, comme on l'a souvent fait en France; mais on ne peut appeler des volontés populaires qu'au peuple lui-même, ni se sauver du bouleversement que par la guerre civile.

Nous ne pouvons rien dire de Naples, qui a été souvent, ainsi que la Sardaigne, l'appoint des marchés politiques. Son état ultérieur n'est pas encore fixé, et cette puissance secondaire semble attendre quelques changements dans sa manière d'être.

Nous nous tairons sur la maison de Savoie. Le chef actuel de cette famille, dégoûté d'un trône qu'il n'a pas occupé, a fait passer à son frère un héritage d'infortunes présentes et d'espérances éloignées. Cette maison a essuyé de grands revers, et cependant elle reçoit de la part des puissances prépondérantes des témoignages d'intérêt qu'on n'accorde guère à des malheurs désespérés.

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