‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 3)Chapitre 134 sur 144 · DE L'EMPIRE GERMANIQUE · texte numérisé non relu

DE L'EMPIRE GERMANIQUE

Continuons le tour de l'Europe. L'Allemagne se présente la première, avec ses deux parties bien distinctes, l'empereur et l'empire, que divise une constitution faite en apparence pour ies unir Quelques observations sur l'origine et les accidents de cette constitution si vantée doivent naturellement précéder ce que nous avons à dire de l'état où se trouve actuellement l'Allemagne, et qu'elle ne peut attribuer qu'à cette même constitution.

Les malheurs des temps et les passions des hommes, en Allemagne comme en France, rendirent viagers d'abord, et plus tard héréditaires, des offices temporaires dans l'origine, ou des commissions. Des fonctions religieuses ou politiques, des services même domestiques, se changèrent insensiblement en principautés séculières ou politiques, successives dans le clergé, héréditaires chez les laïques, et il y eut des villes et des abbayes princières comme des maisons souveraines. Il devint nécessaire alors, sous peine d'anarchie et de dissolution, de fixer ces États, grands et petits, ou plutôt de les arranger dans cet ordre de choses, tout vicieux qu'il était, et la constitution germanique en détermina le mode.

Pour constituer le corps, il fallait commencer par la tète : aussi cette loi fameuse, connue sous le nom de Bulle d'or, qui régla en 1356 la constitution de l'empire germanique, eut pour objet principal les attributions, les prérogatives et les

fonctions des princes qui devaient élire le chef de l'empire; car il faut remarquer que la première de toutes les dignités avait cessé d'être héréditaire, lorsque les commissions l'étaient devenues. Heureusement pour l'Allemagne, la maison d'Autriche, constamment élue depuis cette époque au trône impérial, l'occupa par le fait héréditairement. Aucun autre prince de l'empire n'était, à cette époque, assez puissant pour y prétendre, assez fort pour s'y soutenir. Et quel eût été le sort de l'Allemagne et même du reste de l'Europe chrétienne, si les Turcs, qui s'établirent à Constantinople, précisément un siècle après la naissance de la constitution germanique, maîtres de la Grèce, de la Bulgarie, d'une partie même de la Hongrie, n'eussent trouvé dans la puissance autrichienne, et dans l'accord des membres de l'empire, un obstacle insurmontable à leurs progrès? Cette résistance héroïque sauva l'Allemagne, comme l'Allemagne elle-même sauva la chrétienté. Ainsi l'époque de la plus grande force d'agression de l'empire ottoman fut celle de la plus grande force de résistance de la monarchie autrichienne : Charles-Quint et Soliman II furent contemporains, et même rivaux ; et la plus excessive puissance, depuis Charlemagne, un nouveau monde tout entier fut donné au chef de l'empire germanique, pour repousser la plus terrible invasion qui ait menacé l'Europe depuis Attila.

Toute sorte de motifs donnaient l'empire à la maison d'Autriche. François Ier, dans son humeur chevaleresque, le lui disputa; mais heureusement pour l'Allemagne, et plus encore pour la France, il échoua dans ses prétentions.

Le luthéranisme, né pendant cette lutte, mit à découvert le vice fondamental delà constitution germanique, dans le même temps que les Ottomans attaquaient les frontières de l'Allemagne. Cette coïncidence est remarquable : Luther, dans ses déclamations furieuses, regardait le pape comme plus dangereux à l'Allemagne que les Turcs; aussi la philosophie moderne, petite-fille du luthéranisme, et qui n'est, pour ainsi

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dire, qu'une réforme dans la réformation, a montré de tout temps une prédilection singulière pour la morale des sectateurs de Mahomet, quelle affecte sans cesse de mettre en parallèle avec la doctrine de Jésus-Christ et la conduite des chrétiens.

En même temps que la réformation souleva les fidèles contre l'autorité religieuse, elle arma les peuples contre leur souverain, et dans l'empire les membres mêmes contre leur chef. Charles-Quint fut vainqueur, et usa de la victoire en maître irrité. Les plus faibles implorèrent des secours étrangers, et des querelles de famille devinrent d'affreuses guerres civiles. François Ier attira les Turcs dans l'empire et en Italie; il soutint les protestants d'Allemagne. Ceux-ci, à leur tour, accoururent, quelques années après, pour défendre leurs frères de France, et plus tard ils ouvrirent aux Suédois les portes de l'empire.

Cet état de choses dura jusqu'à la paix de Westphalie, qui termina une guerre de trente ans entre la Suède, l'empire, la France, etc., mais qui constitua une guerre interminable entre l'empire et l'empereur. Alors les membres furent distingués du chef, et la partie évangélique de la confédération, de la partie catholique. La religion, qui était le lien de la ligue germanique, lorsqu'elle était une, la divisa en deux partis, lorsqu'elle fut elle-même divisée en deux communions. L'empereur ne fut plus le père de la famille, il en fut l'ennemi, et il fallut chercher contre lui-même des protecteurs chez les puissances voisines. Le roi de Suède, possessionné en Allemagne, fut le garant ostensible de la confédération ; le roi de France, plus voisin et plus puissant, en fut le protecteur réel : car cette constitution, hors d'état de se défendre elle-même. était une véritable idole que des prêtres nombreux, qui vivaient à Ratisbonne de son culte, faisaient parler, mais qu'ils ue pouvaient faire agir.

Depuis que les rois de France ne prétendaient plus à l'em-

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pire d'Allemagne, ils avaient deux motifs, l'un personnel en quelque sorte, l'autre naturel à la France, de s'immiscer dans les affaires du corps germanique. Le premier était une crainte de l'Autriche, héréditaire dans notre cabinet depuis Charles- Quint, et qui faisait le fond de notre politique; le second était la tendance naturelle de la France à s'agrandir aux dépens de l'Allemagne, et à la repousser jusqu'au-delà du Rhin; tendance aperçue même en Allemagne, par de bons esprits, et particulièrement par Leibnitz, au commencement de ce siècle. Le premier de ces motifs était, depuis Turenne, une pure illusion ; la France bien administrée, et les Français bien commandés, n'avaient rien à redouter; mais lorsque les gouvernements, forcés à une certaine conduite par des motifs déterminés, continuent à marcher dans les mêmes voies, après que ces motifs ont cessé, ils font fausse route jusqu'à ce qu'ils donnent contre recueil. De là ces combinaisons erronnées qui nous faisaient soutenir en Allemagne la réformation que nous cherchions à détruire chez nous; delà nos ruineuses intrigues à la Porte, en Suède, dans les petits États d'Allemagne, que nous aurions compromis cent fois, et jetés, les uns après les autres, dans les serres de l'aigle, s'il ne se fût élevé, dans le sein même de l'empire, une puissance redoutable à la maison d'Autriche, et qui ne pouvait, aux mêmes titres que la France, effrayer les co-Elats de l'empire de sa protection. Je veux parler de la Prusse.

L'élévation de la maison de Brandebourg avait été dans l'origine un résultat de la réformation. Tous les regards, en Allemagne, et bientôt en Europe, se tournèrent vers cet astre nouveau, qui jetait à sa naissance un éclat prodigieux. Dès que les membres de l'empire, et en particulier les évangéliques, eurent parmi eux une puissance capable de les défendre, les affections dans l'empire se divisèrent. L'influence de la France y baissa sensiblement. La Suède, depuis longtemps, n'y était plus comptée pour rien : elle avait, sous Charles XII,

échangé une puissance réelle contre de brillantes illusions, et elle était trop occupée à se garantir de sa propre constitution, pour pouvoir garantir celle de ses voisins.

Mais la nature des choses, plus encore que les passions de* hommes, a précipité la ruine de la constitution germanique. Son objet, sa raison étaient de défendre l'empire contre la Turquie et contre la France, alliées depuis François I". Or, l'empire ottoman, réduit, et sans retour, au dernier degré d'impuissance, n'est plus que l'ombre de ce qu'il a été, et la France a terminé son accroissement sur l'Allemagne. La confé dération germanique se trouve donc aujourd'hui sans objet, au moins extérieur, à peu près comme ces institutions religieuses et militaires, nées dans les croisades, pour escorter les voyageurs qui allaient en pèlerinage à la Terre-Sainte.

Mais si la constitution germanique n'est plus nécessaire à l'empire pour le défendre de ses ennemis extérieurs, puisqu'il n'eu a plus, et que d'ailleurs c'est cette même constitution qui a facilité dans tous les temps le moyen de le diviser et de l'envahir, elle est à l'intérieur une source féconde de divisions, dont le résultat inévitable sera d'amener l'Allemagne à la constitution naturelle des sociétés, et de la réunir toute dans quelques souverainetés indépendantes, gouvernées par des lois fondamentales sous des chefs absolus.

Tout semble donc annoncer que l'Allemagne obéira encore un siècle peut-être à sa constitution fédérât ive, la même, au fond, que l'ancienne, mais différente quant aux formes, dans lesquelles les événements de la guerre présente produiront des rhangements inévitables.

Le roi de Prusse, dans ces derniers temps, a travaillé sur un grand plan. Assez fort pour être indépendant, il a paru vouloir briser les liens importuns de subordination qui attachent l'électeur de Brandebourg, le prince de Magdebourg, le duc de Clèves, le margrave d'Anspach et de Bareuth, etc., au chef suprême de l'empire. Non content de se soustraire lui-même

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aux devoirs de co-État de la confédération, il a entraîné dans sa défection, décorée du nom de neutralité, le nord de l'Allemagne, en présentant l'appât d'une tranquillité présente à des princes qui oublient que la paix naît de la guerre, comme le repos de l'action, et que, si la paix est le premier bien des peuples, l'inertie est le fléau le plus dangereux des sociétés.

Ce ne sera peut-être pas sans contestation que la Prusse recueillera les fruits de sa politique. Les invitations les plus amicales, les démonstrations les plus menaçantes n'ont pas empêché les États de Munster de se donner un souverain de la maison d'Autriche, et la reconnaissance envers la Prusse, qui les a préservés du fléau de la guerre, a cédé à des considérations d'intérêt plus puissantes. La maison de Hesse-Cassel, quels que soient les liens de parenté, de religion, de voisinage, de reconnaissance même qui l'attachent à la fortune de la Prusse, ne tiendra pas contre l'offre de l'électoral, le née plus ultra de son ambition. La maison de Saxe, que son éloignement a défendue de la guerre, plutôt que l'égide de la neu tralité, aigrie par d'anciens souvenirs contre la maison de Brandebourg, unie à l'Autriche par des liens domestiques, ne doit pas désirer la ruine de la constitution germanique, qui, à la place d'une indépendance illusoire au milieu de grandes puissances, lui offre les avantages réels que sa dignité et son importance lui font trouver dans la confédération. Le seul Etat puissant de l'empire, qui soit uni d'intérêts avec le cabinet de Berlin, est la Bavière, qui redoute le voisinage et les prétentions de la maison d'Autriche. Aussi il n'y a rien que la Bavière ne fasse depuis longtemps pour s'identifier à la Prusse : les alliances du prince régnant et l'admission des réformés rapprocheront peu à peu cette puissance du corps évangéiique. Les brusques changements que le cabinet de Munich exécute, au grand déplaisir des Bavarois, dans un ordre de

choses ecclésiastiques si cher au peuple le plus religieux de l'Europe, et qui ne s'en battait pas moins bien sous Mt?-cy, rapprochés des changements en sens inverse qui se font en Autriche, sont un mystère impénétrable pour ceux qui croyaient qu'il est dangereux à un prince d'aliéner le cœur de ses sujets, lorsqu'il a à redouter une grande puissance à son voisinage, et surtout si ses sujets trouvent sous la domination de cette puissance ce qu'on leur ôle chez eux.

Il semble qu'on puisse former quelques conjectures sur la nouvelle forme que recevra la constitution germanique, d'après ce qui s'est passé à Ratisbonne relativement aux sécularisations.

Les villes capitales, et la plus grande partie du territoire des trois électorals ecclésiastiques, partie intégrante de la confédération germanique, sont réunis à la France, et les autres principautés ecclésiastiques sont destinées à servir d'indemnités aux maisons séculières. Il n'y a de principautés vraiment nécessaires dans l'empire que les électorats, puisque sans eux l'empire ne peut avoir de chef. On rétablira dont des électorats, sans doute, et des électorats laïques, à la place des électorats ecclésiastiques. On a pu remarquer que, dans le décret de commission impériale, pour l'affaire des indemnités, l'empereur a adjoint aux commissaires impériaux des commissaires des Etats de Saxe, Brandebourg, Bavière, Mayence, Bohême, l'Ordre Teulonique, Wirtemberg et Hesse- Cassel. Il n'est peut-être pas déplacé de conjecturer que ces princes sont destinés à former le nouveau corps électoral. D'abord les catholiques et les évangéliques y sont en nombre égal, car la Saxe vote dans le banc des t'cangé/iqutï, quoique les princes de cette maison soient catholiques. Hesse et Wirtemberg étaient depuis longtemps sur les rangs pour la dignité électorale, but constant de leur politique versalile; et quant aux Etats de l'Ordre Teulonique, il est à

croire que la maison d'Autriche, qui perd en Italie le duché de Modène et le grand duché de Toscane, voudra, si elle perd encore en Allemagne l'électorat de Cologne, qu'elle était toujours siire de faire donner à un de ses nombreux archiducs, créer pour eux un électoral catholique, et qui même pourrait être électif comme la grande maîtrise de l'Ordre Teutonique, Cet électorat serait formé des États de cet ordre militaire et religieux, agrandi en Franconie de quelques principautés ecclésiastiques, ou même de quelques États du roi de Prusse, qui recevrait en échange des pays dans la Basse -Allemagne, Munster, ou la partie transrhénane de l'archevêché de Cologne.

Toute l'Allemagne verrait avec plaisir le héros de l'empire, l'archiduc Charles, grand maître actuel de l'Ordre Teutonique. élevé à la dignité d'électeur. Dans cette supposition, il ne resterait d'électeur ecclésiastique que l'archevêque de Mayence, qui, sans doute, recevrait une autre dénomination; cet électeur est archi-chancelier de Germanie, comme ceux de Trêves et de Cologne l'étaient des Gaules et de l'Italie. Cette dignité d'archi-chancelier, depuis longtemps la seule nécessaire des trois, et d'une haute importance pour les affaires de l'empire dans une constitution aussi formaliste, ne pourrait peut-être, sans inconvénient, être confiée à un prince laïque, plus entouré d'intérêts personnels et domestiques qu'un ecclésiastique.

L'exclusion donnée à l'électeur de Hanovre dans l'affaire des indemnités annoncerait-elle l'abolition possible de cet électorat de nouvelle date? Les États d'Hanovre seraient-ils destinés à indemniser la maison d'Orange, qui reçoit aujourd'hui un asile de ce même pays à qui, il y a un siècle, elle donna des rois? L'empire germanique voudrait il secouer le joug des rois étrangers? ou plutôt, aujourd'hui que la France et T Autriche, séparées, du côté de l'Allemagne, par des bornes qu'elles ne franchiront plus, ne peuvent plus guerroyer à k

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volonté de l Angleterre, des Etats sur le continent, toujours attaqués et jamais défendus, ne deviennent-ils pas plus onéreux qu'utiles à cette dernière puissance? La maison royale y perdrait quelques apanages pour ses princes, quelques soldats pour ses troupes; mais les vrais Anglais, qui tiennent au système maritime plus qu'au système continental, verraient sans peine échapper cette possession où l'on ne peut aller par mer, et qui n'offre point d'argent à gagner.

Dans cette nouvelle composition du corps électoral, la maison d'Autriche serait également assurée de la majorité des voix pour la dignité impériale : il faudrait, pour la lui faire perdre, d'énormes fautes ou des revers inouïs dont la change n'est pas, pour ainsi dire, dans la fortune de celte maison, encore moins dans l'habileté héréditaire de son cabinet. Le corps évangélique qu'elle pourrait redouter va toujours s affaiblissant; il n'est pas au pouvoir des princes de faire revivre l'esprit qui le forma, et c'est ce qui doit rassurer sur le danger des sécularisations. La religion chrétienne gagnera en puissance sur les esprits tout ce qu'elle perdra en domination sur les corps, domination contraire à la nature du ministère religieux, qui doit être propriétaire dans le sol et non souverain de l'État !.

La France, quoiqu'avec moins d'intérêt qu'autrefois, se portera peut-être pour garante des arrangements intérieurs de l'Allemagne, surtout si la Russie veut y preudre la place de la Suède. Cet empire s'agite prodigieusement pour étendre son influence. Placé sur les confins de l'Europe et de l'Asie, il pèse à la fois sur toutes les deux, et depuis les Romains, aucune puissance n'a montré une plus grande force d'expansion. 11 en est ainsi dans tout État où le gouvernement est

■ Il > a sans dire que cette reflexion n'est pas applicable au chef de l'Église, qui doit cire souverain chez lui pour pouvoir être independant des autres.

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éclaire et le peuple barbare, et qui réunit l'extrême habileté du moteur à l'extrême docilité de l'instrument l.

' Il n'y a de différence importante entre mes conjectures sur l'empire germanique, et le plan d'indemnités proposé par la France et la Russie, qu'un électorat donné à la maison de Bade; mais ce plan lui-même peut être modifié.

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