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sa langue, un instrument suffisant de connaissance, que l'impression chez lui n'est pas usuelle, ni l'écriture expéditive '; car, si les combats se livrent avec 1 epée, on peut dire que la guerre se fait avec la plume, parce que l'écriture est le grand moyen de l'ordre, en guerre comme en paix. L'art d'ordonner, de faire subsister et mouvoir de concert et à temps les différents rouages de cette immense machine qu'on appelle une armée, d'en surveiller le service dans toutes ses parties; cet art, le premier de tous, de mettre l'ordre dans un vaste ensemble, est entièrement étranger à des barbares, et ne peut être connu que d'un peuple lettré. Les Turcs, ignorants et grossiers, en sont encore aux routines de leurs aïeux. Le génie de Mahomet II, de Soliman, de Kouprogli, a péri avec eux; mais nous, nous avons su fixer et perpétuer, en le réduisant en système, le génie de Gondé, de Turenne, du prince Eugène, de Duquesne, de Ruyter, de Vauban, de Coehorn. Nous y avons même ajouté, car on n'avance dans les arts qu'autant qu'on assure sa marche, en fixant ce qu'on a déjà découvert. Nous faisons aujourd'hui mouvoir de grandes armées avec plus de facilité qu'on ne faisait autrefois mouvoir des corps peu nombreux, et nous avons, ce semble, atteint les bornes de l'art, en donnant des ailes à la force, et mettant l'artillerie même à cheval.
Non-seulement la guerre aujourd'hui ne peut plus être faite avec succès que par un peuple lettré, mais elle ne peut être soutenue longtemps que par un peuple humain. Un peuple qui ravage tout autour de lui *, et qui fait la guerre au cultivateur
1 Les Romains eux-mêmes faisaient peut-être la guerre avec moins d'art que les peuples modernes, car outre qu'ils ravageaient tout, ils n'avaient à combattre que des peuples moins avancés qu'ils ne l'étaient eux-mêmes. Ils faisaient aux autres peuples l'espèce de guerre que les Russes font aux Turcs et aux Persans, et les circonstances de part et d'autre sont assez semblables.
2 Douze ans après que l'auteur écrivait ces lignes, un grand peuple fut sauTé en ravageant tout autour de son ennemi ; mais ce fut un moyen extrême dans
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paisible comme à l'ennemi armé, ne peut ni aller en avant, parce que l'ennemi le prévient et ravage lui-même, ni subsister dans un pays dévasté, ni se retirer avec ordre à travers un pays désert. C'est ce qui fait que les armées turques n'ont jamais pu résister à un échec, et que le point de ralliement d'une armée battue sur les bords du Danube est presque toujours sous les murs d'Andrinople.
Mais si leurs armées ne peuvent résister à îa perte d'une bataille, leur État peut encore moins soutenir les désastres répétés d'une guerre malheureuse. La force de constitution des États chrétiens paraît surtout dans les malheurs publics, où l'intérêt de l'État réunit toutes les volontés, toutes les affections, toutes les forces, et c'est dans les revers que se montrerait à découvert l'incurable faiblesse de l'empire turc. L'insubordination des pachas éclaterait de tous côtés, parce que leur obéissance n'a jamais été commandée que par la crainte. Même en pleine paix, on n'entend parler que de révoltes dans l'empire, et la guerre civile y est comme la peste, tantôt en Europe et tantôt en Asie. Jamais les Turcs n'ont pu soumettre les beys d'Egypte, et même il est douteux encore que le grand visir puisse s'y soutenir contre les débris des mameluks : les Turcs ont perdu contre les chrétiens jusqu'à l'avantage du nombre, et le grand-seigneur pourrait à peine retenir sous les drapeaux une armée de cent mille hommes. Enfin leur armée navale, indispensable pour leur défense depuis les progrès des Russes sur la mer Noire, est restée bien au-dessous de leur armée de terre, parce que les forces navales se forment et se dirigent avec encore plus d'art, d'étude et de réflexion, et que d'ailleurs un État ne peut avoir une marine puissante tant qu'il n'a pas de colonie, ni une marine exercée lorsqu'il ne navigue pas sur l'Océan.
des circonstances extraordinaires, et cet exemple n'affaiblit en rien ce que dit l'auteur. {Note de l'Éditeur.)
Le falalismc reçu chez les Turcs, et auquel on a attribué leur courage et leurs succès, ôte à un peuple tout sentiment d'honneur, en lui ôtant toute idée de liberté, et il favorise également la lâcheté et le courage, en faisant de l'une et de l'autre une affaire de prédestination. Ce fatalisme, dont ils ont été longtemps imbus, et qui consiste à attendre dans le danger l'assistance miraculeuse de leur prophète, n'est utile que lorsque l'État est heureux, parce qu'alors toutes les opinions sont bonnes; mais au premier revers, un peuple fataliste doit tomber dans le découragement, et il est difficile de persuader l'efficacité de moyens humains à des hommes qui se croient abandonnés de la Divinité, et qui pensent, comme disait Luther, que Dieu veut les visiter. Il n'y a de doctrine raisonnable et véritablement utile que celle des chrétiens, qui ont aussi leur fatalisme, que Leibnitz appelle fatum christianum, et qu'il oppose à celui des Turcs, fatum turcicum. Ce fatalisme chrétien consiste à se proposer un motif légitime, à employer, pour réussir, tous les moyens que suggère l'intelligence et que perfectionne la raison, et à s'en reposer, pour le succès, sur l'ordonnateur suprême des événements, qui fait sortir le bien général même des malheurs particuliers. Les peuples chrétiens sont, de tous les peuples anciens et modernes, ceux qui font la guerre avec le plus d'art et même de valeur. Ce fait incontestable répond mieux encore que les raisonnements à tout ce que J.-J. Rousseau avance de faux et d'inconséquent sur ce sujet à la lin du Contrat social, et qui peut être est l'endroit le plus faible et le moins pensé de ses ouvrages l. Je sais qu'on pourrait m'opposer des armées livrées a l'esprit d'irréligion, et qui ont fait récemment des prodiges de valeur; mais
1 II soutient aussi, comme Luther, qu'un chrétieu conséquent doit être indifférent aux malheurs publics, parce qu'il doit penser que Dieu veut le visiter, et il ne voit pas que cette résignation est la patience dans le malheur, et non l'inaction dans le danger, et que, par un effet des lois générales de l'ordre, l'homme, ici-bas moyen universel, doit agir avaut de souffrir.
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un peuple ne perd pas en quelques instants les dispositions qu'il tient de sa première éducation et d'une croyance de plusieurs siècles, et il en conserve l'esprit, même après qu'il en a oublié les leçons et cessé les pratiques. D'ailleurs une nation ne doit pas compter pour sa défense sur cette force agressive et d'expansion, qui n'est que la force de la fièvre ou du délire, et c'est dans les revers, et non dans les succès, que paraît la véritable force de l'homme et de la société l.
Tout annonce donc la fin prochaine de l'empire turc, car un État dont la constitution et l'administration ont été faites pour l'attaque est perdu, lorsqu'il est réduit à se défendre, et depuis longtemps les Turcs ne sont plus que sur la défensive à l'égard des puissances chrétiennes.
Mais combien cette défensive est-elle devenue plus périlleuse et plus difficile, depuis les progrès de la Russie vers les provinces turques, et le prodigieux accroissement de ses forces! Nous avons vu dans un temps la chrétienté toute entière assiégée par les Turcs; on peut observer aujourd'hui que l'empire truc est bloqué lui-même par les puissances chrétiennes, et il est permis de croire que le blocus sera incessamment converti en siège. Les Russes approchent et investissent la place; déjà ils ont poussé leurs tranchées jusqu'à la mer Noire par l'occupation de la Crimée, et jusque dans l'Archipel par la protection accordée à l'Etat des Sept-lles, dont la turbulente anarchie, garantie par les deux empires, est entre eux un moyen de rupture prêt à volonté. L'Autriche sur les bords du Danube, l'Angleterre en Egypte, peut-être ailleurs d'autres puissances couvriront le siège avec leurs armées 2. Cet empire est une succession sur laquelle les héritiers s'arrangeront à l'amiable; car aujourd'hui, si l'on sait mieux combattre, on sait aussi
1 Les événements l'ont prouvé. {Note de l'Éditeur.)
2 Ces puissances paraissent plus disposées à faire lever le siège qu'à le couvrir.
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mieux négocier; on est plus actif dans le camp, plus patient dans le cabinet, et l'on a perfectionné à la fois les moyens de la paix et les instruments de la guerre.
La France, consultant plutôt les intérêts d'un commerce local que ceux d'une vaste politique, a voulu longtemps étayer l'empire ottoman tombant de vétusté. Le gouvernement français attribuait avec raison la faiblesse des Turcs à leur ignorance, et leur expédiait des connaissances, comme on expédie des munitions; mais il n'en va pas ainsi des progrès de l'esprit dans une nation. Ces progrès sont le résultat de la civilisation, loin d'en être le principe. Le mahométisme condamne les Turcs à une incurable stupidité, et c'est par la religion, et non par la géométrie, que commence la civilisation.,,
Les Anglais ont paru, depuis quelques années, vouloir se charger de leur éducation; mais trop clairvoyants, et surtout pas assez généreux pour en faire gratuitement les frais, ils en abandonneront le projet à l'instant qu'ils pourront s'arranger comme les autres des dépouilles de la Turquie. La France, son ancienne amie, lui a porté le coup mortel, en montrant en Egypte combien les Turcs cachaient de faiblesse réelle sous une force apparente, et en apprenant, par son exemple, aux autres puissances qu'on peut braver jusqu'à la peste, cette fidèle et redoutable alliée de l'empire ottoman.
Le dernier moment du règne des musulmans en Europe ne saurait donc être éloigné; les murs de Constantinople tomberont au bruit des tambours chrétiens; l'empire grec sera rétabli, et alors commencera pour l'Europe un nouveau système de politique.
Selon toutes les apparences, l'expulsion des Turcs produira un grand événement dans l'Eglise chrétienne, je veux parler de la réunion à l'église latine de l'église grecque, assez punie de son schisme par une longue oppression, mais digne de renaître à la liberté par la constante fidélité à ses dogmes, avec laquelle elle l'a supportée. Les chefs des nations civilisées doi-
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vent sentir qu'il n'y a pas plus de religion sans autorité que de société sans pouvoir, et l'autorité, j'entends l'autorité définitive, celle qui termine les querelles, décide la conduite, et commande même aux consciences, ne se trouve que dans l'Eglise romaine, comme le pouvoir politique ne se trouve que dans l'État monarchique. « La religion romaine, dit Ter- » rasson, est une religion d'autorité, et par conséquent une » religion de certitude et de tranquillité. » Il est même permis de penser que cet événement désirable, et sans lequel la celigion grecque ne serait bientôt plus qu'un culte vide de morale et d'esprit, n'est retardé en Russie que par la crainte d'indisposer les Grecs dont elle a besoin, et qui ont de fortes préventions contre les Latins; car le gouvernement russe lui-même montre depuis longtemps des dispositions à cette réunion '.
Les Turcs, retirés en Asie, et contemplant avec douleur du rivage ce beau pays de la Grèce qu'ils ont si longtemps occupé, tenteront sans doute de s'en ressaisir, et peut-être nos descendants sont-ils destinés à voir, au grand scandale de la philosophie moderne, de nouvelles croisades de chrétiens 2 soit pour attaquer les mahométans, soit pour défendre contre eux l'empire grec, le plus exposé à leur insulte. Cependant la nullité absolue des moyens maritimes des Turcs mettront, ce semble, un obstacle éternel à toute nouvelle invasion de leur part. Alors, ne pouvant être des conquérants, ils deviendront des pirates comme leurs frères d'Alger et de Maroc, et ils se borneront à troubler une mer sur laquelle ils ne pourront plus dominer. L'empire grec, une fois affermi dans sa nouvelle conquête, borné vers l'Europe par les monarchies russe et
» Le fanatisme philosophique, réchauffé en Europe depuis quelques années, retardera longtemps encore cette réunion. {Note de V Editeur.)
2 Nous avons eu au moins la parodie d'une croisade dans l'expédition de âlorée; car la philosophie moderne ne pouvait faire davantage.
[Note de l'Editeur.)
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autrichienne, s'étendra du côté qui lui offrira à la fois le plus de motifs d'agression, et le moins de moyens de résistance. Il portera ses armes au-delà du détroit, et les chrétiens, pour être tranquilles en Europe, repousseront les Turcs des côtes de l'Asie. Obligés de se retirer dans l'intérieur, les Turcs s'y trouveront en présence des Persans, musulmans comme eux, mais d'une autre secte, et leurs ennemis irréconciliables de religion et d'Etat. Tl n'est pas douteux que les haines de ces deux peuples, d'autant plus furieuses que l'objet en est interminable ', ne se raniment par leur proximité, et la Russie, déjà maîtresse des bords de la mer Caspienne et des portes de l'Asie, pro6tera de ces divisions, qui porteront un coup mortel à la religion mahométane 2.
L'empire turc n'a pas, pour se tirer de cet état fâcheux, la ressource d'un grand homme, et ce n'est pas au despotisme que convient cette excellente réflexion de J.-J. Rousseau : « Quand par hasard il s'élève un de ces hommes nés pour » gouverner les empires dans une monarchie persque abîmée, » on est tout surpris des ressources qu'il trouve, et cela fait » époque 8. » Cette ressource n'existe que pour un État fondé sur des principes naturels de société qu'il s'agit de rappeler, et non pour un état de société qui n'a d'autre principe que les passions et l'ignorance. Qu'on y prenne garde, la puissance ottomane n'est pas encore entamée, et cependant sa chute est inévitable, parce qu'elle périt par les vices de sa constitution. Elle finit avec toutes ses provinces comme un paralytique qui
1 Les seclateurs d'Ali prétendent qu'il faut commencer les ablutions par le coude, les sectateurs d'Omar par le bout des doigts. Les mahométans disputent entre eux des pratiques, les chrétiens du dogme.
2 Si les Européens s'établissent aux environs de la mer Rouge, un jour quelques aventuriers iront piller les immenses richesses du tombeau du prophète, qui n'est qu'à quinze lieues de la mer, et jetteront par là un grand trouble dans tout l'islamisme.
3 Mahmoud, jusqu'à présent, paraît avoir été cet homme-là.
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perd le mouvement, et en conservant tous les organes, et sa fin obscure et sans honneur, après tant d'agitation et de frénésie, ressemble à ces léthargies mortelles qui suivent de violentes convulsions.
Nous terminerons cette dissertation par une observation sur les Tartares. On ne peut s'empêcher d'être frappé de ce mot de Jean-Jacques : « Les Tartares deviendront un jour nos » maîtres; cette révolution est infaillible, tous les rois de l'Eu- » rope travaillent de concert à l'accélérer; »»et il peut être intéressant de rechercher sur quels motifs cet écrivain, souvent aussi sage dans ses vues qu'il est erroné dans ses principes, appuie cette étonnante assertion.
Le ïartare, le plus singulier des peuples, dit Montesquieu, et qui semble effectivement destiné à renouveler tous les autres, errant dans les plaines immenses de la haute Asie, vingt fois aussi grandes que la France, n'a que trois issues à ses éruptions, vers lesquelles il s'est successivement dirigé. La première se fit vers l'Europe, au troisième siècle de notre ère, et y détruisit la puissance romaine; la seconde, au treizième siècle, se dirigea vers l'Inde, où les Tartares fondèrent l'empire du Mongol et renversèrent l'empire des califes; la troisième et dernière éruption eut lieu vers le milieu de l'autre siècle, lorsque les Tartares pénétrèrent dans la Chine, et la subjuguèrent. J.-J. Rousseau a pensé sans doute que ces éruptions périodiques recommenceraient par l'Europe. Si cet événement était possible, il ne pourrait être amené que par le désespoir des Turcs, suzerains des petits Tartares et alliés des grands, et qui, chassés d'Europe, feraient un appel général à toutes les nations mahométanes l ou ennemies des chrétiens en général,
1 Les Tartares du Thibet ne sont précisément ni idolâtres, ni mahométans; ils adorent comme un dieu, sous le nom de Lama, un homme vivant et immortel, qui, dans ce moment, est un enfant. Cette croyance, dont on ne trouve pas d'antre exemple, semble les disposer aux dogmes du christianisme.
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et en particulier des Russes, et les croiseraient toutes, si l'on peut employer cette expression, contre les puissances européennes. La Pologne, dont les hordes tartares connaissent le chemin, serait la première exposée à leurs attaques, et offrirait, dans ses plaines vastes et fertiles, de grandes facilités pour la marche et la subsistance de leur nombreuse cavalerie. Alors il serait heureux pour l'Europe que cette partie, la plus faible naguère de la chrétienté par sa constitution, eût acquis, par son partage entre les trois monarchies d'Europe les plus militaires, la plus grande force de résistance.
Croirait-on que les conjectures du philosophe genevois semblent s'accorder avec des prédictions du même genre consignées dans le livre mystérieux de la société chrétienne? On y voit aussi les nations scythiques ou tartares, accourues de l'Orient sous leurs chefs, venir assiéger, mais sans succès, le camp des saints, qui ne signifie autre chose que la société chrétienne. Quoi qu'il en soit de ces passages, qui peut-être n'ont rapport qu'à des événements déjà passés, et si l'on veut, au siège de la chrétienté par le mahométisme, dont nous avons marqué l'époque et suivi les progrès, la pensée aime à s'enfoncer dans ces sombres profondeurs, qui ont occupé dans tous les temps les génies supérieurs et les esprits faibles, Bossuet et Newton, comme Joseph Mède et mille autres visionnaires.