‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 3)Chapitre 139 sur 144 · DE LA TURQUIE D'EUROPE ET DES TARTARES · texte numérisé non relu

DE LA TURQUIE D'EUROPE ET DES TARTARES

Après avoir considéré les nations chrétiennes, il nous reste, pour achever notre aperçu de l'état politique de l'Europe, à considérer les peuples mahornélans. Qu'on ne s'étonne pas si nous avons distingué par leur religion ces deux parties de l'Europe, même politique : le mahométisme est la seule cause de l'irrémédiable faiblesse de l'empire ottoman, comme le christianisme est le véritable principe de la force toujours croissante de la société chrétienne; car il n'y a rien à la longue d'aussi fort que la vérité, ni de plus faible que l'erreur.

Nous ne nous occuperons que des Turcs, les seuls de tous les croyants, avec quelques hordes de petits Tartares, qui soient établis en Europe; les autres se meuvent dans une orbite plus éloignée, et hors de la sphère de la politique européenne. D'ailleurs, l'empire turc est à l'islamisme ce que la France était à la chrétienté, et il en est regardé comme le centre et le boulevard.

C'est encore sous un point de vue général que nous considérons l'état politique des peuples mahométans. Celte manière agrandit l'esprit, en même temps qu'elle soulage la mémoire. Elle présente l'histoire des siècles, et non celle des jours; l'histoire de la société, et non celle de l'homme, et c'est, après six mille ans de faits, le seul moyen de s'y reconnaître.

Nous sommes obligés de reprendre de plus haut l'histoire du mahométisme, qui, dès sa naissance, s'est trouvé en oppo-

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sition religieuse avec le christianisme, et qui, depuis les croisades, est en opposition politique avec la chrétienté.

Le christianisme triomphait de Rome idolâtre, et la chrétienté, commencée par Constantin, et dont un plus grand homme, Charlemagne, devait achever la constitution, s'élevait insensiblement sur les ruines du paganisme, longtemps défendu par la majesté de l'empire romain; car le paganisme était relit publie et politique de l'idolâtrie, comme la chrétienté est l'état public ou politique du christianisme \

« L'empire d'Occident n'en pouvait plus, » pour me servir de l'expression énergique de Bossuet, « et ce grand corps était » tombé en dissolution, à l'instant qu'il avait perdu Yesprit » d'idolâtrie qui l'avait animé. »

L'ouvrage d'Auguste périt sous les coups d'Odoacre et de ses Hérules. Alors seulement finit en Occident la guerre que les lois ou les mœurs n'avaient pas cessé de faire au christianisme, même depuis que le glaive de la persécution s'était émoussé, puisque encore quelques années avant la fin de l'empire, le peuple de Rome, réduit aux dernières extrémités par Alaric, avait retrouvé des prêtres des idoles, et offert des sacrifices impies à ses antiques divinités.

L'empire de Rome idolâtre finit en 476, et cent ans après (les époques centenaires sont remarquables dans la société,, en 570, naquit en Orient cet homme fameux qui fut le fondateur d'un autre empire, ennemi de l'idolâtrie et du christianisme à la fois; ce Mahomet, esprit audacieux, qui s'annonça comme inspiré à des peuples ignorants, et soumit par eux des peuples amollis, mais dont les inventions sans génie ont entraîné tout l'Orient au dernier degré de faiblesse et de stupidité.

Tout fut remarquable, mais tout s'explique aisément dans l'origine et les progrès de la religion mahométane.

1 Les Romains étaient des païens, les Toanguses w Kamscbtdafos sont de? idolâtres.

Elle naquit aux mêmes lieux que les religions juive et chrétienne, et au centre des trois parties du monde connu. Les Arabes, au milieu desquels elle commença, descendent, par Ismaël, d'Abraham, père des Juifs, qu'ils appellent Ibrahim, et la tribu Coraïsite, dans laquelle était né Mahomet, prétendait tirer son origine de Cédar, fils aîné d'Ismaël.

Ce fut un étrange événement de voir, après tant de milliers d'années, recommencer le combat entre la postérité religieuse d'Isaac et la race charnelle du fils de l'étrangère, « de cet » homme fier et sauvage qui lèvera la main contre tous, et » tous lèveront la main contre lui, et qui dressera ses pavil- » Ions à l'encontre de tous ses frères; » traits sublimes sous lesquels l'Écriture peint Ismaël, et qui conviennent également, et aux Arabes ses descendants, toujours sous la tente, toujours en guerre contre leurs voisins, et à l'esprit dominateur et conquérant de la religion mahométane, sortie des déserts de l'Arabie, et ennemie de toutes les autres religions.

Mélange grossier des vérités chrétiennes, de pratiques judaïques, de superstitions sabéennes, de licence païenne, la doctrine du législateur arabe parlait avec respect aux Juifs de Moïse et de sa loi, aux chrétiens de Jésus-Christ et de son Évangile; elle ne persécutait que les idolâtres, odieux aux chrétiens et aux Juifs : doctrine facile, où l'esprit trouve quelques idées raisonnables sur la Divinité, le cœur des tolérances ou des promesses favorables aux passions, et qui s'annonça à la fois dans l'univers avec le dogme de l'unité de Dieu, et, si l'on peut le dire, avec le dogme des plaisirs de l'homme.

Mahomet, dupe peut-être de l'illusion qu'il répandait, avait débité des opinions; de fanatiques disciples en firent une religion : car ce n'est que dans la vérité ou dans ce qu'il prend pour elle, que l'homme puise cette force morale, cet empire irrésistible qu'il exerce sur les esprits, lorsqu'il est lui-même maîtrisé par une forte pensée. Il y a dans le monde plus d'erreur que d'imposture, ou s'il y a imposture, elle est II. 31

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presque toujours dans les moyens que l'homme emploie pour faire triompher Terreur.

Des dogmes écrits perpétuent l'empire des opinions, et établissent en quelque sorte sur les esprits un pouvoir héréditaire. La doctrine de Mahomet, recueillie et commentée par ses disciples, composa le Coran \ code religieux, politique et même civil, des mahométans. C'est là la raison de la durée de leur religion et de leur empire. Les peuples dont l'existence présente le plus de force et de stabilité sont ceux qui ont écrit, non-seulement leur morale, mais leurs dogmes, qui ont fait des lois politiques de leurs lois religieuses, et des lois religieuses de leurs lois politiques, comme les Juifs, les chrétiens, les mahométans, et peut-être quelques peuples de l'Inde.

Mahomet méconnut sans doute la raison, lorsqu'il proposa des puérilités ou des absurdités à la croyance de ses sectateurs; mais il connut l'homme, lorsqu'à défaut d'une morale sévère, il lui imposa des pratiques gênantes. L'homme convient de la nécessité de la règle, quoiqu'il se révolte contre elle, et il reste plus fortement attaché à ce qui lui coûte davantage. Mahomet affaiblit le frein des préceptes en même temps qu'il outrait la rigueur des conseils, et il prescrivit les ablutions perpétuelles, les prières fréquentes, et défendit l'usage du vin à ces mêmes hommes à qui il permettait la pluralité des femmes.

La religion chrétienne avait trouvé les peuples du Nord conquérants; elle leur avait inspiré des sentiments, et les avait rendus paisibles. Mahomet trouva les Arabes tranquilles, « il leur donna des opinions, » dit Montesquieu, « et les voilà » conquérants. » On peut à cela seul juger les deux religions, « car, » ajoute le même auteur, « il est encore plus évident

• Le Coran, a dit un homme de beaucoup d'esprit, est la Bible passée à travers les contes de Mille et une nuits,

» que la religion doit adoucir les mœurs des hommes, qu'il » ne Test que telle ou telle religion est vraie. »

Le mahomélisme sortit dont tout armé du cerveau de son fondateur, comme la Minerve des païens, comme toute opinion de la sagesse humaine. Le christianisme, pareil au grain qui se développe ou à la pâte qui fermente, avait crû insensiblement, et commencé par convertir la famille avant de changer l'État; le mahométisme, semblable à une tempête, commença avec violence, et renversa les États pour pervertir les familles.

La doctrine du prophète de la Mecque se propagea d'abord avec rapidité chez les Arabes, peuple d'une imagination vive et mobile, mêlé de Juifs, de chrétiens, de sabéens, d'idolâtres, tous à peu près aussi ignorants les uns que les autres. Bientôt de l'Arabie, où était son berceau, le mahométisme étendit une main sur l'Orient, et l'autre sur l'Occident : il séduisit par la volupté, il intimida par la terreur; s'il trouva partout des chrétiens qui pratiquaient leur religion, nulle part il ne trouva de gouvernement qui la défendit, et l'Afrique comme l'Asie reconnut la loi du nouveau prophète.

Alors la chrétienté d'Europe put être considérée comme une place forte dont le mahométisme faisait le siège dans les formes, et par des approches régulières. Déjà les dehors avaient été insultés. La Palestine avait été envahie en 636, la Sicile même ravagée en 663, et presque tous ses habitants emmenés captifs; enfin, en 713, c'est-à-dire moins d'un siècle après la célèbre hégire, les mahométans d'Afrique, connus sous le nom de Maures, passèrent le détroit qui les séparait de l'Europe, livrèrent l'assaut au corps de la place, et s'emparèrent de l'Espagne, où la vengeance, l'ambition, la volupté, ces éternels ennemis des empires, leur avaient ménagé des intelligences.

De terribles combats signalèrent le courage et la foi des chrétiens dans ces malheureuses contrées. Les chefs du peuple,

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et tous ceux qui préférèrent leur liberté à la dure condition de servir sous de tels maîtres, se retirèrent devant le vainqueur dans les monts escarpés des Asturies, emportant avec eux, comme les Troycns, les dieux de l'empire, la religion et la royauté. Ce fut dans ces rochers arides que Pelage et ses braves compagnons déposèrent le germe précieux de cette plante alors si faible, mais qui devait jeter de si profondes racines, s'étendre un jour sur toutes les Espagnes, et même couvrir de ses rameaux de nouveaux mondes.

L'héroïque résistance de cette poignée de chrétiens sauva dujoug des infidèles les contrées qu'ils occupaient; mais elle ne pouvait en préserver l'Europe. Du haut des Pyrénées, les Maures, alors appelés Sarrasins, fondirent sur les plaines fertiles de la France méridionale, et les inondèrent. La France allait devenir, comme l'Espagne, une province de l'empire des califes, et l'Europe entière, ouverte alors et sans défense, aurait subi le joug des musulmans, si la France, destinée à faire dans les occasions périlleuses l'avant-garde de la chrétienté, et à la sauver, tantôt par l'exemple de son courage, tantôt par la leçon de ses malheurs, n'eût élevé dans son sein cette race de héros, dans laquelle tous les talents de la guerre et de la paix se transmirent pendant quatre générations, comme un héritage, où le fils fut toujours plus grand que son père, et le dernier même le plus grand des rois. Charles Martel écrasa les hordes innombrables des Sarrasins; Pépin ranima la royauté languissante; Charlemagne constitua la chrétienté, en unissant, sans les confondre, l'Eglise et l'Etat, qu'après lui on a confondus sans les unir, en voulant ne donner qu'un chef à tous les deux, tantôt le pape, et tantôt le magistrat politique : génie prodigieux qui apparut à l'Europe pour guider ses premiers pas dans la route de la civilisation, et lui donner cette impulsion qui subsiste encore mille ans après lui.

Les Sarrasins, rebutés du mauvais succès de leurs entreprises, ne tentèrent plus de pénétrer en France; ils s'affermi-

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rent en Espagne, et y prolongèrent pendant huit siècles leur domination, toujours en guerre contre les chrétiens. D'abord ils opposèrent à leurs efforts le courage du fanatisme; plus tard, énervés par les plaisirs, ils ne résistèrent plus que par la force d'inertie d'une population nombreuse établie sur un vaste territoire, sous un gouvernement défendu par une longue possession.

Cependant la chrétienté était menacée à son extrémité opposée. Un détroit aussi aisé à franchir que celui de Gibraltar la séparait des mahométans d'Asie, et l'empire grec, chargé de la défense de ce poste, ne pouvait leur opposer la même résistance que leurs frères d'Afrique avaient trouvée dans les Goths, maîtres de l'Espagne.

Le gouvernement grec n'avait été depuis son origine, à quelques intervalles près, qu'une démocratie militaire, sanguinaire et turbulente, « où l'empereur n'était, » comme dit Montesquieu, « qu'un premier magistrat, » amovible au gré des soldats; et c'est tout ce que l'empire d'Orient avait de commun avec l'empire romain.

L'Église avait suivi le sort de l'État. Depuis qu'elle était déchue de l'autorité par le schisme, les factions qui la divisaient se disputaient la domination. C'étaient dans l'Église comme dans l'État les mêmes désordres, la même anarchie, souvent les mêmes violences, là par la mutinerie des soldats, ici par l'indiscipline des moines.

Dans cet état de délire, une société a quelquefois de la force pour attaquer, parce qu'on attaque avec des passions; mais elle n'a absolument aucune force pour se défendre, parce qu'on se défend avec l'union et la discipline, et l'empire grec, hors d'état d'attaquer, ne pouvait être que sur la défensive à l'égard d'un empire naissant, qui avait pris le croissant pour emblème de ses progrès, et à qui son prophète avait promis l'empire du monde.

Déjà les Turcs Selgiucides, accourus des environs du mont

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Caucase, et nouvellement convertis de l'idolâtrie, étaient venus réchauffer de leur fanatisme récent le zèle languissant de l'islamisme, et ils en avaient ranimé les forces en chassant de leurs trônes ces califes divisés, et plus dévots à la loi du prophète qu'ardents à la propager. En 914, ils fondèrent un empire à Koniéh (Iconium), dans la Natolie, et de là ils étendirent leurs conquêles sur quelques parties de l'Asie, qui obéissaient encore aux empereurs grecs.

L'empire grec ne pouvait tarder à être attaqué en Europe et dans le centre de sa puissance. Hors d'état de se défendre par ses propres forces, il aurait en vain appelé à son secours les Latins, opprimés en Espagne par les Maures, divisés, affaiblis en France, en Allemagne, en Italie, par les guerres intestines des petits souverains entre eux et contre les rois, partout irrités contre les Grecs dont le schisme récent avait rompu l'unité chrétienne et affligé leur mère commune.

Ce fut alors cependant que commencèrent ces expéditions à jamais mémorables connues sous le nom de croisades, véritables sorties que fit la chrétienté pour regagner les dehors de la forteresse, et forcer les assiégeants à en élargir le blocus; événement le plus extraordinaire de l'histoire moderne, et celui que l'ignorance et la prévention ont le plus défiguré.

Les lieux saints avaient élé envahis en 936, et les chrétiens d'Asie, d'Afrique, et même de quelques parties d'Europe, avaient été l'objet des outrages et des cruautés des infidèles sans que les chrétiens d'Occident y eussent paru sensibles. Mais à la fin du onzième siècle, et après mille ans révolus, la chrétienté toute entière reçut Tordre de marcher contre l'Asie, et elle marcha. L'impulsion vint du centre de la chrétienté et du chef même de la société chrétienne '. Deux de ses

' Le fameux Grégoire VII avait eu la première idée de ces entreprises. La pensée de la fin prochaine du monde, qui tout à coup saisit les peuples chrétiens, à cause de la révolutionnaire millénaire qui finissait, contribua à les

ministres, sans autorité politique, Pierre VHermite et saint Bernard, furent les hérauts de cette convocation solennelle, et si l'on ne veut y voir que deux hommes, on peut leur appliquer cette belle parole de Tacite, en parlant des deux soldats d'Othon : Suscepêre duo manipularcs imperium Romanum transferendum, et translulerunt. La France reçut la première le mouvement qu'elle communiqua au reste de la chrétienté, et elle eut la plus grande part à l'entreprise.

Politique des États, intérêts des familles, faiblesse de l'âge, timidité du sexe, obscurité de la condition, sainteté de la profession, tous les motifs humains disparurent devant cette force irrésistible, qui, suivant l'expression d'Anne Comnène, arracha l'Europe de ses fondements pour la précipiter sur l'Asie; impulsion extraordinaire dont quelques événements récents ont pu nous donner une faible idée, et qui, peu d'années avant la première croisade, eût paru aussi incroyable que les événements dont je veux parler étaient peu probables en 1788 '.

On a vu dans tous les temps, et particulièrement dans le nôtre, des peuples soulevés par les passions, par l'orgueil d'une égalité chimérique ou le délire d'une liberté mal entendue, quelquefois par la haine d'une religion dominante ou la crainte d'un gouvernement sévère, et depuis trois siècles, les troubles d'Europe n'ont pas un autre principe; mais les croisades ne présentaient aucun des objets qui peuvent exciter les passions, et offraient tous les motifs qui peuvent les calmer. Les croisés faisaient le sacrifice de leurs beins, et même un grand nombre vendaient leurs terres ; la subordination des rangs était observée parmi eux; il y eut de la licence sans doute dans les armées des croisés, mais ils étaient bien éloi-

pousser à ces expéditions périlleuses; car alors on expiait des crimes trop faciles à commettre par des vertus pénibles à pratiquer.

1 Nous avons vu aussi, depuis que l'auteur écrivait ces lignes, une croisade mémorable, et l'Europe arrachée de ses fondements et précipitée sur notre malheureuse patrie, où l'avait attirée l'ambition insatiable d'un conquérant.

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gnés de se la proposer pour but en se croisant. La vengeance même, si chère à ces hommes indociles encore au joug des lois, se tut devant le zèle religieux qui inspirait la croisade. « Ce » qu'il y eut de plus avantageux et de plus surprenant, dit le » P. Daniel, fut que, dans toutes les provinces de la France, les » guerres particulières, qui y étaient très-allumées, cessèrent » tout à coup, et que les plus mortels ennemis se réconcilièrent » entre eux. » Après tout, les souffrances des chrétiens d'Asie n'étaient pas senties par ceux d'Europe, et assurément le danger était éloigné. La religion ne faisait pas de la croisade un précepte; le gouvernement n'en faisait pas un devoir, puisqu'un très-grand nombre de personnes, même dans les rangs les plus élevés, s'en dispensèrent, ou môme blâmèrent hautement ces entreprises.

Il est vrai qu'à cette époque quelques personnes allaient par dévotion visiter les lieux saints; mais cette expiation ne paraissait si méritoire, ou cet effort de piété si héroïque, que parce que les hommes étaient en général très-sédentaires. Les voyages alors étaient rares, et les communications même si difficiles, que le trajet d'une province à l'autre passait pour une entreprise, et l'histoire des mœurs de ces temps reculés en offre des exemples remarquables '. Ce n'est que de nos jours, depuis le progrès du commerce et des arts, que les peuples de l'Europe sont tous devenus étrangers à leurs propres foyers, tous avides de courir et de voir, et que la facilité, la sûreté même des communications par terre et par mer, a fait des voyages les plus lointains, et autrefois les plus périlleux, l'amusement ou l'occupation des deux états extrêmes de la société, l'opulence et le besoin.

Enfin, dans les révolutions qui tirent les Etats de leur as-

1 Hénault rapporte que des religieux de Saint-Maur-des-Fossés, près Paris, s'excusent d'aller en Bourgogne, à cause de la longueur et des dangers du voyage.

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siette naturelle, le peuple reçoit l'impulsion et ne la donne pas; il n'est jamais qu'un instrument servile entre les mains de quelques chefs qui le font vouloir pour le faire agir, et qui lui inspirent leurs passions et lui cachent leurs desseins. Mais ici les peuples entraînèrent les grands, et Daniel remarque, avec raison, que « les rois ne se laissèrent pas d'abord em- » porter à ce zèle, et qu'il n'y en eut point à la première » expédition. »

Si tout fut extraordinaire dans la cause, tout fut inexplicable dans les moyens; et quels moyens en effet que les prédications de Pierre l'Hermite et de saint Bernard pour soulever l'Europe entière, et en déterminer les habitants à courir en Asie, au mépris des règles de la prudence humaine et des douceurs de la vie, pour y affronter les fatigues et les dangers d'une guerre lointaine, contre des peuples barbares que la crédulité populaire regardait comme des hommes d'une autre espèce que la nôtre? On peut môme remarquer que l'impression s'en est conservée dans les langues de l'Europe, qui toutes, dans leurs locutions proverbiales, prennent les Turcs pour termes dé comparaison avec la force et la cruauté.

Quoi qu'il en soit des motifs et des moyens de ces expéditions, la chrétienté sortit par toutes ses portes à huit différentes reprises, depuis 1097 jusqu'en 1270; et dans les intervalles de ces éruptions, un royaume français fondé à Jérusalem, Constantinople un moment occupé par les Latins, et ces ordres illustres qui, voués d'abord au soin des malades, finirent par se consacrer à la défense des lieux saints, entretinrent en Asie une guerre continuelle qui retarda les approches des Turcs, leur rendit impossible toute entreprise sur l'Europe, et donna le temps d'élever d'autres défenses, dont nous parlerons tout à l'heure.

Les Latins avaient porté leurs passions en Asie, et y avaient eu à souffrir celles des Grecs. Toutes les intentions particulières avortèrent, parce que les croisades ne s'étaient pas faites pour

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des vues personnelles; mais l'intention générale eut un plein succès, un succès dont nous sommes encore les témoins, et puisqu'il faut le dire et proclamer hautement une des vérités les plus certaines de l'histoire moderne, les croisades sauvèrent l'Europe.

Elles la sauvèrent de ses propres fureurs, en y éteignant l'ardeur des guerres privées, et surtout en y affermissant le pouvoir des rois contre l'ambition inquiète de leurs vassaux, qui s'appauvrirent ou périrent dans ces expéditions lointaines. Elles sauvèrent l'Europe, et la civilisation avec elle, de la barbarie musulmane, en refoulant, pour ainsi dire, sur elle-même cette puissance, alors dans la crise de son développement, et la forçant à se défendre, lorsqu'elle était impatiente d'attaquer. Elles ruinèrent même en Espagne la puissance des Maures, qui, selon la remarque de l'abbé Fleury, « y ont toujours dé- » cliné depuis les croisades. » Ces expéditions donnèrent les premières connaissances de l'art de porter au loin, de faire subsister et mouvoir de nombreuses armées; enfin elles créèrent en Europe la marine qui l'a défendue du joug des infidèles plutôt que les troupes de terre, et qui l'en défendrait encore. Les yeux malades de la haine n'ont pu saisir l'ordonnance générale d'un si vaste tableau, et ne se sont fixés que sur quelques détails: car la petitesse d'esprit, je veux dire, l'esprit des petites choses, est le caractère de la philosophie moderne. Elle a taxé d'injustice l'agression des chrétiens, et elle a passé sous silence l'invasion des barbares; elle a déploré le mauvais succès des croisades, comme si elles avaient été entreprises pour fonder des principautés à Edesse, à Antioche, ou même à Jérusalem, dont le sol, quelque vénérable qu'il soit par les souvenirs qu'il rappelle, n'a rien de nécessaire, pas plus que tout autre lieu du monde, à une religion dont le chef-lieu est hors du monde. Elle s'est apitoyée sur le grand nombre d'hommes qui périrent dans ces expéditions, comme si le commerce, et les guerres dont il est le principe, ne faisaient pas périr plus de

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monde que n'en ont consommé les croisades, avec cette différence toutefois qu'une guerre entreprise par un principe d'humanité est toujours utile, même lorsqu'on y succombe, et que ces guerres éternelles pour des motifs d'avarice et de commerce sont toujours funestes, même lorsqu'on réussit; et malheur au temps et aux peuples chez qui les motifs sublimes qui inspirèrent les croisades ont pu être attaqués impunément par des déclamations de rhéteurs, ou défigurés par des subtilités de sophistes !

Ici l'autorité des noms se joint à la certitude des faits. Le célèbre Bacon pense que les diverses nations sont unies entre elles par les lois universelles de la nature et des gens, dont l'infraction de la part d'une d'elles peut rendre la guerre légitime de la part des autres. « Ainsi, dit-il, les hommes qui » manquent aux lois civiles sont ramenés à l'ordre par la so- » ciété. » Il cite en preuve de son opinion les Turcs, et il les regarde comme hors la loi, exleges, des nations civilisées. Robertson, raisonnant sur les croisades, dans son introduction à Y Histoire de Charles-Quint, soutient que l'Europe leur doit les premiers rayons de lumière et de civilisation; que ces entreprises y ont perfectionné, ou plutôt y ont créé les deux fonctions essentielles de la société civile, l'administration de la justice par l'établissement de la vindicte publique qui fit cesser les vengeances privées, et l'art militaire de terre et de mer. Cet historien judicieux compte encore au nombre des bienfaits des croisades les progrès des sciences et du commerce. En un mot, la cause générale de ces expéditions mémorables fut juste, et la plus indispensable qui fût jamais, puisqu'elles eurent pour objet de sauver la chrétienté de la domination des mahométans; Y effet général fut heureux, puisque l'Europe fut préservée alors de l'invasion des musulmans, et acquit de nouvelles forces pour s'en préserver dans la suite, et même les expulser aujourd'hui de son sein. C'est là l'ouvrage de la nature, et il est bon comme elle dans sa cause, et heureux dans

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son effet; les moyens furent l'ouvrage de l'homme, et ils furent trop souvent faibles, imparfaits, vicieux comme lui.

Cependant les chrétiens se retiraient de la Palestine; le goût des croisades s'était ralenti, depuis qu'elles avaient cessé d'être nécessaires. Ici commence un autre ordre d'événements dont il devient important d'observer la suite et de fixer les dates.

En 1291, les ordres de chevalerie, qui faisaient dans la Palestine l'arrière-garde des croisades, après la plus héroïque résistance, abandonnèrent Saint-Jean-d'Acre, dernière place que les chrétiens eussent conservée dans la Terre-Sainte.

En 1300, une nouvelle horde de Turcomans, venus originairement de la Tartarie, se constitua en état politique dans l'Asie-Mineurc, sous la conduite d'Ottoman, qui a donné son nom à ses successeurs, et même à l'empire; et neuf ans après, en 1309, les chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, pour couvrir la retraite de la chrétienté et arrêter la poursuite de l'ennemi, s'emparèrent de l'île de Rhodes et s'y fortifièrent. Mais dans le même temps que l'empire des Ottomans s'élevait en Asie et menaçait la chrétienté de ses progrès, il se formait, dans la partie de l'Europe la plus exposée à ses attaques, cet autre empire qui devait opposer à ses efforts une barrière insurmontable. En effet, en 1356, cinquante ans après la fondation de l'empire ottoman en Asie, et cent ans avant son établissement en Europe, l'empire germanique, placé de ce côté aux avant-postes de la chrétienté, déchiré jusqu'alors par des guerres intestines, recevait dans la Bulle d'or cette forme alors monarchique, démocratique depuis les troubles de la réforme, et la maison d'Autriche jetait dès-lors les fondements de sa puissance, et associait ses destinées au sort de la chrétienté.

Dès que les Turcs se furent formés en corps politique, l'empire grec n'eut d'autres instants de relâche que les trêves, qu'il achetait au poids de l'or; il touchait à sa fin, de nombreux symptômes annonçaient sa dernière heure, « et le plus funeste

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» de tous, le petit esprit, » dit Montesquieu, « était parvenu » à faire le caractère de la nation. » La fureur des factions, l'acharnement des sectes, la vanité des titres, le goût des spectacles y étaient poussés jusqu'à l'extravagance, et comme les Grecs anciens, menacés par Philippe, avaient défendu, sous peine de mort, de convertir aux usages de la guerre l'argent destiné pour les spectacles, les Grecs modernes, pressés par les Turcs, se passionnaient pour les cochers verts ou bleus du cirque. Et n'avons-nous pas vu les mêmes symptômes, les querelles religieuses, les troubles politiques, la vanité des titres, le goût effréné du théâtre, de ridicules disputes sur la musique et le magnétisme, le petit esprit en un mot, l'esprit des petites choses, annoncer la chute de la première société de l'univers, et préparer cette épouvantable catastrophe qui a consommé en peu de jours l'ouvrage de tant de siècles?

Enfin Mahomet II, l'Alexandre des Turcs, passa la mer avec une flotte nombreuse; il fit plus, il passa la terre avec ses vaisseaux, et les porta, à force de bras et de machines, dans le port de Constantinople, à travers une langue de terre qui le ferme d'un côté, et ses malheureux habitants, qui croyaient leur port inaccessible aux vaisseaux ennemis, virent au point du jour flotter au pied de leurs murs ses redoutables pa villons.

Alors toute résistance devint inutile, et elle n'en fut que plus glorieuse. Constantin Paléologue prit soin de la dignité de l'empire à ses derniers moments, et il se fit tuer sur la brèche, revêtu de tous les ornements de la puissance impériale. La ville fut emportée d'assaut, et son immense population livrée, pendant plusieurs jours, à d'inexprimables horreurs de la part de deux cent mille barbares, ivres de toutes les passions et de toutes les fureurs.

L'empire grec, réduit depuis longtemps à sa capitale, périt tout entier ; mais déjà les vainqueurs méditaient de nouvelles conquêtes. La Hongrie, attaquée deux ans après la conquête

de Constantinople, ne dut son salut qu'à Jean Corvin, connu sous le nom à'Huniade, général des armées du roi de Hongrie, et un des plus grands hommes des temps chrétiens \ Le faible empire de Trébisonde fut envahi en 1462, et en 1480, moins de trente ans après la prise de Constantinople, ils mirent le siège devant Rhodes, qui était le poste le plus avancé de la chrétienté. Cette fois, la constante fortune de ces destructeurs des empires les abandonna, et il leur fallut honteusement lever le siège d'une ville défendue par une poignée de chevaliers réduits à leurs seules forces, et privés de communication avec le reste des chrétiens.

Vers le même temps, c'est-à-dire en 1492, un autre événement ajoutait aux forces de la chrétienté, et lui permettait de les diriger toutes contre les Turcs. Les musulmans d'Afrique étaient chassés d'Espagne, autre époque mémorable de l'histoire moderne, dont les écrivains prévenus ont fait un lieu commun de leurs déclamations.

L'expulsion des Maures d'Espagne était juste en soi, car la barbarie ne prescrit pas la possession de la terre contre la civilisation : elle était utile à 1 Europe en général, et à l'Espagne en particulier, en y ramenant le christianisme, et y faisant cesser la tyrannie de mœurs et de lois déréglées.

Si les musulmans d'Afrique eussent encore occupé l'Espagne dans le même temps que ceux d'Asie envahissaient la Grèce et pénétraient en Hongrie, la chrétienté, attaquée à la fois aux deux extrémités, et même dans son centre et en Italie par leurs flottes nombreuses, aurait infailliblement succombé, et cette belle partie du monde, riche aujourd'hui de tous les monuments de la civilisation, serait au même étal que la

1 11 était vaivode de Transilvanie. Au lit de mort, il ne voulut pas permettre, par respect, qu'on lui portât les derniers secours de la religion dans ses appartements, et se flt lui-même porter à l'église. Son lils, Mathias Cornu, autre héros, et fort instruit, fut élu roi de Hongrie, de Bohème, Marquis de Moravie et duc de Silésie.

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Grèce moderne, où le voyageur en aperçoit à peine quelques vestiges. Les progrès des Espagnols sur les Maures furent encore l'ouvrage des croisades. Dans tous les pays chrétiens, on se croisait contre les Maures d'Espagne, et la bulle de la Crusada, publiée encore annuellement dans ce royaume, est le dernier monument qui dépose de ces mémorables entreprises, par lesquelles les enfants rentraient dans l'héritage que leurs pères avaient été forcés de céder au vainqueur, et dont ils n'avaient cessé de revendiquer la possession.

Ce fut pour éloigner jusqu'à la possibilité du retour des Maures, dans un temps où tout l'islamisme était en mouvement, que le cardinal Ximenès, le plus grand ministre qu'il y ait eu en Europe, persuadé que dans cette position on ne peut défendre un État comme une forteresse que par des ouvrages avancés, porta, à ses frais, la guerre en Afrique, et s'empara, sur la côte opposée à l'Espagne, des places fortes ou présides, qu'il fit fortifier à ses dépens.

Il n'y avait pas un moment à perdre pour mettre la chrétienté en état de résister, et elle allait être attaquée par toutes les forces de l'empire ottoman, dirigées par Soliman II, le plus grand homme de cette monarchie, même par ses vertus, A peine il était sur le trône, et déjà en 1521 il s'emparait de Belgrade, et de Rhodes en 1522. Il soumettait la Hongrie en 1526, et en 1529 il mettait le siège devant Vienne, tandis que ses flottes ravageaient l'Italie, et que ses lieutenants menaçaient la Perse.

Les chevaliers de Rhodes, forcés de quitter leur île après la plus courageuse défense, s'étaient repliés sur Malte, où ils couvraient de plus près les côtes de l'Europe, et telle fut l'ardeur de leur zèle et la promptitude de leurs efforts, que ce rocher, qu'ils occupèrent en 1530, se trouva par leurs soins, trente-cinq ans après, en état de braver toutes les forces de l'empire ottoman, dans ce siège à jamais mémorable, qui est un des plus beaux faits d'armes de l'histoire moderne.

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Lorsqu'on observe, à cette époque, la marche des événements et cette disposition des choses, qui, à de nouveaux efforts de la part des Turs, oppose, de la part des chrétiens, de nouvelles défenses, on croit voir un ingénieur habile défendre pied à pied le terrain, et arrêter l'ennemi à chaque pas, en élevant sans cesse de nouveaux ouvrages à la place de ceux qui ont été emportés.

Mais ce que le seizième siècle offrit de plus remarquable fut la prodigieuse puissance de la maison d'Autriche pendant un demi-siècle. L'occident de l'Europe avait été un moment réuni tout entier sous Charlemagne, dont la volonté éclairée et l'action puissante étaient nécessaires pour constituer l'Europe chrétienne. Au seizième siècle, la partie de l'Europe qui était exposée à l'invasion des Turcs fut soumise à une seule maison, qui réunit la Hongrie, la Bohême, le Portugal à l'Espagne, à l'Italie et aux Pays-Bas. Un nouveau monde tout entier vint accroître cette énorme puissance, et ajoutant ainsi la plus grande force d'opinion à une très-grande force réelle, fit un moment de la monarchie autrichienne le plus vaste empire que le soleil ait éclairé : puissance énorme, qui, pour surcroît de bonheur, fut dirigée par un prince profondément habile dans l'art de gouverner les hommes et les affaires.

Cette direction extraordinaire d'événements préserva l'Europe des derniers malheurs. Les mahométans, de quelque côté qu'ils l'attaquassent, trouvaient sur tous les points des armées autrichiennes, et dans tous les parages des flottes espagnoles ou italiennes. Ils trouvaient en Hongrie les chrétiens sur la défensive; ils en étaient eux-mêmes attaques en Afrique; ils les trouvèrent surtout à Lépante, en .1571, dans le plus furieux combat de mer qui se soit jamais livré. Cette journée glorieuse pour les chrétiens fut l'époque de la décadence des Turcs. Elle leur coûta plus que des hommes ou des vaisseaux, dont on répare aisément la perte; car ils y perdirent cette puissance d'opinion qui fait la principale force des peuples conquérants.

puissance qu'on acquiert une fois et qu'on ne recouvre jamais.

La bataille de Lépante se donna non loin des mêmes lieux où s'était livré le combat d'Actium, et peut-être fut-elle aussi décisive. J.-J. Rousseau, qui nie qu'il y ait jamais eu d'armée chrétienne, parce qu'il ne voit jamais que l'individu, n'avait pas lu sans doute ce que les historiens racontent de l'impression que fit sur les troupes chrétiennes la vue de l'étendard sacré que don Juan d'Autriche arbora, le jour du combat, sur le vaisseau amiral aux premiers rayons du soleil, et que toute l'armée salua par des acclamations, présage certain de la victoire.

Il faut le dire à la honte de la France, les fleurs de lis, qui, dans toutes les guerres contre les infidèles, avaient paru les premières parmi les étendards chrétiens, et qu'en 1396 les Turcs avaient enlevées à Nicopoli, au prix de tant de sang français; les fleurs de lis ne parurent pas à Lépante, où les plus petites républiques d'Italie avaient envoyé leurs vaisseaux. Les descendants de saint Louis étaient alors frères d'armes des successeurs de Mahomet. Depuis que François Ier» oubliant les intérêts de son pays, avait voulu se faire nommer empereur d'Allemagne, il s'était fait une révolution dans la politique de la France, et tout avait été perdu, et même l'honneur, non cet honneur de l'homme qui consiste à se battre avec courage, qu'on retrouve chez les peuples sauvages, comme dans les nations les plus civilisées, et que l'homme partage même avec la brute; mais cet honneur d'un gouvernement qui consiste à n'être par forcé, même par les derniers revers, à des démarches déshonorantes '. Il était honteux

1 C'est ce que les alliés proposaient à Louis XIV, lorsqu'ils voulaient qu'il aidât lui-même à détrôner son petit-fils ; c'est ce que fit le gouvernement français sous Louis XV, lorsqu'il fit arrêter à Paris, et conduire hors de France, le prétendant. La nation sentit la honte qui en rejaillissait sur elle.

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assurément pour le roi très-chrétien, lorsque l'Europe résistait à peine aux efforts des barbares, et que leurs armées emmenaient en esclavage des milliers de chrétiens, de les appeler au sein de la chrétienté, et de joindre ses armes aux leurs, comme au siège de Nice en 1543, que le duc d'Enghien assiégeait par terre, et que Barberousse pressait par mer. Cette conduite de François Ier était de la politique de ressentiment, qui, avec la politique d'amour, tout aussi funeste et plus faible, gouverna sous son règne presque toutes les affaires. Cette alliance fut l'objet des plus violentes déclamations ' de la part des ennemis de la France; elle donna à la maison d'Autriche, dans l'opinion de l'Europe, une supériorité de considération, qui, heureusement pour la France, était affaiblie par le scandale de la prise de Rome, et des violences exercées sur le pape par les généraux de Charles-Quint.

Henri IV et Louis XIV, qui avaient dans la tête et dans le cœur quelque chose de l'esprit des croisades, réparèrent la faute de François Ier. Henri IV permit au duc de Mercœur d'emmener en Hongrie quelques compagnies de gens de guerre au secours de l'empereur; Louis XIV y envoya l'élite de sa noblesse, sous les ordres du comte de Coligny, et l'on sait la part qu'eurent les Français à la défaite des Turcs au passage du Raab.

Cependant le luthéranisme avait commencé, en Allemagne, au fort de la guerre avec les Turcs, et dès sa naissance il s'était montré d'intelligence avec les ennemis du nom chrétien. Il ne faut pas en être surpris. C'est, de part et d'autre, une religion sans sacrifice, un vrai déisme, absurde et grossier chez les Asiatiques, subtil et poli chez les Européens. Le fatalisme des uns ressemble à la prédestination des autres, et le divorce permis par Luther ne diffère pas au fond de la polygamie con-

' On frappa des médailles où on lisait ces mots : Mcea à Turcis et Galli* obsessa, atmo 1543.

DE l'europe. 383

sacrée par la loi de Mahomet \ C'est à cette identité de principes, autant peut-être qu'à l'envie de susciter des embarras à la maison d'Autriche, qu'il faut attribuer l'avis de Luther, qui ne voulait pas qu'on insistât à la volonté de Dieu qui nous visitait par les Turcs. Encore dans l'autre siècle, en 1683, au temps du premier siège de Vienne par les Turcs, Jurieu « trouvait beaucoup d'apparence à ce que les conquêtes des » Turcs n'eussent, dit-il, été poussées si loin en Europe que » pour leur donner le moyen de servir, avec les réformés, au » grand œuvre de Dieu, » qui est, selon lui, la ruine de l'empire papal. Enfin, lorsqu'en 1685 il eut vu la levée du siège de Vienne et la révocation de ledit de Nantes, persistant à faire cause commune avec les Turcs : « Je regarde, dit-il, cette » année comme critique en cette affaire. Dieu n'y a abaissé les » réformés et les Turcs que pour les relever en même temps, » et en faire les instruments de sa vengeance contre l'em- » pire papal : » prédiction remarquable assurément après ce que nous avons vu des secours donnés au pape par les Anglais et par les Turcs 2.

Enfin la puissance ottomane a passé comme un torrent. Son dernier effort a été, en 1683 3, le siège de Vienne, que les Turcs

1 « Il faut avouer, dit Leibnitz, que les socinïens (sortis de la réformation) » ressemblent beaucoup aux mahométans. Je me souviens d'avoir lu dans » Comenius, qu'un seigneur turc, ayant entendu ce que lui disait un soetnien » polonais, s'étonna qu'il ne se fît point circoncire, »

2 Rien ne prouve mieux combien le déisme des Turcs se rapproche du déisme européen, malgré la différence des formes, que de voir les comparaisons que nos déistes font sans cesse des lois, des mœurs, de la personne du fondateur du mahométisme, avec les lois, les mœurs et le divin fondateur du christianisme, et toujours à l'avantage des mahométans.

3 Le camp des Turcs fut forcé par les chrétiens, et à l'instant qu'ils y entraient, ils trouvèrent un grand nombre de petits enfants que les Turcs avaient eus pendant leur séjour en Hongrie, et qu'ils abandonnaient à la merci du vainqueur. Ce spectacle désarma le soldat; sur-le-champ l'archevêque de Vienne se rendit au camp, et recueillit ces malheureux orphelins. C'est dans des traits semblables qu'il faut admirer l'influence du chistianisme sur un

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assiégèrent avec deux cent mille hommes, et qui fut délivrée par Sobieski, roi de Pologne \

Depuis cette époque, ils ont presque toujours été battus par les armées autrichennes, et ils ont perdu de leurs conquêtes en Hongrie; mais un autre ennemi, et plus redoutable peut-être, les menace de plus près, et leur a déjà porté les coups les plus sensibles.

Nous avons vu ce que la chrétienté a eu à souffrir ou à craindre des Turcs; nous allons examiner ce que les Turcs, à leur tour, ont aujourd'hui à redouter des nations chrétiennes.

Il faut observer d'abord que les Turcs sont déchus de leur état, surtout par comparaison. Us sont restés au point où ils étaient, et les chrétiens ont avancé; et il ne s'agit que d'examiner la raison de la position stationnaire des uns, et de la marche progressive des autres.

On me permettra de citer ici un passage remarquable de M. de Condorcet, dans son Esquisse sur les progrès de F esprit humain. « J'exposerai, dit-il, comment la religion de Mahomet, » la plus simple dans ses dogmes, la moins absurde dans ses » pratiques, la plus tolérante dans ses principes, semble con- » damner à une incurable stupidité toute cette vaste portion » de la terre où elle a étendu son empire, tandis que nous al- » Ions voir briller le génie des arts et des sciences sous les » superstitions les plus absurdes, et au milieu de la plus bar- » bare intolérance. »

peuple. Le sort le plus doux qui attende les enfants chrétiens enlevés par les Turcs, est un dur esclavage, souvent l'outrage et la mutilation.

'A l'instant que Sobieski montait à cheval pour aller secourir Vienne, la reine, qui était Française, l'embrassa en pleurant, et tenant dans ses bras le plus jeune de ses enfants : « Qu'avez-vous à pleurer, Madame, lui dit le roi? » — Je pleure, dit-elle, de ce que cet enfant n'est pas en état de vous suivre » comme les autres. » Si cette réponse eût été faite par une femme grecque ou romaine, on nous l'eût donnée dans les collèges à mettre en prose et en vers.

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11 n'y a qu'à lire le Coran, observer les peuples mahomélans et parcourir leur histoire, pour savoir ce qu'on doit penser de la simplicité de leurs croyances, de la sagesse de leur culte, de la tolérance de leurs principes; mais il est fâcheux pour les progrès de l'esprit humain, que M. de Gondorcet n'ait pas eu le temps de nous donner l'explication du phénomène qu'il a si bien observé. Que d'esprit en effet n'aurait-il pas employé, pour nous faire comprendre comment la religion de Mahomet, cette religion si simple, si sage, si tolérante, peut se conserver dans sa perfection contre Yincurable barbarie de ses sectateurs, ou comment la barbarie des sectateurs de Mahomet ne le cède pas à la perfection de sa doctrine ! La philosophie aurait opposé la religion douce et éclairée de Mahomet à la religion de Jésus- Christ, si absurde dans ses superstitions, si barbare dans son intolérance, comme il oppose le génie brillant et les connaissances des peuples chrétiens à l'incurable stupidité des mahomélans; et avec ces données, il aurait sans doute résolu le problème qu'offre, chez les uns, tant de barbarie civile, malgré tant de perfection religieuse, et chez les autres, tant de barbarie religieuse, au milieu de tant de perfection politique. Je ne sais si je m'abuse ; mais le seul énoncé du problème indique assez où l'on peut en trouver la solution, et j'ose dire qu'on chercherait en vain un-autre exemple de préjugés philosophiques plus absurdes, et d'une déraison plus complète.

Tout peuple doit être considéré sous le rapport de sa constitution et de son administration. Les nations chrétiennes ont toutes, plus ou moins, des constitutions fortes, ou des administrations sages. Ainsi la Suisse, la Hollande, l'Allemagne, faibles de constitution, avaient des administrations attentives et économes* ainsi la France, forte de constitution, était trop souvent administrée avec mollesse et prodigalité. Elle eût été trop forte sans doute, si son administration eût été aussi vigilante que sa constitution était parfaite

Chez les Turcs, comme chez tous les peuples mahométans,

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tout est vicieux, absurde, oppressif, constitution et administration; constitution de religion, constitution de famille, constitution d'État, administration de la paix, administration de la guerre, politique extérieure et régime intérieur

La religion du prophète de la Mecque n'est, comme nous l'avons vu. qu'un pur déisme, qui conserve, si l'on veut, l'idée, mais non le sentiment de la Divinité; religion sans culte, amour sans action, qui ne saurait produire. Aussi le mahométisme, chez les moins ignorants d'entre les Turcs, n'est que l'athéisme, et pour le peuple, il n'est que le culte de Mahomet; car au fond, le Dieu des êtres pensants est l'être, quel qu'il soit, dont les volontés sont leur loi morale. Il suffit, pour juger les Turcs, d'ouvrir le Coran, et de voir les extravagances qui y sont mêlées à quelques principes de morale universelle, dont la tradition immémoriale ne s'est entièrement perdue chez aucun peuple, et d'observer dans les Turcs eux-mêmes quelles pratiques ridicules ils mêlent même à leurs bonnes œuvres. Ainsi il y a en Turquie un grand respect, et même des fondations pieuses pour les animaux, et nulle part l'homme n'est plus méprisé, plus avili, plus opprimé. Ainsi ils font quelques aumônes, et jamais on n'a vu une cupidité plus universelle; ils s'abstiennent de vin, et s'enivrent avec de l'opium.

Leur constitution domestique est la Polygamie, destructive de tout ordre domestique et public dans une nation formée, où elle produit l'esclavage d'un sexe, la mutilation d'uu autre, l'abandon et souvent l'exposition des enfants, le trafic de l'homme à prix d'argent. Ce n'est pas que la polygamie, quoique permise, soit commune chez les Turcs; on peut dire qu'elle deviendrait impraticable, si elle était pratiquée. Ils épousent une seule femme, et lui reconnaissent même, pour la forme, un douaire de nulle valeur; mais ce mariage, ils le rompent à volonté, il parait même qu'ils ont, dans quelques occasions, un mariage à temps; et comme, d'ailleurs, la

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pluralité des femmes y est consacrée par la religion, et l'achat de filles esclaves permis par la loi, le mariage n'y est pas un lien, ni par conséquent la famille une société. Cette faculté indéfinie de possession des femmes y a produit un effet tout contraire à celui que le législateur en attendait. Les femmes, mises comme une denrée dans une circulation trop abondante, ont perdu de leur valeur. Encore une fois, en Grèce, des lois contre la nature de l'homme social ont introduit des mœurs contre la nature de l'homme physique, et le désordre est porté au point d'influer sensiblement sur la population.

Les habitudes des Turcs se ressentent du vice de leur constitution religieuse et domestique. Ils végètent dans la paresse, chère à tous les peuples barbares, qui ne connaissent que l'inaction ou une violente agitation, et n'ont pas môme d'idée de cette activité tranquille et continue, qui est une des qualités dominantes de l'homme civilisé.*

La constitution politique des Turcs est assez connue. Elle est despotique comme leur constitution domestique, comme leur constitution même religieuse, car les Turcs sont esclaves de leur religion comme de leur gouvernement \ Le pouvoir de leur chef est défendu des caprices de la multitude, par le respect que la nation conserve pour la famille des Ottomans qui occupe le trône ; mais, et c'est ce qui constitue le despotisme, la nation elle-même n'est défendue des caprices de son chef par aucune fixité d'existence indépendante du desposte, ou plutôt n'est pas assez défendue ; car il n'y a pas de pouvoir qui ne soit borné par quelque endroit. Semblable en quelque chose à la Divinité, le sultan des Turcs voit tout autour de lui dans une mobilité continuelle; lui seul est immobile. Les familles passent sans cesse de l'obscurité à l'élévation, et retournent à la condition privée. Rarement la fortune, plus rarement

• Une des causes qui entretient la révolte de Passwan-Oglou, est la défense que fait le Coran de tirer sur une place où il y a des mosquées.

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les dignités, jamais l'extrême opulence, ne passent du père aux enfants, et l'élévation ou l'abaissement sont des jeux de la main redoutable du maître. Mais aussi le maître lui-même est quelquefois emporté dans ce tourbillon populaire. Les revers qui, dans les Etats chrétiens, rendent le prince plus cher à ses sujets, ne font, en Turquie, qu'irriter le peuple contre le prince, et plus d'une fois une soldatesque mutinée a demandé et obtenu sa tête.

Le gouvernement se ressent des vices de la constitution politique, et plus encore de ceux de la constitution domestique. La polygamie, permise aux sujets, est ordonnée au maître, que la loi de l'Etat entoure d'un nombre prodigieux de femmes1, aliment éternel d'intrigues, cause féconde de mobilité dans les places, d'agitation dans l'État, de vénalité dans les affaires. Dans un État ainsi ordonné, toute police est impossible, et le peuple de Constantinople est continuellement placé entre la famine, la peste et les incendies, sans que l'administration sache ou puisse prendre les moyens de les prévenir, de les arrêter, ou d'en réparer les ravages. La justice civile est un brigandage, la justice criminelle ressemble à des expéditions; les pachalics sont des fermes, les pachas des traitants, le divan est un encan, le gouvernement lui-même un vaste marché, où tous ont une avidité d'acquérir proportionnée à l'incertitude de conserver.

Je ne parle pas de leur politique extérieure, parce qu'ils n'en ont plus d'autre, depuis longtemps, que celle qu'il est de l'intérêt des autres puissances de leur inspirer. Elles sont toujours à peu près certaines de les diriger dans telle ou telle voie 2, pourvu qu'elles sachent ménager leur orgueil ou satis-

' Le sultan actuel n'a point d'enfants.

2 Les Turcs ne sont plus aussi faciles à diriger aujourd'hui et cette nation semble vouloir se relever de l'abaissement où elle était tombée et sortir de son incurable stupidité; mais la Russie lui en donnera-t-elle le temps? La des-

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faire leur avarice. Les Turcs n'entretenaient pas autrefois d'ambassadeurs ordinaires dans les cours étrangères, et ils n'en avaient pas besoin; leurs alliés les instruisaient assez des desseins de leurs ennemis. Aujourd'hui, ils semblent vouloir former avec les nations chrétiennes des relations plus suivies, il n'est plus temps; l'adresse de leurs négociateurs ne fera pas ce que ne peut plus faire la force de leurs armées. Un ambassadeur turc dans nos cours, étranger à la langue, aux usages, aux lois, aux mœurs de l'Europe, dupe de l'intrigue ou jouet de la politique, humilie l'orgueil de sa cour, sans utilité pour son gouvernement.

La guerre, dans laquelle les Turcs ont paru jadis avec éclat, ne se gouverne pas chez eux mieux que la paix. Tant que les peuples n'ont fait la guerre qu'à force de bras, les Turcs l'ont faite avec avantage, parce qu'ils y employaient tous leurs bras, et même ceux dont l'intérêt de l'État, l'humanité et le droit des gens ne permettent pas de disposer. Mais alors on livrait des combats; aujourd'hui l'on fait la guerre, elle est devenue un art qui s'apprend par l'étude, se perfectionne par l'observation, et que les différents peuples cultivent avec un succès proportionné au degré de leurs lumières et de leurs connaissances. Les Turcs sont donc demeurés bien loin en arrière de tous les peuples. Ce n'est pas cependant qu'ils aient ignoré totalement nos arts, même militaires. Quand les chrétiens fondaient des canons de vingt-quatre livres de balle, les Turs en fondaient de deux cents; et quand nous donnions vingt pieds d'épaisseur à nos murs de fortification, ils en donnaient quarante, et élevaient des tours comme des montagnes. Mais rien n'a pu se perfectionner chez ce peuple, parce qu'il n'a pas même, dans

truction des janissaires, que l'auteur ne pouvait prévoir il y a trente ans, et l'introduction chez les Turcs de notre art militaire, auraient pu avoir une grande influence sur les destinées de ce peuple, si cette révolution était arrivée vingt ans auparavant, et aidée surtout de l'assistance ouverte ou secrète de quelque grande puissance. [Soie de l'Éditeur.)

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