LIVRE II
sonne ne peut ignorer, oublier, dissimuler, altérer; et pour me servir des expressions de Bossuet et de Leibnitz, deux des plus beaux génies qui aient honoré l'intelligence humaine, différents de nations, divisés peut-être 1 de croyance sur certains points, mais se réunissant à proclamer, à défendre les vérités fondamentales de l'ordre social : « Dans cette parole » de Dieu (le Décalogue), dit Bossuet, sont les premiers prin- » cipes du culte de Dieu et de la société humaine; » et dans sa Politique sacrée, expliquant ces paroles, il fonde sur cinq motifs tous les devoirs de la société. « 1° Les hommes n'ont » tous qu'une même fin, qui est Dieu : tu aimeras le Seigneur » de tout ton cœur, de toute ton âme, etc. 2° Cet amour de » Dieu oblige tous les hommes à s'aimer les uns les autres. » Dieu est notre père commun, et son unité est notre lien. Il » est naturel que celui qui aime Dieu, aime aussi, pour l'amour » de lui, tout ce qui est fait à son image. 3° Tous les hommes » sont frères, enfants d'un même Dieu. Ils naissent tous d'un » même homme, qui est leur père commun, et qui porte en » lui-même l'image de la paternité de Dieu. 4° Chaque homme » doit avoir soin des autres hommes, car si nous sommes tous » faits à l'image de Dieu, et également ses enfants; si nous » sommes tous une même race et un même sang, nous devons » prendre soin les uns des autres : Unicuique Deus mandavit » deproximo suo. 5° Les hommes ont besoin lesunsdes autres. » Dieu veut que chacun trouve son bien dans la société : c'est » pourquoi il a donné aux hommes divers talents; par cette » diversité de dons, le fort a besoin du faible, le grand du » petit, chacun de celui qui paraît le plus éloigné de lui, parce » que le besoin rapproche tout et rend tout nécessaire. Jésus- » Christ, en formant son Église, en établit les principes sur ce » fondement, et nous montre quels sont les principes de la société » humaine. »
' Je dis peut-être , car Leibnitz fait à tout moment les aveux , et avance les assertions les plus favorables à la doctrine de l'Église romaine.
Enfin, Leibnitz, dans ce passage d'une haute philosophie et d'une profonde connaissance des principes de l'ordre, passage qui n'est que l'expression généralisée ou analytique de celui de Bossuet: « La collection de tous les esprits constitue la cité » de Dieu, et le monde moral dans le monde physique. Rien » dans les œuvres de Dieu de plus sublime et de plus divin : » c'est la monarchie vraiment universelle, et l'État le plus par- » fait sous le plus parfait des monarques. »
Nous sommes parvenus au terme de notre carrière. Nous avons considéré, par les seules lumières de la raison, la législation générale de l'ordre social; nous en avons fait l'application aux lois particulières des sociétés; nous en avons trouvé la raison dans l'homme et le principe dans Dieu : car la société, si l'on s'obstine à n'y voir que l'homme, n'est qu'un long supplice, un lieu de confusion et d'horreur; et certes, ils sont conséquents à eux-mêmes les publicistes modernes qui, ne voulant pas admettre Dieu dans la société humaine, la regardent comme un état contraire à la nature de l'homme, et celui où il est le plus malheureux et le plus dépravé.
Nous ne pouvions parler de Dieu et c!e l'homme, sans considérer leurs rapports, dont l'ensemble et l'ordre s'appellent la société religieuse, rapports qui sont la règle et la mesure de ceux des hommes entre eux dans la société politique ; car les hommes, s'il n'existe pas de Dieu, ne peuvent légitimement rien les uns sur les autres, ne se doivent rigoureusement rien les uns aux autres, et tout devoir cesse entre les êtres, là où cesse le pouvoir sur tous les êtres.
Mais en considérant la société, même religieuse, semblable en tout à la société politique, et composée de personnes semblables dans leur nombre et dans leurs rapports, nous avons dû considérer l'accord des vérités fondamentales que la religion propose à notre foi, avec les conceptions les plus générales de la raison, « parce que le temps est venu de considérer » ainsi la vérité, que nos erreurs le demandent, et que nos