ETABLISSEMENT DE L'EGLISE ET DE L'ETAT
La religion chrétienne, en paraissant au monde, appela à son berceau des bergers et des rois, et leurs hommages, les premiers qu'elle ait reçus, annoncèrent à l'univers qu'elle venait régler les familles et les États, l'homme privé et l'homme public.
La constitution de la société, même politique, commença avec la constitution de la société religieuse, parce que les vrais rapports des personnes qui composent la société humaine (à la fois intellectuelle et physique,) furent établis et déclarés. La souveraineté absolue sur l'univers fut attribuée à celui dont la volonté doit être faite sur la terre comme aux deux ; le pouvoir général dans la société fut donné à celui qui dit de lui-même : Tout pouvoir ma été donné au ciel et sur la terre, et qui appelle les chefs des nations ses premiers ministres pour faire le bien, minister in bonum; le ministère fut consacré par ces paroles, qui conviennent aux ministres de toute société : Que celui qui voudra être le plus grand d'entre vous ne soit que le ministre des autres, et que celui qui voudra être le premier entre les autres ne soit que leur serviteur. Enfin, l'état de sujet, qui est l'enfant ou la personne faible de la société, fut ennobli par ces paroles de la vérité éternelle : Laissez les petits s'approcher de moi, parce que tout, dans la société, pouvoir et minis-
1res, même politiques, n'est établi que pour conduire les hommes le plus près possible de la vérité et du bonheur.
Les commencements du christianisme furent faibles en apparence, comme les commencements de tout ce qui est destiné à une longue durée. Ses progrès, quoique rapides, furent longtemps obscurs, et ce germe chétif et imperceptible étendait de profondes racines, avant de jeter au loin ces rameaux qui devaient couvrir la terre de leur ombre.
L'idolâtrie, chassée du plus grand nombre des familles, vivait encore dans ce gouvernement célèbre, qui, né dans son sein et soutenu par elle, la défendait de toute la majesté attachée au nom et à la fortune de l'empire romain. La religion chrétienne osa attaquer sur son trône ce colosse d'erreur et de vice : la lutte fut terrible et sanglante, et dans cette guerre, qui dura depuis Néron jusqu'à Julien, dignes tous les deux d'être, l'un le premier et l'autre le dernier de ses persécuteurs \ ta religion perdit les plus généreux de ses athlètes; mais plus féconde par la mort de ses enfants, plus forte dans son apparente faiblesse, après trois siècles de combats et de victoires, elle triompha enfin sous Constantin, et convoquant à Nicée les chefs de sa milice, elle se fit reconnaître comme législatrice souveraine de l'univers, en fixant à l'homme ce qu'il devait croire et ce qu'il devait faire; et elle arbora sur les ruines du paganisme son étendard sacré, ce signe dans lequel elle devait vaincre, et devant qui tous les rois de la terre devaient un jour se prosterner.
Tant que la religion vécut, pour ainsi dire, dans les familles, elle ne subsista que des libéralités des fidèles, comme elle subsiste aujourd'hui en France, et partout où elle n'est pas ou n'est plus de l'État, et pour les mêmes raisons : mais à mesure qu'elle passa de la société domestique dont elle avait régie les mœurs, dans la société publique et politique dont elle devait changer les lois, elle devint publique dans l'existeuce de
• Julien !' Apostat fut le dernier persécuteur idolâtre; car Valens, qui pei séeuta après lui les catholiques, était Arien.
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ses ministres et dans l'entretien de son culte; je veux dire qu'elle devint propriétaire, parce qu'il fallait qu'appelée à vivre au milieu des hommes et des événements, elle fût indépendante des uns et des autres.
La protection divine s'était assez montrée dans les progrès du christianisme : une fois établi, il rentrait dans les lois générales de l'ordre social, où tout ce qui n'est pas propriétaire du sol est, pour sa subsistance, nécessairement dépendant de l'homme.
Et qu'on ne dise pas, avec quelques sectes qui veulent toujours ramener le christianisme à son berceau, parce qu'elles n'ont pas la force d'en suivre les progrès, que son fondateur et ses premiers disciples n'avaient pas de propriétés, comme si un être vivant pouvait subsister sans être propriétaire. Ils étaient propriétaires de ce qu'on leur donnait pour vivre, comme leurs successeurs sont propriétaires de ce qu'on leur a donné pour subsister. La seule différence est que les uns avaient une portion dans les fruits, et que les autres ont une portion dans le fonds. Ainsi le christianisme à son origine ressembla à toute société naissante qui quête une subsistance précaire par la chasse ou la pêche, avant de passer à l'état fixe et assuré d'un peuple agricole.
Dès que la religion fut établissement public, il n'est plus question dans ses annales des petites églises d'Éphèse, de Thessalonique ou de Corinthe, mais des grandes églises des Gaules, de la Germanie, d'Espagne, de l'église d'Orient et de l'église d'Occident, etc.; et c'est aussi la marche de la politique, qui ne connaît dans son dernier âge que les grands États, et cette réflexion est applicable au temps présent.
La monarchie des Francs avait commencé dans les forêts de la Germanie; et, comme dans toute société, son chef, constitué ^our juger et pour combattre, avait des ministres nécessaires de cette double fonction conservatrice de la société; et Tacite le remarque expressément.
Ces ministres qu'il appelle nobiles, comités, notables, nobles,
compagnons, et plus tard convives du prince, n'eurent pas non plus, tant que la société ne fut pas fixée, des propriétés immobiliaires affectées à leur profession. Ils subsistaient aussi de présents qu'ils recevaient de leur chef, comme leur chef lui-même subsistait de ceux qu'ils lui faisaient. C'est encore la même chose dans les peuplades sauvages : mais le sauvage, peuple à son premier âge, n'a d'autres richesses que les productions du sol; et les Germains, plus avancés d'un degré dans la civilisation, et qui connaissaient déjà les arts, et après eux les Francs, même sous la seconde race de nos rois, donnaient et recevaient des productions de l'industrie, des armes, des chevaux, des vases précieux.
Ce fut avec ces lois, ou plutôt avec ces coutumes politiques, que les Francs entrèrent dans les Gaules, où la religon chrétienne les avait précédés. Leurs mœurs dures s'accommodèrent de sa doctrine sévère, comme leurs lois monarchiques s'accordèrent avec sa constitution. Les Francs se fixèrent au milieu des Gaulois et des Romains. La religion, qui fait habiter ensemble les lions et les agneaux, de trois ' peuples ne forma qu'une société. L'Église et l'État distincts, parce que l'une règle les volontés de l'homme et que l'autre règle ses actions, mais semblables, parce qu'ils sont tous deux société, se réunirent dans une constitution homogène. L'Église avait son chef ou son pouvoir, ses ministres, ses fidèles; l'État eut son chef, ses ministres, ses féaulx ou sujets : c'est-à-dire que l'Église et l'État eurent chacun leurs personnes publiques et leurs propriétés publiques, qui formèrent dans lune et dans l'autre société l'institution du ministère public.
1 Les évôqnes étaient des Romains, et les officiers politiques furent de> Francs.